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LES
LITTÉRATURES POPULAIRES
TOME I
LES
LITTÉRATURES
POPULAIRES
TOUTES LES NATIONS
TRADITIONS, LEGENDES
CONTES, CHANSONS, PROVERBES, DEVINETTES
SUPERSTITIONS
TOME I
PARIS
^
[AISONNEUVE ET 0% ÉD^rEU^sV
25, QUAI VOLTAIRE, 25 CA / '
Tous droits réservés.
LITTERATURE ORALE
DE LA HAUTE-BRETAGNE
LITTERATURE ORALE
HAUTE-BRETAGNE
PAUL SÉBILLOT
PARIS
MAISONNEUVE ET C", ÉDITEURS
25, QUAI VOLTAIRE, 25
I88I
Tous droits réservés
^VANT-PROPOS.
AXS les pages qui suivent cette introdtiction,
j'ai essaye de tracer un tableau de la litté-
rature orale de la Haute-Bretagne, dest-à-
dire de la partie de cette ancienne province où la
langue française est seule en usage. Mon travail s&
compose surtout de textes qui sont suivis de commen-
taires : chaque série est en outre précédée d'une courte
introduction; mais le plus souvent j'ai laissé la pa-
role aux paysans et aux marins.
Bien des personnes, même parmi ceux de mes
compatriotes gallots qui habitent la campagne, seront
sans doute surprises de tout ce que contiendront us
pages, et pourtant elles ne sont que des échantillons
de chaque genre, choisis parmi un grand nombre de
AVANT-PROPOS
pièces que je possède encore. Ce sentiment de surprise
s'est déjà manifesté lorsque j'ai publié mes Contes
populaires de la Haute-Bretagne ; mais il tient sur-
tout à ce que les gens qui sont en relations jotcr-
nalières avec le peuple des campagnes ne connaissent
guère que son extérieur, et ne sont pas suffisamment
patients et observateurs pour découvrir ses coutumes sin-
gulières et pour noter ses croyances, ses chants, ses aspi-
rations, ses superstitions, tout ce qui en un mot ne se
livre pas au premier examen. Il est juste d'ajou-
ter que l'habitude de toujours voir les choses même
originales les fait paraître toutes naturelles.
Recueillir cette littérature parlée n'est point aussi
facile qu'on se l'imagine ; elle n'est point écrite ni
réunie en des endroits déterminés ; elle est au con-
traire dispersée dans la mémoire d'un grand nombre
de personnes, d'où, il n'est pas toujours aisé de la
faire sortir. On n'y arrive qu'à force de temps et de
persévérance, et il est de plus nécessaire de bien
connaître la langue des paysans et de leur inspirer
confiance; sans cela, ils demeureraient obstinément
fermés, et l'on ne saurait rien ou peu de chose.
Les manifestations de la littérature orale sont très-
diverses et très -complexes ; on pourrait presque dire
qu'elle est partout et nulle part.
AVANT-PROPOS
Il y a cependant quelques endroits où l'on en peut
découvrir des fragments importants : ce sont les réu-
nions d'hiver. Quand les soirées sont longues, on s'as-
setnble parfois, et pendant que les uns travaillent, les
autres disent des contes, proposent des devinettes ou
chantent des chansons. Voici les noms et la description
succincte de quelques-unes de ces assemblées.
Le Filouas, qui a disparu dans beaucoup de pays,
a lieu le soir dans une ferme où un certain nombre de
personnes se réunissent pour fîlouaser, c'est-à-dire
filer à la quenouille ou au rouet ; les garçons qui ont
des « bonnes amies » y viennent pour accompagtier
les files et leur aider à tourner leur rouet. On y
raconte des contes et des légendes; on y dit des devi-
nettes ; on y chante des chansons, et la soirée se tei'-
mine parfois par des danses. Vers Ercé, où cette sorte
de réunion se nomme Filanderie, il s'y trouvait par-
fois quarante ou cinquante personnes, et une femme
âgée m'a assuré que, de son temps, il ne se passait
guère de semaine sans qu'il y eût une ou plusieurs
filanderies dans la commune.
On racontait aussi des contes aux Veillouas, réu-
nions du soir où Von se rassemblait surtout pour
se divertir à jouer et à danser ; aux Erusseries de
chanvre, oii les jeunes garçons et les filles s'ai-
IV AVANT-PROPOS
datent à enlever les fibres du chanvre; il s'en fait'
encore maintenant, mais moins fréquemment que ja-
dis. Les Cuiseries de pommé, où Von se réunissait
pourfaire.une sorte de confiture avec des pommes cuites
dans de grands bassins et arrosées de cidre doux, n'ont
point encore complètement disparu. Il en est de même'
des Lessives de nuit.
Mais dans une grande partie du pays gallot ces
réunions sont devenues moins fréquentes qu'autrefois ;
à force de prêcher, le clergé les a souvent fait dis-
paraître, de même qu'il a supprimé les danses, sans
que la moralité de la campagne y ait beaucoup gagné.
Toutefois des raisons d'ordre purement économique
ont, tout autant que le clergé, contribué à faire tom-
ber en désuétude les anciens usages. Depuis que les
campagnes sont devenues sûres, le groupement des
fermes, qui jadis était la règle, est devenu une excep-
tion; presque partout de belles routes ont remplacé
les anciens chemins creux, effondrés et boueux, qu'ont
encore vus ceux qui n'ont guère que trente ans à
l'heure actuelle, et au lieu de se réunir dans les vil-
lages, on va au bourg pour apprendre des nouvelles
et en dire.
■L'instruction s'est aussi peu à peu répandue :
dans bien des maisons, au lieu de raconter des contes
AVANT-PROPOS
pour empêcher les gens de Rendormir ou de s'en-
nuyer, on fait la lecture, et souvent c'est le petit
garçon ou la petite fille qui, en revenant de l'école,
sont chargés de ce soin.
Il existe cependant encore un grand nombre de
contes, et on les dit dans bien des endroits autres que
les réunions du soir : au four où. les femmes se ras-
semblent, au doué où, se racontent les faits divers du
pays, sur les routes en allant au marché, et dans les
champs. Il n'est pas rare d'entendre dire, au moment
des travaux en plein air :
— Dites-nous donc un petit des de\inailles et des
contes pour nous désennuyer.
Les petits garçons et les petites filles qui gardent
ensemble les moutons ou les vaches se racontent entre
eux les contes que leurs mères leur ont appris.
La littérature orale et traditionnelle est encore fort
riche, même dans les pays qui ne forment pas, comme
la Bretagne bretonnante et le pays basque, des groupes
compacts, qui se distinguent nettement de leurs voisins
par la langue et les costumes. Dans la préface de ses
Contes lorrains, M. Cosquin rapporte que, dans un
seul village, il a recueilli environ quatre-vingts récits :
mon expérience personnelle confirme de tout point ce
hu'il dit; dans les quatre mois que fai passés à
AVANT-PROPOS
Ercê près Liffrè, de iSjS à 1880, j'ai réuni plus de
cent contes ; à Saint-Cast, j'en ai recueilli soixante-
dix Vannée dernière, cent quarante cette année, et je
ne crois pas ces deux pays épuisés.
J'ai divisé ce livre en deux parties : la première
contient seulement des spécimens des divers genres
de contes les plus répandus ; en tête de chaque groupe
fai placé une sorte d'introduction oii j'ai essayé de
déterminer la caractéristique de chacun d'eux. Cela
me dispense d'entrer ici dans de longs détails, chaque
groupe de contes possédant pour ainsi dire sa petite
préface particulière.
Les contes sont suivis de références généralement
courtes : sans m'interdire absolument les excursions
hors de France, j'ai surtout visé les recueils français.
Dans les limites de ce livre, je n'aurais pu citer tous
les similaires étrangers, au lieu qu'en bornant pres-
qu£ toujours mon travail aux colites français, je puis
espérer d'avoir, à un très-petit nombre prés, fait les
références complètes. Lorsque, cependant, fai eu la
bonne fortune de trouver une monographie déjà cou-
AVANT-PROPOS
sacrée à un similaire des contes que j'ai déjà publiés,
et embrassant faute la série indo-européenne, je l'ai
citée simplement au lieu de l'abréger, afin que ceux
qui si" intéressent à ces sortes d'études puissent trouver,
dans l'ouvrage indiqué, un ensemble complet que les
limites de ce livre m'interdisaient de faire.
Parmi les contes français, les deux groupes qui
m'ont fourni le plus grand nombre de similaires sont
le groupe bas-breton — et cela n'a rien de surpre-
nant, vu le voisinage et la communauté d'origine des
Gallois et des Bretonnants — et le groupe basque, ce
qui est plus curieux. Ces deux remarques ressortent
clairement du travail comparatif que j'ai fait pour
les quarante-qiMtre contes que je publie ici, et de
celui auquel je me suis livré, par simple curiosité,
pour la première série déjà parue de mes contes, et
pour ceux qui sont encore inédits. Il est juste d'ajou-
ter que ces deux pays sont ceux de France qui jusqu'ici
ont été explorés avec le plus de soin.
Dans la seconde partie du volume, fai fait entrer
un clioix de chansons, de devinettes, de formulettes et
de proverbes, et, pour dontier une idée de l'esprit des
paysans gallois, fai terminé le volume par une série
de petits contes ou de facéties qu'on pourrait appeler
les Nouvelles à la main de la campagne.
AVANT-PROPOS
Chacun de ces sujets me fournira, je pense, dans
un avenir peu éloigné, la matière d'une monographie :
chaque jour mon recueil s'enrichit, et, depuis que ce
volume est sous presse, j'ai recueilli plusieurs cen-
taines de proi'erbes, de devinettes ou de fonnuleites
qui n'auraient pu y prendre place sans bouleverser
tout le plan primitif et lui donner une grosseur
Je me suis encore ici préoccupé de montrer des
échantillons ; pour les références, fai agi comme pour
les contes, et fai surtout visé les recueils français.
A la suite des devinettes, des proverbes et des for-
mulettes, fai placé la table de chaque série : cela
m'a paru plus clair qu'une table rejetée à la fin du
volume.
L'origine des éléments très - variés dont se
compose la littérature orale d'un groupe pro-
vincial est difficile à déterminer : elle est sans doute
puisée à un grand nombre de sources, les unes fort
anciennes, d'autres relativement modernes, et il serait
téméraire d'affirmer que tel ou tel conte par exemple
est ancien dans le pays ou s'il y a été importé ré'
AVANT-PROPOS
cemment. Ici les apparences elles-mêmes peuvent être
trompeuses, bien que les conteurs gallois ne tiennent
pas, en général, autant que ceux d'autres pays, à
placer le théâtre de leurs récits dans un endroit connu
de leurs auditeurs. C'est ce qui me porte à considérer
comme très-anciennement connus en Haute-Bretagne
les contes, par exemple, des houles ou grottes des fa-
laises au bord de la mer, groupe curieux et impor-
tant entre tous.
Quant aux contes que l'on pourrait appeler spora-
diques, parce qu'ils se retrouvent, avec de légères va-
riantes, dans tous les coins de la France, dans tous
les pays européens et même en dehors de l'Europe, il
est, ce me semble, impossible à l'heure actuelle de dire
à quelle époque ils ont été introduits datis les pays
oii on les raconte. Les guerres de la Révolution et de
l'Empire, les Français prisonniers à l'étranger, les
étrangers prisonniers en France, ont dû produire un
échange de contes, et même aujourd'hui il y a encore
importation et exportation journalière de récits par
les soldats qui, au régiment, racontent les légendes de
leur pays, puis en rapportent che^ eux de nouvelles.
Une exploration scientifique faite au siècle dernier
aurait vraisemblablement jeté là-dessus des lumières
plus grandes que celles que nous pouvons découvrir à
AVANT-PROPOS
présent; mais on ne serait pas encore arrivé à un
résultat incontestable ; qui pourrait dire ce que les
invasions des Barbares, les Croisades, la guerre de
Cent ans, les luttes religieuses du XVI^ siècle, les
guerres de Louis XIV ont pu provoquer d'échanges
de contes entre les différents peuples?
La littérature écrite a aussi laissé des traces dans
les contes populaires ; certains d'entre eux semblent
empruntés à des fabliaux du moyen âge comme le
Segretain moine (cf. Contes populaires de la
Haute-Bretagne : D'un vieux cheval et d'une
vieille femme, no xxxvi ) et le Diable de Papefi-
guière, que Rabelais y avait puisé, et dont fai, en
cinq ou six contes, retrouvé la trace. La Bibliothèque
bleue a, de son côté, fourni aux narrateurs campa-
gnards des épisodes et parfois des récits entiers, tels
que Jean de Calais, par exemple, que M. Webster a
trouvé dans le pays basque et que fai moi-même ren-
contré au bord de la mer, additionné de surnaturel,
allégé de certains épisodes, et orné d'une géographie
ultra-fantaisiste. _
AVANT-PROPOS
LA littérature orale a une tendance à disparaître,
}ion pas en bloc et tout d'un coup, mais par
émiettement, et il n'est que temps d'en sauver les
débris.
Né en 184J, j'ai déjà constaté que des contes
couramment racontés dans mon enfance, et que toutes
les femmes savaient, ne se retrouvent plus aujour-
d'hui, et je n'ai pu, malgré des recherches obsti-
nées, m'en procurer que des versions à demi-effacées :
souvent des personnes âgées tn'ont cité des fragments
de contes qu'elles affirmaient avoir entendu conter ja-
dis et qu'alors tout le monde savait d'un bout à
l'autre.
Les chansons, en certains pays du moins, sont
destinées à disparaître dans tin avenir encore plus
prochain que les contes ; elles ont à lutter avec les
chansons des cafés-concerts et les romances sentimen-
tales que les paysans trouvent de bien meilleur ton
que les vieux airs d'autrefois. Aux noces de cam-
pagne, où l'on a conservé l'habitude de chanter au
dessert, il est rare d'entendre autre chose que des ro-
AVANT-PROPOS
mances sentimentales et prétentieuses qui, il y a vingt
ans, étaient populaires dans les villes.
Il est urgent de faire dans toutes les provinces une
investigation qui, à l'heure actuelle, est encore pos-
sible; mais il faut se hâter, car bientôt il serait trop
tard.
fe ne veux pas terminer cette introduction sans
remercier les personnes qui ont bien voulu m' aider, et
parmi elles M. Gaido\, le savant directeur de la
Revue celtique, qui a mis gracieusement à ma dis-
position les livres, parfois rarissimes, de sa Biblio-
thèque bretonne, et M. Prosper Guyot, qui a noté les
airs de plusieurs de mes chansons.
Saitii-Cast (Côies-iu-Nord), r/ octobre zSSo,
^ê2
PREMIERE PARTIE
LES
CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
PRINCIPAUX OUVRAGES CONSULTÉS
POUR LES RÉFÉRENCES
A. — Contes populaires en France.
Bladé. Contes populaires recueillis en Agenais. Paris, Baer, 1874.
— Trois contes recueillis à Lectoure. Bordeaux, 1S77.
Carnoy (H.). Contes picards (dans Mélusine) ; Contis, petites
légendes et croyances populaire: (dans Romania, p. 233-263,
n» 30).
Cénac-Moncaut. Littérature populaire de la Gascogne. Paris, 1868.
Cerny (Elvire de). Saint-Suliac et ses traditions. Dinan, Huart,
1861.
CERauAND. Légendes et récits populaires du pays basque, en trois
parties. Pau, 1874- 1878.
Chapelot. Contes baljfltois. Angoulême, 1872.
CoRDiER (Eugène). Les Légendes des Hautes -Pyrénées. Bagnères,
Cazenave, 1878.
CosauiN. Contes populaires lorrains (dans Romania').
Delangle (Caliste). Le Grillon du foyer, légendes bretonnes.
Paris, Durand, 1870.
Deulin (Ch.). Contes du roi Canthrinus. — Contes d'un buveur
de bière. Paris, Dentu.
DuLAURENS DE LA Barre. Veillées de l'Armor. — Sous le chaume.
— Fantômes bretons. Paris, 1879.
FouauET. Légendes du Morbihan. Vannes, 1857.
LuzEL. Contes bretons. Quimperlé, 1870. — Contes (dans les Ar-
chives des missions scientifiques, 1872-1873). — Contes (dans
Melusine). — Les veillées bretonnes. Paris, Champion, 1879.
Mélusine (passim).
Romania (passim).
Sébillot (Paul). Contes populaires de la Haute-Bretagne. Paris,
Charpentier, 1880.
SouvESTRE. Le Foyer breton. Paris, Michel Lévy.
Troude et MiLiN. Le Conteur breton. Brest, 1870.
W. Webster. Basque Legends. London, Griffith, 1877.
B. — Contes populaires divers.
Brueyre. Contes populaires de la Grande-Bietagnc. Hachette, 1875.
Chodzko. Contes slaves. Hachette.
Deulin. Contes de ma mère l'Oye. Dentu.
HussoN. La Chaîne traditionnelle. Vieweg.
Marc-Monnier. Contes populaires en Italie. Charpentier, 1880.
Et les commentaires de MM. Kohler. Gri.mm, de Gubernatis,
G. Paris, Ralston, etc.
^
^^^à
I
LES FÉERIES
ET LES AVENTURES MERVEILLEUSES
A. — CONTES A JPPARkKCES LOCALES.
Ç. L
LEGEXDES DES HOULES.
^^S?^ UR le littoral de la Manche, en lUe-et-Vilaine et dans
V«ÎS^ la partie des C6tes-du-Kord où la langue française
^^^K^ est seule en usage, on donne le nom de houles aux
grottes des falaises. Les unes ont été creusées par la mer, qui a
peu à peu rongé les parties les plus friables du rocher; les autres
sont dans des endroits du rivage où la marée ne monte pas ac-
tuellement.
Les houles sont en grand nombre ; il y en a à Cancale, h
Saint-Briae, à Saint-Jacut, à Saint-Cast ; le cap FrChel. dans la
COXTES POPULAIRES EK HAUTE-BRETAGNE
commune de Plévenon, en est percé d'une douzaine au moins.
A Erqu\' se trouve une grotte qui, au lieu du nom de houle,
qui est le plus généralement employé, se nomme la Goule de
Galimoux ; la grotte de Saint-Enogat, bien connue des baigneurs
de Dinard, s'appelle aussi la Goule-ès-Fées.
L'imagination des habitants des côtes a peuplé ces grottes de
personnages fantastiques et mystérieux : c'est là que demeu-
raient les fées, avec leurs maris et leurs enfants ; elles en sor-
taient à la nuit tombante pour se promener sui les falaises ou
sur la mer. D'après plusieurs de mes conteurs, leurs grands-
pères les avaient connues ; mais aujourd'hui elles ont disparu,
et ils semblaient généralement croire que les fions — c'est le
nom qui désigne, en plusieurs endroits, les fées des deux sexes —
s'étaient retirés du pays à peu prés au moment de la Révolution
française.
Toutes les houles que je connais ont une légende, parfois
deux ou trois ; ce sont les plus curieuses et les plus particu-
lières, ce me semble, de toutes celles qu'on raconte dans le pays
gallot.
Les quatre contes qui suivent ont pour théâtre des houles
situées en quatre communes différentes : le premier a déjà été
publié dans mes Contes populaires de la Haule-Brelagiie, où se
trouvent d'autres récits : la Houle de Chèlin (u" iv) ; l'Enfant
de la Fée (n" xvii), et la Fée et le Marin (n" xxii), qui se
passent dans les houles de Saint-Cast ou dans celles de Plévenon.
Il est assez difficile de déterminer l'étyraologie du mot houle,
qui vraisemblablement ne vient pas du breton. C'est le mot
anglais hole qui s'en rapproche le plus : il a la même signification,
et M. Webster l'emploie à chaque instant pour désigner les de-
meures des Lamigna basques (cf. Basque Legettds), qui ont quelque
affinité avec les fées des Houles.
®5^
LA HOULE DE LA CORBIÈRE (i)
^ u temps où les grands -pères des plus
Pâ.^ âgés de la paroisse n'étaient pas en-
core en culottes, Agnès Depais demeu-
rait avec son mari dans une maison isolée, sur
la route de la pointe de la Corbière, et c'était
celle qui était la plus voisine de la Houle aux
fées dont l'entrée se voit de la mer. Souvent,
pendant le silence de la nuit, elle entendait le
bruit d'un rouet à filer de la laine, et le son as-
sourdi semblait venir de sous la pierre de son
foyer. D'autres fois, un coq chantait sous la
terre, un enfant pleurait, ou il semblait à Agnès
(i) La Houle de la Corbière, qui s'appelle aussi le Xiiou
Corbin ou le Xid aux Corbeaux, est située dans la commune ce
Saint-Cast, canton de Matignon (Côtes-du-Xord).
CONTES POPULAIRES
ouïr le pilon d'une baratte qui battait le lait
pour faire du beurre. Mais ni elle ni son mari
n'avaient peur de ces bruits souterrains, car ils
pensaient que les fées de la Houle de la Corbière
étaient cause de tout cela; elles passaient pour
n'être point méchantes, et personne n'avait ja-
mais eu rien à leur reprocher.
Une nuit, un pêcheur de l'Isle vint chercher
le mari d'Agnès pour aller pêcher le lançon (i)
dans la grève de la Mare. Pendant que son homme
s'habillait, Agnès, qui était couchée, dit au pê-
cheur :
— Sais-tu quelle heure il est ?
— Non, répondit-il, je ne sais pas au juste.
A peine avait-il prononcé ces mots qu'une voix
sortit de dessous terre et cria :
— Il est deux heures après minuit.
Loin de s'effrayer, les gens qui étaient là se
mirent à rire, parce qu'ils avaient l'habitude
d'entendre du bruit sous la pierre du foyer. Ils
pensèrent que c'étaient les fées qui avaient ré-
pondu, et ils dirent à haute voix : « Merci ! »
A quelque temps de là, l'enfant d'Agnès tomba
malade, si malade qu'il semblait prêt à trépasser,
et sa mère se désolait, ne sachant ce que faire
pour le secourir.
(i) Aminoditet tohianus.
EX HAUTE-BRETAGNE
— Ah ! mon Dieu, s'écriait-elle en pleurant,
mon pau\Te petit gars va mourir !
Elle entendit un bruit sourd qui venait de la
cheminée, comme si quelqu'un heunait par en
dessous les pierres du fover, et en même temps
une voix disait :
— Ton enfant a le croup ; lève-toi, et viens
ici ; je vais te donner quelque chose pour le
guérir.
Cette fois Agnès eut peur, et son premier mou-
vement fut de se blottir sous ses couvertures ;
mais elle pensa à son enfant qui souffrait, et elle
reprit courage. Elle sauta à bas de son lit, et
ayant allumé une chandelle, elle vit remuer une
des pierres du foyer, qui se leva lentement ; elle
aida à la soulever, et quand la pierre ne toucha
plus la terre que par un côté, une main passa par
le trou béant, et elle présenta à Agnès une petite
bouteille :
— Frotte ton enfant à la gorge et à la poitrine
avec cette liqueur, dit une voix qui venait de
dessous terre, et conser\-e soigneusement cette
bouteille.
La pierre du foyer retomba et, à la voir, on
n'aurait pas cru qu'elle eût jamais été bougée de
place. .\gnès se hâta de frotter son petit gars, qui
aussitôt cessa de se plaindre, et ne tarda pas à
être guéri. Elle était si contente qu'elle ne put
CONTES POPULAIRES
s'empêcher de tout raconter à ses voisines : la
nouvelle se répandit d'oreille en oreille jusque
dans les villages, et Agnès, qui était obligeante,
prêtait la bouteille à ceux qui avaient des enfants
malades, et ils revenaient rapidement à la santé.
Longtemps après cela, la colique prit le mari
d'Agnès, et il se tordait, tant la douleur était vio-
lente. Agnès alla chez sa voisine chercher la bou-
teille, qui contenait encore un reste de liqueur ;
mais la voisine la laissa tomber, et elle se brisa
en mille pièces. La pauvre femme revint chez
elle bien désolée, car son mari allait de mal en
pis et semblait prêt à trépasser. Elle s'assit près
du foyer, et tout en pleurant elle disait :
— Main bienfaisante, qui avez donné la bou-
teille qui a guéri mon petit gars et tant d'autres
personnes, est-ce que vous allez laisser mon
homme mourir ?
Elle ne reçut aucune réponse; alors elle sou-
leva avec un outil la pierre qui se -levait, et elle
cria au bord du trou en demandant du secours ;
à la fin, la fée allongea la main et lui donna une
bouteille en disant :
— Prends bien garde, Agnès ; voici la dernière
bouteille que je puis te donner; fais bien atten-
tion à ne la prêter à personne, et n'en parle à
âme qui vive.
Dès qu'Agnès eut frotté son mari avec la li-
EX HAUTE-BRETAGNE
queur, il se trouva guéri, et cette fois elle ra-
massa soigneusement la bouteille dans son ar-
moire.
A quelque temps de là, Agnès entendit la nuit
un chant qui sortait de sous terre; il était si
doux et si mélodieux que rien qu'à l'écouter elle
tombait en extase ; il y avait bien trois ou quatre
voix qui chantaient à l'unisson, et elle alla cher-
cher sa voisine pour l'entendre. La nuit suivante,
un violon joua plusieurs airs.
Tous ces prodiges donnaient à penser à Agnès,
qui se disait :
— A quelque jour, ils monteront tous ici, et
arriveront dans ma maison par le trou du foyer.
Toutefois elle reprenait de l'assurance en son-
geant que les habitants de la houle ne lui avaient
jamais fait que du bien. Et elle pensait à sa vache
et à ses deux moutons qu'on lui avait volés pen-
dant qu'il paissaient dans les champs.
— Il faudra, se disait-elle, qu'à la première
occasion je demande aux fées qui me les a dé-
robés ; sûrement elles me le diront bien si elles
veulent.
Une autre nuit, elle entendit une voix qui di-
sait :
— Commère, as-tu du feu ?
— Oui, répondit Agnès ; à votre ser\-ice.
Et voilà la pierre du foyer qui se soulève i
CONTES POPULAIRES
Agiiiis prit un tison allumé et l'approcha du trou :
à sa lueur, elle vit une belle main de femme qui
s'en empara, et à chacun de ses doigts il y avait
des anneaux brillants.
— Ah ! madame, dit Agnès, si vous vouliez
me dire où je pourrais retrouver ma vache et
mes moutons, je vous serais bien obligée, moi
qui n'ai rien à donner à mes pauvres enfants.
— Tiens, répondit la fée, voici une petite boîte
qui contient un onguent fait avec des cornes de
vache et de moutons ; graisse les cordes qui atta-
chaient tes bestiaux, et tu auras une vache et des
moutons.
La pierre retomba, et le lendemain, dès qu'il
fut jour, la bonne femme alla frotter la nâche qui
lui avait servi à attacher la -vache volée, et aus-
sitôt elle vit une vache superbe; elle frotta le
tiers (i) qui servait à mener ses deux moutons à
la pâture, et elle eut deux moutons plus beaux
que ceux qu'elle avait perdus.
Agnès était bien contente ; toutefois elle re-
grettait de ne pas avoir demandé du pain. Elle
y pensait à chaque instant et disait :
— Comment ferais-je bien pour prier la fée
(i) Dans le pays gallot, on appelle nâche (du breton nask') la
corde qui attache les vaches, et tiers la corde qui sert à mener
deux moutons au lieu où ils doivent pâturer.
EX HAUTE-BRETAGXE
de me donner du pain pour moi et ma famille,
du pain des fées qui ne diminue pas ?
Une nuit qu'il ne restait pas une miette de
pain à la maison, l'enfant d'Agnès eut faim, et
pleurait pour en avoir un morceau ; elle entendit
du bruit sous terre, et mit un marteau dans la
main de son petit gars, en lui disant :
— Frappe fort sur la pierre du foyer, et de-
mande du pain à la bonne dame qui nous a déjà
fait tant de bien.
Elle parlait haut, pensant que sa voix serait
entendue. Le petit garçon prit le marteau et
frappa de toute sa force sur la pierre, en disant
d'une voix câline :
— Bonne dame, donnez-moi du pain; j'ai
faim.
Ils entendirent cogner : pan ! pan ! sous la pierre
qui se leva, et une main déposa sur le foyer un
tourteau de pain, pendant qu'une voix disait :
— Tiens, mon petit, voilà de quoi manger
toute ta vie, si tu sais conserver mon présent et
n'en donner à personne qu'à tes parents.
Le tourteau de pain ne diminuait point, et,
malgré qu'on en coupât, il restait toujours frais
et entier, et cela dura plus de dix ans. Mais un
soir que le mari d'Agnès était en ribotte, il
amena avec lui un de ses amis ; il tira du buffet
la tourte des fées et en coupa un morceau pour
COXTES POPULAIRES
son camarade. Mais aussitôt le pain des fées dis-
parut, et quoiqu' Agnès et ses enfants aient sup-
plié maintes fois les dames de la houle de leur
donner un autre pain, elles sont restées sourdes
à leurs prières.
(Ccnlè cil iSyçi par Marie Chéhu, de Saini-Cnst, àgcc de
qnalre-ritigts ans.')
Cette légende n'est pas la seule qui ait pour théâtre la Houle
de la Corbière : d'après un autre conte dont je n'ai pu avoir
jusqu'à présent qu'un résumé, une des fées qui l'habitaient
s'amouracha d'un des soldats qui gardaient la Redoute de la
Corbière dont on voit encore les ruines aujourd'hui. Elle suivit
son am.int à l'armée, à l'époque des guerres de la Révolution :
tant qu'ils furent ensemble, le soldat monta en grade et fut
victorieux sans recevoir de blessures. Mais la fée l'ayant aban-
donné, la chance le quitta aussitôt ; il fut blessé, et toutes les
batailles où il figura furent perdues.
Dans plusieurs autres contes, on voit les fées avoir des rap-
ports, généralement bienveillants, avec les hommes. (Cf. Coules
populaires de la Hauie-Bretagiie : x.xii, la Fée et le Marin ; iv, la
Houle de Chclin ; xvii, l'Enfant de la Fée, et les contes qui
suivent le présent récit. Voyez aussi mes Traditions, superstitions
et légendes de la Haute-Bretagne, p. 8 et 9. Paris, Maisonneuve,
1S80, et Rnnie de linguistique, t. XIII.)
D'après une autre légende populaire à Plévenon, les fées des
houles du cap Fréhel allaient laver leur linge à la mare de
EX HAUTE-BRETAGXE I3
Gaulehen, qui est au milieu de la lande aride de Fréhel, et elles
étendaient sur les gazons qui l'eutourent leurs linges qui étaient
les plus blancs qu'on pût voir. Celui qui aurait pu arriver jus-
que-là sans remuer les paupières aurait eu la permission de s'en
emparer; mais aucun de ceux qui ont tenté l'aventure n'a pu y
réussir, et dés qu'ils avaient remué les paupières le linge de-
venait invisible.
{Conté par Sœlastique Duratid, de PUvenon, iSy^.")
Plusieurs récits parlent du pain des fées « qui ne diminue
point, » si on a la précaution de ne le partager avec personne.
(Cf. xvii, l'Enfant de la Fée, et ci-après la Houle de Poulifée.)
Les fées de la houle de la Teigneuse, qui est aussi en Plé-
venon, avaient un bœuf qui pâturait sur la lande; un jour, il
s'en écarta et passa en dommage à travers les blés. Les culti-
vateurs qui avaient été lésés vinrent se plaindre aux fées, qui
pour les dédommager leur donnèrent un belle gâche de pain, en
leur disant :
— Voici pour vous dédommager du tort que le bœuf vous a
fait, et le pain ne diminuera point tant que vous le mangerez
entre vous ; mais il disparaîtrait si vous en donniez une seule
miette à un étranger.
Le pain dura deux ans : au bout de ce temps, il disparut, parce
qu'on en avait coupé un morceau pour un mendiant.
(Conté par Scolastique Durand, 1^79.)
II
LA HOULE DE POULIFÉE (i).
A Houle de Poulifée est, comme le savent
tous ceux qui ont visité le cap Fréhel,
une grotte haute à l'entrée comme une
cathédrale, et qui s'étend si loin sous la terre
qu'on prétend dans le pays que personne n'a pu
encore pénétrer jusqu'au fond.
Autrefois, il y a bien longtemps de cela, deux
jeunes gens de Plévenon voulurent essayer de
savoir jusqu'où la houle s'étendait ; ils y péné-
trèrent avec une chandelle qui, à un certain en-
droit, s'éteignit brusquement. Ils s'en retour-
nèrent effrayés. Mais quand ils furent sortis, ils
se dirent :
— Que nous sommes sots d'avoir eu peur !
C'est l'air qui a éteint notre lumière; aujour-
d'hui la mer monte, mais demain nous revien-
drons.
Le lendemain, ils prirent mieux leurs précau-
,(i) Poulifce est un nom dont la première moitié, /oui (trou,
grotte), est bretonne, et la seconde française.
CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE I5
tions et allèrent plus loin, et comme ils conti-
nuaient à avancer, ils crurent entendre parler.
— Écoute, dit l'un d'eux à son camarade; on
dirait qu'on appelle des enfants.
Ils se hâtèrent encore de sortir de la grotte, et
comme la veille, dès qu'ils eurent revu le ciel,
leur frayeur cessa.
Le lendemain qui était un vendredi, ils por-
tèrent un coq dans la houle, et le laissèrent à
une bonne distance de l'entrée. Le samedi, ils
n'allèrent pas à la grotte ; mais le dimanche, on
leur dit qu'on avait entendu un coq qui chantait
sous le porche de l'éghse, et dont la voix sem-
blait venir de sous terre.
— Il paraît, dirent les jeunes gens, que la
houle s'étend bien loin ; il y a plus d'une lieue
de son entrée à l'égHse de Plévenon; elle est
peut-être habitée par quelqu'un ; il faudra voir
au juste ce qui en est.
Dans l'après-midi du dimanche, ils retour-
nèrent à la houle, et cette fois d'autres garçons
de leur âge les acompagnèrent ; ils allèrent plus
profondément que de coutume, et à mesure qu'ils
s'avançaient, il leur semblait reconnaître à cer-
taines marques que la grotte était habitée. Ce-
pendant, quand ils entendirent une voix qui
criait :
— « Il faut mettre la pâte dans le four » ; ils
l6 CONTES POPULAIRES
s'enfuirent effrayés, sans oser regarder derrière
eux.
Le bruit de ces choses surprenantes se ré-
pandit dans le pays, et d'autres personnes se
joignirent à ceux qui les premiers s'étaient aven-
turés dans la grotte. Tous ensemble allèrent
jusqu'à un endroit où personne n'avait péné-
tré, et sur une table en pierre il virent un repas
servi :
— Voici du nouveau, dirent-ils; il faut savoir
ce que c'est; rien ne nous presse, car la mer ne
vient pas jusqu'ici.
Au même instant deux dames se présentèrent
devant eux, qui les invitèrent à dîner ; ils se
mirent à table et mangèrent toutes sortes de
mets. Le repas fini, les dames leur dirent de
revenir une autre fois, et qu'elles leur appren-
draient des choses qui leur seraient utiles plus
tard.
Les gens de Plévenon pensèrent que sûrement
c'étaient des fées ; mais ils n'eurent pas peur de
retourner, et quand ils furent à l'endroit où le
repas était servi, ils virent les deux dames, et
l'une d'elle les interrogeait chacun à son tour,
leur demandant s'ils étaient cultivateurs ou ma-
rins, garçons ou mariés. Elles leur racontaient
des choses utiles, et leur donnaient du pain et de
la viande.
EN HAUTE-BRETAGXE I7
L'un des gens de Plévenon dit qu'il était père
de famille, et que souvent il avait bien du mal
à gagner du pain pour lui et ses enfants.
— Quand ta femme sera de nouveau enceinte,
dit la dame, reviens ici; j'aurai à te parler.
Elle lui donna de l'argent avec lequel il se mit
à l'aise. Quand sa femme fut enceinte, l'homme
retourna à la houle, où la dame lui demanda à
être la marraine de l'enfant.
Le mari, de retour à la maison, raconta à sa
femme ce que les fées lui avaient dit. Mais elle
répondit :
— Ce sont des fées ; je ne veux pas donner
mon enfant aux fées.
Alors les dames de la grotte, irritées de ce
refus, leur ôtèrent tous les présents qu'elles
avaient faits, et ils redevinrent pauvres comme
auparavant.
(Con/i; par Scolastique Durand, de PUvenoti, âgée de
soixante-douxe ans^ iSj^.)
Habasque, au t. III, p. 127 de ses Koiions historiques sur les
Câtes-du-Nord, raconte que l'on prétend â Erquy que la Goule
de Galiraoux s'étend jusque sous le village de Thieuroc, et pour
le prouver on affirme que, de ce village, on y a entendu un coq
chanter. Dans Roch-Toul, p. 103 àts Fantômes bretons de M. Du-
laurens de la Barre, il est aussi question d'un coq qui a été
porté dans une grotte, et qu'on entend chanter sous le raaitre-
autel de Guimiliau.
l8 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
Cf. Pour le pain des fées le commentaire du conte précédent.
Les fées qui demandent à être marraines d'un enfant se-
trouvent dans plusieurs contes français : on connaît ceux de
Perrault où il est souvent question de fées marraines. Dans les
légendes basques de AL ^Yebster, il y a un conte intitulé :
I.a reine des fées marraine, p. jg de l'édition anglaise.
III
LA GOULE ES FÉES.
Voici, à titre de curiosité, un conte que je tiens de mon ami
et compatriote, M. Auguste Lemoine, qui l'a entendu aux en-
virons de Dinard. C'est un conte de seconde main, et qui n'est
par conséquent point littéral. Je l'ai rédigé en patois du littoral;
mais, pour être vrai, je dois ajouter que jamais aucun de mes
conteurs ne s'est ser\i purement du patois pour me raconter
des légendes. La plupart du temps, il j' avait entre leurs récits
et leur manière habituelle de s'exprimer autant de diflférence
qu'il y en a entre la langue écrite et le langage de la conver-
sation ordinaire.
X saï ([) que la mère Mille (2), qu'était
JU saïge-femme (5) de son état, était as-
"^ sise su n'un berchet (4) dans Tcoin
d'son fouyer, o ouït queuqur'un (5) qui cognait à
l'hu (6) de son hôte.
O débarrit la porte, et o vit entrer sez ielle (7)
eune veille femme qui li dit comme héla de veni
do ielle tout cont' Saint -Leunaire, à cette fin
(i) Soir. — (2) Emilie. — (3) Sage-femme. — (4) Escabeau.
— (j) Elle entendit quelqu'un. — (6) A la porte de sa maiîon.
— (7) Elle vit entrer chez elle.
20 CONTES POPULAIRES
d'assister une créiature qu'était en ma d'étant (i),
Milie répondit qu'o voulait ben : o print ses so-
lées (2), mint su son dos eune petite devantière,
rapport à la fret (3) ; o cutit (4) son feu et
sieuvit la veille qui cheminait devant ielle et mar-
chait par les sentes comme s'il avait été joù.
l'y avait mêzé (5) un p'tit d'temps qu'iz
étaint partis, quand Milie ouït le bru de la mé,
qui menait tenant de ramaïge cont' les roches des
falâses.
— Eioù qu'ous me menez? qu'o dit (6).
Voul'ous me faire aller diqu'à (7) la Goule-ès-
Fées, ousque n'en dit qu'on vaït des fions d'aut'
fais (8) ?
— Vère (9), Milie, que li repondit la veille;
j 'allons directement là. Prends ma main; tu n'as
que faire d'avaï poù (10) ; je n'veux point te dé-
falâser (i t). Sieus-ma, et tu renras service à ieune
de tes semblabes.
Milie arait ben voulu ét'e cor sez ielle au coin
d'son fouycr, ou ben dans son let ; mais oUe
était forcée d'aller éioù que l'aut'e la menait, et
o marchait sur les pentières des falâses comme
su n'eune route messière.
(i) En mal d'enfant. — (2) Elle prit ses souliers. — (3) A
cause du froid. — (4) Cacha. — (5) Déjà. — (6) Où me menez-
vous? dit-elle. — (7) Jusqu'à. — (8) Les fées d'autrefois. —
(9) Oui. — (10) i*eur. — (n) Te jeter en bas de la falaise.
EX HAUTE-BRETAGNE 21
E' finirent par arriver à la Goule-ès-Fées, qu'est
eune grotte escarabe (i), quasiment aussi grande
que ielle à Poulifée ou la Salle à Margot, que
les monsieux vont va quand le temps est biau,
et qui sont au bas des falàses de Ferhel. O vit
su n'un let eune femme toute jieune et qu'avait
p'usieurs personnes alentour de ielle. O li portit
secoû, et bentôt o reçut un biau petit gars, ben
mochet (2), qui b'sait ben sept liv'es tras quarts
ou le quart maïns de huit liv'es.
Les aut's femmes donnitent à Mille eune
bouêtte où i' n'y avait une manière d'onguent,
quasiment pareil — respé d'vous — à de la
graisse de pouër (3), et i' li ditent de frotter
l'éfant, et de ben s'essuer (4) les mains après
de cela, ou ben qu'i li en arriverait vantiez du
deu (5).
O frottit la garçaille, et sans faire mine de
ren o se grattit un zieu (6) et o s'en mint un
p'tit dans n'un coin. O n'eut pas p'utôt fait héla,
qu'o vit tout changé alentour de ielle. La grotte
était belle comme une église à la Miaô (7) ; les
femmes étaint attifées comme des princeresses,
et Mnie n'avait ren veu de si biau ni à Saint-
(1) EscarabU, énorme. — (2) Dodu. — (5) Porc. — (4) S'es-
suj-er. — (j) Ou qu'il lui en arriverait peut-être du deuil, du
mal. — (6) Un œil. — (7) La mi-août.
CONTES POPULAIRES
Malo sez les bourgeois, ni dans les châtiaux de
Proubala, de Pleurtu et de Saint-Béria (i). O
vayait à l'entour de ielle toutes sortes de petits
fions qui n'étaint pas plus gros que l'peuce (2),
qu'étaint habillés comme des monsieux cossus,
et qu'avaiut à leux cautés d'z épées qui n'étaint
pas p'us longues que d's épilles à piécettes (3).
Olle était tenant (4) ébahie, mais o ne dit
ren, et o frottit l'éfant diqu'à au moment où
i' li ditent de fini. I' li donnitent eune bonne
boursée d'argient et la ramenitent, ben contente,
diqu'à sez ielle.
Depais le temps-là, o vayait par les sentes,
par les clos et un p'tit partout toutes sortes de
fions, mais o ne faisait mine de ren. Un joù
qu'olle était à la faire de Saint-Béria (5) éioù
que les touchons de Tréméreu et d' Peùdeû-
neu (6) viennent venre leux pouërs et leux nour-
retures (7), o vit les fées qui tenaint toutes
sortes de p'tits jeux pour baiser (8) 1' pauv'
monde et li voler sa pauv' argent. O ne dit coi-
ren le coup-là, mais quand ce fut su la reciée (9),
(i) Ploubalay, Pleunuit, Saint-Briac. — (2) Pouce. —
(3) Epingles à aitacher la partie supérieure da tablier. —
(4) Beaucoup. — (5) A la foire de Saint-Briac. — (6) Les mar-
chands de cochons de Tréméreuc et de Pluduno. — (7) Leurs
petits cochons et leurs cochons à moitié engraissés. — (8) Attra-
per, voler. — (9) Dans l'après-midi.
EN' HAUTE-BRETAGNE
à n'un moment où i n'y avait tenant (i) d'
monde au Carrousé et alentour des marchands
qui vendent des saucisses de Plancoué et des ci-
mériaux (2), o vit ieune des fées qui mettait sa
main dans la pouchette de la devantière d'une
chupée (3). O s'ébérit (4) et o criit à la voleuse!
Mais la fée se tournit devers ielle et do le daït,
o li arrachit un zieu si viferment (5), qu'o ne
s'en avisit que quand o fut devenue borgneuse.
(i) Beaucoup de monde. — (2) Sorte d'échaudés. — (5) La
main dans la poche du tablier d'une femme coiffée du Coq. —
{4) Elle s'écria. — (5) Elle lui arracha un œil si vivement.
^gg>^g>^gl^g^^ggl^gg^^g^
IV
LA HOULE COSSEU.
On raconte à Saint-Jacut-de-la-Mer une légende qui présente
plusieurs points de ressemblance avec la précédente, et dont l'ac-
tion se passe à la Houle Cosseu, grotte située non loin de l'ex-
trémité de la presqu'île de Saint-Jacut ; la voici telle qu'elle m'a
été contée, il y a une quinzaine d'années, par mon ami le doc-
teur Carré, originaire de Saint-Jacut, qui la connaissait depuis
son enfance.
N soir, à la nuit tombante, un pêcheur
de Saint-Jacut revenait des pêcheries,,
où il était resté le dernier, et, son pa-
nier sous le bras, il longeait les rochers qui sont
au bas des falaises pour arriver au sentier qui
conduisait au village : il marchait pieds nus sur
le sable mouillé qui étouffait le bruit de ses pas,
lorsqu'au détour d'une petite anse il aperçut
dans une grotte plusieurs fées qu'il reconnut de
suite pour telles à leur costume ; elles causaient
entre elles en gesticulant avec vivacité, mais il
n'entendait rien de ce qu'elles disaient ; il les vit
se frotter les yeux avec une sorte de pommade, et
aussitôt elles changèrent de forme et s'éloignèrent
CONTES POPULAIRES EX HACTE-BRETAGXE 2^
• de la grotte, semblables à des femmes ordi-
naires.
Lorsque le pêcheur les avait vues se disposer
à quitter leur retraite, il s'était caché avec soiii
derrière un gros rocher, et elles passèrent tout
près de lui, sans se douter qu'elles avaient été
obser\-ées. Quand il pensa qu'elles étaient loin,
il cessa de se cacher et alla tout droit à la grotte.
Il avait bien un peu frayeur, car l'endroit passait
pour hanté; mais la curiosité l'emporta sur la
peur. Il vit, sur la paroi du rocher qui formait
une des murailles de la caverne, un reste de la
pommade dont elles s'étaient trotté les yeux et
le corps. Il en prit un peu au bout de son
doigt, et s'en mit tout autour de l'œil gauche,
pour voir s'il pourrait, par ce moyen, acquérir
la science des fées et décou\Tir les trésors cachés.
Quelques jours après, une chercheuse de pain
vint dans le village où elle demandait la charité
de porte en porte : elle paraissait semblable aux
femmes déguenillées et malpropres dont le métier
est de mendier. Mais le pêcheur la reconnut aus-
sitôt pour une des fées qu'il avait vues changer
de forme dans la grotte ; il remarqua qu'elle je-
tait des sorts sur certaines maisons, et qu'elle
regardait avec soin dans l'intérieur des habita-
tions, comme si elle avait voulu voir s'il n'y avait
pas quelque chose à dérober.
26 CONTES POPULAIRES
Quand il sortait au large avec son bateau, il
voyait les darnes de la mer nager autour de
lui, et les reconnaissait parmi les poissons aux-
quelles elles ressemblaient par la forme. Les
autres marins ne les apercevaient pas; mais lui
savait se garantir des tours qu'elles jouent aux
pêcheurs dont elles se font un malin plaisir d'em-
brouiller les lignes, de manger l'amorce sans se
laisser prendre, ou d'emmêler les unes dans les
autres les amarres des barques, sources de dis-
putes violentes et de querelles entre les pêcheurs.
Quelque temps après, il alla à la foire de
Ploubalay, où il vit plusieurs fées, qu'il reconnut
aussitôt malgré leurs déguisements variés : les
unes étaient somnambules et disaient la bonne
aventure; d'autres montraient des curiosités ou
tenaient des jeux de hasard où les gens de cam-
pagne se laissaient prendre comme des oiseaux à
la glu. Il se garda bien d'imiter ses compagnons
et de jouer; mais il pouvait s'apercevoir que les
fées étaient inquiètes, sentant vaguement que
quelqu'un les reconnaissait et les devinait.
Aussi elles faisaient plusieurs choses de travers :
il s'en réjouissait, et souriait en se promenant
parmi la foule. En passant près d'une baraque
où plusieurs fées paradaient sur l'estrade, il vit
que lui aussi avait été aperçu et deviné, et qu'elles
le regardaient d'un air irrité. Il voulut s'éloigner;
EX HAUTE-BRETAGXE
mais rapide comme une flèche, l'une des fées lui
creva, avec la baguette qu'elle tenait à la main,
l'œil que la pommade avait rendu clairvoyant.
C'est ainsi que le grand Cangnard devint
borgne pour avoir voulu savoir les secrets des
fées de la mer.
Li pommade qui rend diiirvoyant se retrouve dans plusieurs
contes : dans la Pixic en mal d'enfant, légende du Devonshire,
recueillie par Mistress Bray (Brue\Te, Contes populaires de la
Grande-Bretagne, conte 39), qui présente de singulières ressem-
blances avec la Gouh-és-Fées ; dans le Roi d'Egeherg, conte nor-
wégien d'Abjôrsen, traduit en français dans Mélusive, col. 84.
Egeberg est une montagne au bord de la mer. Cf. également les
Mille et une Kuils, histoire de l'Aveugle Baba-Abdallah.
Dans l'Enfant delà Fée (Contes populaires de la Hauie-Bretagr.e,
conte xvii), il est aussi question d'une pommade qui fait recon-
naître les fées sous tous leurs déguisements. Cf. aussi la Sorcière
et le nouveau-né, conte basque de M. Webster.
L'épisode de l'oeil arraché, qui figure dans les deux contes
précédents, se retrouve dans la Lamigna en mal d'enfant, légende
basque du recueil de M. Cerquand. 11 est intéressant de compa-
rer avec la Goule-és-Fces ce conte et ses trois variantes où il est
question de Lamigna accouchées par des femmes.
^
28 CONTES POPULAIRES
Une des légendes recueillies par Madame de Cemy, à Saint-
Suliac (lUe-et- Vilaine), sur les bords de la Rance, parle aussi de
fées qui habitaient des grottes. Voici en substance ce qu'elle dit à
ce sujet :
La Fée du Bec-du-Piiy ou de la Grotle-ès-Chiens
habite une grotte marine des bords de la Rance.
Elle en sort le soir, d'abord en vapeur blanche et
indistincte; ensuite elle prend la forme d'une
belle femme dont les habits sont couleur de l'arc-
en-ciel. Elle fuit à la vue de l'homme et pleure
sa puissance détruite. Jadis elle avait du pouvoir
sur les vents, et pour se la rendre favorable on
venait déposer des fleurs à l'entrée de sa grotte,
que gardaient des chiens invisibles. Aujourd'hui
sa vue n'annonce rien de bon.
Un jour des bergers trouvèrent à l'entrée de
la grotte une jeune fille expirante qui leur ra-
conta qu'elle venait à cette place attendre son
fiancé. Il y a trois jours, elle avait vu la fée, puis
elle lui était apparue une seconde fois avec un
bruit comme un petit battement d'ailes. Elle ne
put fuir et resta anéantie : la fée lui dit que son
fiancé n'était plus, et qu'elle-même mourrait
EN HAUTE-BRETAGXE 2Ç)
bientôt. Les bergers la portèrent au bourg. Le
curé somma la fée de comparaître et l'exorcisa
avec les formules ordinaires. On ne vit rien ,
mais on entendit un cri de douleur, et, depuis
ce temps, la fée n'a plus de pouvoir.
En revenant de la grotte, les personnes qui
avaient accompagné le curé trouvèrent le cada\Te
du jeune fiancé.
{Saint-Suliac et us traditions^ p. i8-22.)
§ II. — AUTRES CONTES DE FÉES Q.UI SE PASSENT
DANS UN LIEU DÉTERMINÉ DU PAYS.
^^^ ANS les récits que j'ai recueillis personnel-
lement, il est rarement question de fées
qui ont pour demeure des monuments
mégalithiques. Cela tient sans doute à ce que la
partie du pays gallot où j'ai habité jusqu'ici est
assez pauvre en dolmens, en tumuli et en men-
hirs. Habasque cite (t. II, p. 364 ; t. III, p. 82,
1)2, 158) plusieurs endroits de la Haute-Bre-
tagne où on lui a parlé de monuments mégali-
thiques hantés par les fées.
Le conte de la Couleuvre, p. 162 des Contes po-
pulaires de la Haute-Bretagne, met en scène une
fée ou, comme disait mon conteur, une Margot-
la-Fée, qui habitait la Roche aux fées de la
Brousse, située dans les environs de Collinée (i).
(i) A propos de la Roche aux fées de la Brousse, voici une
curieuse note que je trouve dans les Anciens évéchés Je Bretagne,
de MM. Geslin de Bourgogne et A. de Bartliclemv, Diocèse de
S.iinl-Brieuc, t. III, p. 219 : « Un des plus beaux et des mieux
CONTES POPULAIRES EX HAUTE-BRETAGNE 3 I
Quant aux travaux qui passent pour avoir été
exécutés par les fées, je n'en ai trouvé le sou-
venir que dans une légende très-incomplète et
assez confuse qu'on racontait jadis à Ercé près
Liffré, mais qui aujourd'hui est presque oubliée.
Des fées qui avaient désobéi à leur supérieure
furent condamnées par elle à creuser la nuit un
étang. C'est là l'origine de l'étang et de la butte
de Graphard, sur la limite d'Ercé et de Gosné;
la butte a été formée par les déblais jetés sur le
bord par les fées.
Mais il y a en pays gallot d'autres construc-
tions qui leur sont attribuée : ce sont elles qui
ont bâti le portail de la chapelle de Saint-Jacques-
le-Majeur en Saint-Alban, Côtes-du-Xord. (Cf.
Habasque, t. III, p. 170.) Les grosses pierres qui
couvrent les landes de Cojou et de Tréal en
Saint-Just (Ille-et-Vilaine) furent, d'après les gens
du pays, apportées par les fées qui en remplis-
saient leurs tabliers. (Cf. Guillotin de Corson,
Légendes de rjUe-ci-Vilaitie, p. 193.)
consencs de ces monuments se voit à une petite distance de
la Brousse, à un demi-kilomètre de la route, près du petit che-
min qui conduit de la Moussaye à Boquen. Il mesure 13 mètres
sur I" 80 de largeur; il ouvre à l'est. On le nomme dans le
pavs la Grotte aux fées. Ces campagnes sont remplies de fées,
qui, la nuit, au dire des paysans, jouent avec les rochers entassés
sur la lande, et vont les baisner dans les ruisseaux du voisinage. »
32 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
Je n'ai recueilli aucune légende sur les fées
des eaux et des rivières.
Mlle de Cerny (Saint-Suliac et ses traditions.
p. 53-63) raconte que sur les bords de la Rance
existent des fées qui, d'après ce qu'on lui a dit,
se promènent pendant les orages, et en suivent
une plus belle qu'elles, qui est montée sur une
barque faite de la coque d'un nautile des mers
du Sud, traînée par deux écrevisses. C'est elle
qui commande aux vents de souffler moins fort,
et aux flots de rendre les cadavres. Un jeune
candidat au long cours, qui était sur l'île Notre-
Dame, la vit un jour aborder, et pour la mieux
voir se cacha derrière un rocher ; elle s'endormit,
et le jeune homme restait à l'admirer quand il
fut entouré par d'autres fées qui voulurent le jeter
à la mer. Heureusement la dormeuse se réveilla,
et empêcha ses compagnes de lui faire du mal ;
puis, après avoir chanté une chanson, elle dispa-
rut dans un char traîné par des papillons.
"^âsx
§ III. — GARGANTUA EN HAUTE-BRETAGNE.
L est assez souvent question de Gargantua
dans le pays gallot, où l'on dit en pro-
verbe : « Manger comme un Gargantua. »
En plusieurs endroits, notamment à Plévenon, ou
montre le lieu d'où il s'élança pour se rendre à
Jersey. Une pierre haute d'environ 3 mètres, qui
se trouve à côté du fort La Latte en Plévenon,
se nomme le Bâton de Gargantua : c'est vrai-
semblablement un menhir ; il est enfoncé dans
un gros rocher qui lui sert de piédestal, et dont
l'un des côtés est orné d'un bas-relief grossier
représentant une croix qui surmonte une sorte
d'autel ; sur le dessus de la pierre est sculptée
l'empreinte d'un soulier long de 60 centimètres
environ, pointu par le bout comme les souliers
de fer des chevaliers, et à côté est gravé le bout
d'une canne carrée.
A la chapelle de Hirel en Ruca, près Mati-
5
34 CONTES POPULAIRES
gnon, une statue grotesque, placée à l'extérieur,
est appelée Gargantua.
A Plurien, à l'embouchure de la petite rivière
de la Bouche, se trouve une pierre nommée la
Gravelle de Gargantua.
A Saint-Just (Ille-et-Vilaine), les grosses pierres
de la lande de Cojou furent jetées par Gargantua,
qui les trouvait gênantes dans ses souliers. (Cf.
Guillotin de Corson, p. 193.)
A Saint-Suliac, un menhir, qui n'a guère qu'un
mètre de haut, se nomme la Dent de Gargantua.
Sur la lande de la Pierre -Plate en Treillières
(Loire-Inférieure), un peulvan porte le nom de
Galoche (bouchon) de Gargantua ; les plateaux
de granit voisins étaient ses palets. (Ogée, nouv.
édit.)
La quenouille de la femme de Gargantua se
trouve à côté de Josselin; c'est un menhir de
6 mètres de haut; son fuseau, un autre menhir
de 5™ 30 de haut, se voit à Loqueltas, sur la
limite de la langue française et du breton, mais en
pays bretonnant ; on les retrouve sur la lande de
Lanvaux, près d'Auray, et les deux mille cailloux
de 4 à 7 mètres de haut qui parsèment la lande
du Haut-Brambien en Pluherlin (partie française
du Morbihan) sont des graviers que Gargantua
secoua de ses souliers. (Cf. Violeau, Pèlerinages
du Morbihan, p»_240.)
EN HAUTE-BRETAGNE. 35
On en trouve aussi beaucoup de traces en paj-s
bretonnant; mais, pour le moment, je ne m'oc-
cupe que du pays gallot.
J'ai entendu parler, mais à l'état vague, de lé-
gendes concernant Gargantua : jusqu'à présent,
je n'ai recueilli que des fragments insignifiants.
Mme de Cerny a été plus heureuse, et voici l'ana-
lyse du conte de la Dent de Gargantua (p. 70-79).
Gargantua était si grand qu'en deux enjam-
bées il allait de Saint-Malo en Angleterre, pas-
sait par dessus les clochers, et faisait en huit jours
le tour du monde. Il passa par Dinan, visita les
géants de Saint-Samson (i), et fut si charmé de
la Rance, ruisseau formé des larmes de sa sœur
veuve, qu'il résolut de se fixer sur ses bords;
mais il était très-gêné, parce qu'il ne trouvait
point de grotte. Toutefois comme c'était l'été, il
vécut à la belle étoile et eut envie de devenir
amoureux.
Un jour, en allongeant la jambe, il renversa
(i) Ke serait-ce pas une allusion au menhir de la Tiemblaye,
qui aurait été planté par des géants?
36 COXTES POPULAIRES
une petite barque d'où sortit un cri perçant. Il se
baissa et ramassa une petite forme si gentille,
que jamais il n'en avait vu de pareille ; c'était la
fée des Eaux, et Gargantua en tomba ainoureux,
en regrettant qu'elle fût si petite ; mais sa voix
l'effraya, et elle s'enfuit. Toutefois, elle revint
coqueter avec lui, et cela dura un siècle. Au
bout de ce temps, Gargantua voulut se marier ;
mais les frères de la fée ne consentirent au ma-
riage qu'à la condition que les nouveaux mariés
n'auraient point d'enfants.
Gargantua emporta sa femme sur son pouce,
et ils furent heureux pendant quelque temps. Mais
le génie du mal, qui n'avait point été convié à
la noce, vint un soir les visiter; le lendemain la
fée apprit à Gargantua qu'elle allait être mère, et
son mari déclara que, pour ne point violer son
serment, il mangerait ses enfants.
Pendant que le géant était endormi, la fée alla
consulter sa nourrice qui demeurait à Chausey :
la nourrice lui dit qu'elle ferait avaler un che-
vreau à Gargantua, et que sa fille élèverait l'en-
fant sous les eaux du lac. La nourrice vint près
de la fée, et présenta à Gargantua un chevreau
emraaillotté qu'il avala d'une bouchée. La fée
eut un deuxième enfant, et Gargantua dévora un
jeune porc à sa place ; puis il y eut encore quatre
autres enfants, et Gargantua avala successive-
EN HAUTE-BRETAGNE. 37
ment un chien, un ânon, un veau et un jeune
poulain.
Mais il vint un septième enfant : Gargantua
arriva juste au moment de l'accouchement et
demanda le nouveau-né. La nourrice, qui n'avait
rien préparé, se trouva fort embarrassée ; heureu-
sement, elle vit une grosse roche, l'emmaillotîa
et la présenta au géant (i). Mais la pierre, qui
était forte, brisa une dent à Gargantua, qui entra
en colère et voulut donner un coup de pied à la
nourrice. Celle-ci s'esquiva; le coup porta à faux
et enfonça la plaine de Mordre ou Mordreuc. Gar-
gantua rendit la dent, qui se piqua dans le sable.
Il alla du côté de Saint-Malo, et, sentant quel-
que chose qui le gênait dans son soulier, il en
tira un gravier qui est le rocher de Bizeul.
Le bloc le gênait sur l'estomac, et il avait soif;
comme il se trouvait en mer, il voulut boire,
et aspira si fort l'eau, qu'il avala une flotte an-
glaise qui croisait par là, et il s'en aperçut à
peine. Mais, au bout de quelque temps, il sentit
comme des crochets de fer qui lui déchiraient
l'estomac ; il revint au continent pour consulter
son médecin sur les bruits sourds qu'il enten-
dait dans son estomac, et, par son conseil, il se
décida à aller aux Indes.
(i) Cf. la fable hellénique de Saturne dévorant ses enfants.
38 COMTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGXE.
Cependant les vaisseaux entrés dans Gargantua
ne savaient où ils étaient ; les officiers firent allu-
mer les lampes et tirer le canon, qui tua un tas
de matelots.
A l'arrivée du géant aux Indes, son médecin
lui fit vomir la flotte, qui était en fort mauvais
état. Gargantua mourut, et ses amis, pour lui
faire un tombeau, construisirent l'Himalaya.
La fée regretta son mari, et elle alla rejoindre
ses enfants sous les eaux. On dit que ce sont eux
qui engloutissent les animaux, les hommes et les
navires, sans pouvoir assouvir leur faim.
On peut consulter au sujet du mythe de Cirgantua les édi-
tions critiques de Rabelais et, parmi les monographies, la cu-
rieuse brochure de M. H. Gaidoz, intitulée : Gargantua, essai de
mythologie celtique. Paris, i8é8.
•r-y
B. — CONTES DE FÉERIES QUI NE SE "PASSENT
'PAS DANS UN LIEU DÉTERMINÉ.
CÔTÉ des contes dont les narrateurs placent la scène
dans un endroit déterminé de la Haute-Bretagne, il
y a un grand nombre de récits de féeries et d'aven-
tures mer\'eilleuses qui se passent dans un lieu indéterminé, et
•dont souvent les héros sont anonymes. Ces contes sont de ceux
dont le thème originel, modifié par le génie des narrateurs de
chaque paj'S, se retrouve un peu partout, non seulement en
France et chez les peuples qui parlent les langues novo-latines
ou les dialectes celtiques, mais encore dans les pays où l'on se
sert des idiomes germaniques, chez les Slaves, dans l'Inde, par-
fois même chez des peuples qui ne sont pas de race aryenne.
Quelle que soit l'origine de ces récits, qu'ils soient anciens
dans le pays où on les raconte, ou qu'ils y aient été importés
récemment, ils sont intéressants à recueillir, ne serait-ce que
pour montrer les innombrables transformations que chaque race
et parfois chaque groupe provincial a fait subir à ces mythes
qui semblent communs à l'humanité tout entière.
§ I. — CONTES Q.UI PRÉSENTENT DES ANALOGIES
AVEC CEUX DE PERRAULT.
^ARMi les contes populaires dans le pays gallot, il en est
^ plusieurs qui présentent, soit dans l'ensemble et la
marche du récit, soit dans les épisodes, des analogies
avec les contes de Perrault, sans qu'on puisse dire avec certitude
si elles sont dues i des transformations faites par des conteurs
ayant connu les récits de Perrault ou si la ressemblance provient
de contes plus anciens. Dans les récits que j'ai recueillis, je n'ai
point de mythes analogues à la Belle au Bois Dormant, avec la-
quelle la fille endormie des Bas enchantés, n* xxi, et les prin-
cesses endormies du Capitaine Pierre, u° vi, présentent pourtant
des ressemblances, au Chat -Botte, à Riquet à la Houpe et aux Fées.
Mais je retrouve dans mes contes des épisodes similaires à ceux
qui se trouvent dans tous les autres contes de fées du recueil
de Perrault. En voici quelques-uns ci-après; j'ai analysé ceux
que j'ai précédemment publiés, et parmi les contes enfantins, h
Rat et la Ratesse, qu'on trouvera plus loin, se termine par un
épisode qui n'est autre qu'une version du Petit Chaperon Rouge.
Voici un petit conte qui ressemble à la fin de la Barbe-Bleue;
mais il n'y a aucune trace des chambres interdites qui figurent
dans le récit de Perrault.
ftU, t^lA CiiJ. t"^ 4tiA <tlA ri* <vlA «iiA CviA fvLJt. ftu. ctiX
I
BARBE-ROUGE.
lARBE- Rouge s'était marié sept fois, et
avait perdu successivement ses femmes
au bout de peu de temps de ménage. Il
vécut dix ans en bonne intelligence avec la hui-
tième, dont il eut deux filles et un garçon. Mais^
à cette époque, Barbe-Rouge prit sa femme en
telle haine, qu'il résolut de se débarrasser d'elle.
Un dimanche, au moment où elle revenait de
la messe, il lui dit :
— Jeanne-Marie, c'est aujourd'hui que je vais
te tuer.
— Permettez - moi , répondit la femme, de
prendre mes habits de noces, ceux avec lesquels
je fus mariée avec vous.
— Alors, monte dans ta chambre, et dépêche-
toi, car je suis pressé.
Elle ouvrit, avant de commencer à s'habiller,
la porte de la maison à son petit chien, auquel
elle mit dans l'oreille une lettre pour ses frères
qui demeuraient à quelques lieues de là.
42 COXTES POPULAIRES
Barbe-Rouge, pendant ce temps, aiguisait son
sabre en répétant :
J'aiguise, j'aiguise mon couteau,
Pour tuer ma femme qu'est en haut.
— Es-tu prête, Jeanne-Marie? lui cria-t-il.
— Non, je n'ai encore mis que mon cotillon
de dessous.
Quelques instants après, son mari, tout en ré-
pétant :
J'aiguise, j'aiguise mon couteau.
Pour tuer ma femme qu'est en haut,
lui demanda pour la seconde fois si elle était
habillée.
— Non, dit-elle, je suis à chausser mes bas.
— Es-tu prête ? répéta-t-il au bout d'un quart-
d'heure.
— Non, je peigne mes cheveux.
Une demi-heure après, Barbe-Rouge s'écria :
— Mon couteau est bien affilé; descends, ou
je vais te chercher.
— Attendez encore un peu ; je vais prendre ma
grande coiffe.
Comme elle y attachait des épingles, elle re-
garda par la fenêtre, et vit sur la route plusieurs
hommes à cheval auxquels elle fit des signes.
EX HAUTE-BRETAGN'E. 43
— Pour cette fois, s'écria Barbe-Rouge, je vais
monter et te faire ton affaire là-haut.
— Je n'ai plus qu'une épingle à placer, et je
descends.
Une minute après, elle dit :
— Je suis prête.
Et elle se mit lentement à descendre l'escalier.
Au moment où elle arrivait au bas, on frappa à
la porte, et Barbe-Rouge se cacha dans le corri-
dor ; mais les chefs de la troupe le découvrirent
et le tuèrent.
Jeanne-Marie sortit de la maison avec ses en-
fants, et, au bout de son deuil, elle se maria avec
un des militaires qui l'avaient délivrée.
(Conté en i8j8 par Jean 'Bouckery, de Dourdain,
garçon de ferme à Erci.)
Une variante basque de Webster, à la suite du Cordonnier et
ses trois filles, p. 176, a beaucoup de ressemblance avec ce conte.
Les sept femmes de la Barbe-Bleue, qui se retrouvent ici, ont
leur similaire dans le début du Géant aux sept femmes, n° is des
Contes populaires de la Haute-Bretagne.
Quelques-uns des épisodes de Peau d'Ane ont leurs similaires
dans plusieurs de mes contes : l'amour du roi pour sa fille se
retrouve dans la Peau d'Anette, qu'on trouvera plus loin, et dont
le commencement seul ressemble au conte de Perrault.
Dans le Taureau bUu (Contes populaires de la Haute-Brtlagne ,
44 CON'TES POPULAIRES EX HAUTE-BRETAGNE.
n° m), la jeune fille qui, à la fin du récit, joue un rôle ana-
logue à celui de Peau d'Âne et de Cendrillou s'enfuit de chez
ses parents à cause de la méchanceté d'une belle-mère ; Césarine
(no xxvii) se loue comme gardeuse de dindons , après avoir
quitté la maison paternelle, parce que sa mère la détestait. Dans
ces contes, un prince devient amoureux de la gardeuse de din-
dons et finit par l'épouser.
Voici un conte recueilli dans l'IUe-et- Vilaine, et dont le
milieu et la fin présentent des analogies avec Peau à' Ane.
II
LA POUILLEUSE.
\t était une fois un roi qui avait deux filles
qu'il chérissait de tout son cœur. Quand
elles furent grandes, il lui prit fantaisie
de savoir si elles l'aimaient, en se disant qu'il
donnerait son royaume à celle qui, par ses pa-
roles, lui témoignerait le mieux son affection.
Il fit d'abord venir l'aînée des princesses et lui
dit:
— Comment m'aimes-tu?
— Comme la prunelle de mes deux j'eux.
— Bien, dit le roi en l'embrassant tendrement ;
tu es une fille dévouée et aimante.
A la cadette qui vint ensuite, il demanda com-
ment elle l'aimait :
— A mes yeux, mon père, répondit-elle, vous
êtes aussi aimable que le goût du sel dans les
aliments.
Le roi, contrarié de ces paroles, ordonna à sa
fille de quitter la cour et de ne jamais reparaître
46 CONTES POPULAIRES
devant lui. La pauvre princesse monta à sa
chambre et se mit à pleurer; mais comme on
lui rappelait l'ordre de son père, elle essuya ses
larmes, et ayant fait un paquet de ses plus belles
robes et pris ses bagues, elle se hâta de s'éloi-
gner du château où elle était née.
Elle chemina tout droit devant elle, et sans
trop savoir ce qu'elle allait devenir, car elle ne
connaissait aucun métier, et tout son savoir se
bornait à quelques recettes de ménage et de cui-
sine que sa mère lui avait apprises. Et comme
elle craignait que sa jolie figure ne l'exposât aux
entreprises des méchants garçons, elle résolut de
se rendre si méconnaissable et si laide, que per-
sonne ne fût tenté de lui faire la cour.
Elle échangea la robe qu'elle portait contre les
haillons usés et rapiécés d'une vieille mendiante,
et cacha, dans un morceau d'étoffe grossière, les
beaux habits qu'elle avait emportés. Elle se bar-
bouilla la figure et couvrit de boue ses mains
blanches ; pour compléter son déguisement, elle
laissa pendre ses cheveux ébGuriff"és, et quand
elle voj-ait quelqu'un, elle remuait les épaules,
comme font les pauvresses que dévore la ver-
mine.
Ainsi déguisée, elle allait se proposer pour
garder les oies ou les moutons ; mais les fer-
mières refusaient les services d'une fille aussi mal-
EN HAUTE-BRETAGXE. 47
propre, et la renvoyaient en lui donnant par
charité un morceau de pain.
Après avoir marché bien des jours sans trouver
à s'employer, elle arriva à une grande ferme où
l'on manquait d'une gardeuse de moutons, et on
la loua pour remplacer celle qui était partie.
Pour mieux faire croire qu'elle était une pauvre
mendiante, quand elle se chauffait auprès du
feu elle jetait sur la flamme du gros sel, qui
pétillait et produisait le bruit qiie font les poux
quand on les grille. Sa maîtresse, qui ne s'aper-
çut pas de la supercherie, la gronda pour cette
malpropreté, et elle cessa de jeter sur les ti-
sons sa prétendue vermine ; mais le surnom de
Pouilleuse lui resta, et c'est ainsi que chacun la
nommait.
Un jour qu'elle gardait ses moutons dans un
endroit éloigné de la ferme et où elle pensait
que personne ne la verrait, il lui prit envie de
s'habiller comme autrefois. Elle se lava les mains
et la figure dans un ruisseau, et comme elle por-
tait toujours avec elle le paquet qui contenait ses
robes, elle dépouilla ses haillons et ressembla en
peu d'instants à une grande dame.
Le fils du roi, qui s'était égaré en chassant,
aperçut de loin cette belle personne et voulut la
voir de plus près ; mais la Pouilleuse, dès qu'elle
eut connaissance de son dessein, s'enfuit dans le
48 CONTES POPULAIRES
bois, légère comme un oiseau. Le prince courut
après elle ; mais s'étant pris le pied dans une ra-
cine d'arbre, il tomba, et quand il se releva pour
la poursuivre, elle avait disparu.
Dès que la Pouilleuse eut perdu de vue le fils
du roi, elle se hâta de reprendre ses haillons, et
de se salir la figure et les mains.
Cependant le jeune prince, qui avait chaud et
soif, entra à la ferme pour boire un verre de
cidre, et il demanda quelle était la belle dame
qui gardait les moutons. En entendant cette de-
mande, chacun se mit à rire, et on lui répondit
que la pâtoure était la créature la plus laide et la
plus crasseuse que l'on pût voir, et qu'à cause de
sa saleté on l'avait appelée la Pouilleuse.
Le prince soupçonna quelque enchantement, et
il s'en alla avant le retour de la gardeuse de
moutons, dont les gens de la ferme se moquèrent
de plus belle ce soir-là.
Le fils du roi pensait souvent à la jolie per-
sonne qu'il n'avait fait qu'entrevoir et qui lui
avait paru plus charmante qu'aucune des dames
de la cour. Il tomba amoureux de ce souvenir, et
comme sa passion le rendait rêveur et qu'il mai-
grissait à vue d'œil, ses parents lui demandèrent
la cause de son chagrin, promettant de faire tout
ce qui pourrait contribuer à lui rendre la santé
et la bonne humeur d'autrefois. Il n'osa leur
EN HAUTE-BRETAGN'E. 49
avouer ce qu'il avait vu, de peur qu'on ne se
moquât de lui ; il leur dit seulement qu'il désirait
manger du pain blanc boulangé par la Pouilleuse
qui était nlle de basse-cour dans une ferme qu'il
nomma.
Bien que ce désir parût bizarre, on s'empressa
d'obéir, et on alla dire au maître de la ferme ce
que voulait le fils du roi. La Pouilleuse ne parut
pas fort étonnée de cet ordre : elle demanda de
la fleur de farine, du sel et de l'eau, et dit qu'on
la laissât seule dans une petite pièce qui touchait
le four et où se trouvait une huche. Avant de se
m.ettre à l'œuvre, elle se débarbouilla avec soin
et passa même ses bijoux à ses doigts ; mais pen-
dant qu'elle boulangeait, une de ses bagues glissa
dans la pâte. Quand elle eut fini sa besogne, elle
se salit de nouveau la figure et laissa de la pâte
collée à ses doigts, si bien qu'elle parut aussi
laide qu'auparavant.
On porta au fils du roi le pain, qui était fort
petit, et qu'U sembla manger avec plaisir; en le
coupant, il trouva la bague de la princesse et
déclara à ses parents qu'il épouserait celle qui
pourrait la passer à son doigt.
Le roi fit publier cet avis dans tout son
royaume, et les dames vinrent en foule pour
tenter l'aventure. Mais la bague était si petite
que celles qui avaient la main la plus fine pou-
4
50 CONTES POPULAIRES
valent à peine y faire entrer leur petit doigt. En
peu de temps toutes les jeunes filles du royaume,
même les paysannes, eurent subi l'épreuve, mais
sans succès, et on allait déclarer qu'il était inu-
tile de faire d'autres essais, quand le fils du
roi fit remarquer que la Pouilleuse n'était pas
venue.
On alla la chercher; elle arriva couverte de
ses haillons ordinaires, mais les doigts mieux,
décrassés que de coutume, et elle mit facilement
la bague. Le fils du roi déclara qu'il accomplirait
sa promesse, et comme ses parents lui faisaient
observer que la jeune fille était une simple gar-
deuse de moutons et des plus laides, la Pouilleuse
prit la parole et dit qu'elle était née princesse, et
que si on consentait à lui donner de l'eau et à la
laisser quelques instants seule dans une chambre,
elle montrerait qu'elle savait aussi bien que per-
sonne porter la toilette.
On se hâta de lui accorder sa demande, et
quand elle sortit revêtue d'une robe magnifique,
elle parut si belle qu'aucun des assistants ne pensa
qu'elle pût être autre chose qu'une princesse dé-
guisée. Le fils du roi reconnut la charmante per-
sonne qui lui était un jour apparue ; il se jeta à
ses pieds, et lui demanda si elle voulait l'épouser.
■ La princesse raconta son histoire, et dit qu'il
fallait envoyer un ambassadeur à son père pour
EX HAUTE-BRETAGNE. 5I
lui demander son consentement et le prier de
venir à la noce.
Le père de la princesse, qui n'avait pas tardé à
se repentir de sa dureté à l'égard de sa fille,
l'avait fait chercher partout ; mais personne n'a-
vait pu lui dire ce qu'elle était devenue, et il la
croyait morte. Il apprit avec joie qu'elle vivait
et qu'un prince la demandait en mariage, et il
quitta son royaume avec sa fille aînée, pour venir
assister à la cérémonie.
Par ordre de la mariée, on ne servit à son père,
au repas qui suivit les noces, que. du pain sans
sel et de la viande non assaisonnée. Comme il
faisait la grimace et qu'il mangeait peu, sa fille,
qui était assise auprès de lui, lui demanda s'il
trouvait la cuisine à son goût.
— Non, dit-il, les mets sont recherchés et ap-
prêtés avec soin; mais ils sont d'une fadeur in-
supportable.
— Ne vous avais-je pas dit, mon père, que le
sel était tout ce qu'il y a de plus aimable? Et
cependant quand je vous ai, pour vous peindre
mon aff'ection, répondu que je vous aimais comme
le goût du sel, vous avez cru que je n'étais pas
une fille aimante, et vous m'avez privée de votre
présence.
Le roi embrassa sa fille et reconnut qu'il avait
eu tort de mal comprendre ses paroles. On lui
52 CONTES POPULAIRES
servit pendant le reste du repas du pain et des
mets convenablement assaisonnés, et il les trouva
les meilleurs du monde.
(Conté en tSyS par Aimé Pierre, de Liffrc, garçov de ferme,
âgé de dix-neuf ans.")
Ou peut comparer à ce récit, où ne se trouvent ni fées ni
surnaturel, la version en prose de 'Peau d'Ane, qui figure d^ns
les contes de Perrault, quoiqu'elle ne soit pas de lui, et la
dissertation que Ch. Deulin lui a consacrée dans les Contes de
vin inrre l'Oye avant Perrault, p. 85-126.
Dans un conte agenais de BUdé, la Gardcuse de dindoi:s,
n» VIII, se retrouve, mais au début seulement, l'épisode du sel :
les similaires sont indiqués à la fin du volume dans une excel-
lente note de M. Reinhold Kœhler.
On peut encore rapprocher de la 'Pouilleuse certains épisodes
de Césarinc (Contes populaires de la Haule-Brctagiie, nu xxvii.)
Les épisodes de Cendrillon sont souvent mêlés à ceux de
'Peau d'Ane, et réciproquement, ce qui a fait penser à plusieurs
auteurs que les deux contes n'en formaient originairement qu'un
seul. Ainsi, la pantoufle de verre se trouve dans le Taureau
bleu cité ci-dessus, et qui par d'autres épisodes ressemble à
'Peau d'Ane.
Dans un conte encore inédit, intitulé : Cendrouse, que j'ai
recueilli à Ercé, il y a deux sœurs jalouses de la fille de leur
beau-père ; elles lui font tout le mal possible, l'envoient garder
les vaches dans les champs et lui donnent à peine à manger.
Elle est secourue par une fée qui finit par lui donner un car-
rosse obtenu par les mêmes moyens que dans la Cendrillon
EX HAUTE-BRETAGN'E.
de Perrault. Quand la jeune fille es: à se promener en voiture,
elle rencontre la fée habillée en mendiante ; elle fait arrêter son
carrosse pour que la fée puisse y monter, et la fée, ravie de cette
marque de bon cœur, marie Cendreuse à un beau monsieur.
J'ai recueilli dans l'Ille-et- Vilaine un conte intitulé : Poucerot
ou Peucerot, qui ne diffère du Petit Poiicet que par les détails :
l'ogre a deux bottes de sept lieues, et quand il se met à la
poursuite des petits garçons, il n'en prend qu'une. Poucerot
la lui dérobe pendant qu'il est endormi, et, après avoir demandé
de l'argent à l'ogresse, il se sauve avec ses frères et achète une
belle ferme. Mais l'ogre prend sa seconde botte de sept lieues .
et se met à la poursuite de Poucerot, qui finit par le lasser et
par lui enlever sa seconde botte.
Une petite fille des environs de Moncontour m'a récité, sous
le titre de Petit Pcuçol, un conte qui n'est guère différent de
celui de Perrault; l'ogre y est appelé Sarrasin; — plusieurs fois
j'ai entendu nommer les ogres des sarrasins. A la fin Peuçot
va à la cour d'un roi, qui lui promet sa fortune s'il peut rap-
porter le corne (cor ou trompette) du sarrasin ; il pan'int à s'en
emparer par ruse.
Dans un autre conte intitulé : la Perle (Coulis populaires de
la Haute-Bretagne, n° xix), trois frères, dont l'aîné et le plus
rusé se nomme la Perle, vont chez un ogre; l'ogresse les met
à coucher avec ses filles et leur place sur la tête des bonnets :
pendant la nuit, la Perle substitue les bonnets aux couroimes
des filles, et l'ogre, trompé par cet échange, tue ses filles et
veut ensuite, quand il a reconnu son erreur, manger la Perle
et ses frères ; mais la Perle persuade à l'ogre de le laisser en-
graisser. La Perle vole à l'ogre ses bottes qui font sept lieues
à l'heure, sa lune qui éclaire sept lieues à la ronde (Cf. Luzel,
le Gé.tnt Goulaffre, demi-lune qui sert de lanterne) et sa ba-
54 COXTES POPULAIRES EX HAUTE-BRETAGN'E.
guette. Le géant, qui avait d'autres bottes, se met à la pour-
suite des enfants qui lui échappent, en faisant, grâce à la
baguette, couler entre eux et l'ogre une rivière si profonde qu'il
ne peut la traverser. (Cf. sur les bottes de vitesse, Deulin,
Contes de ma mère l'Oye, p. 326 et sqq.)
On peut consulter sur le mytbe de Poucet la savante dis-
sertation de M. Gaston Paris, Le Petit Poucet et la Grande Ours,
Paris, Franck, 187; ; sur l'ensemble des Contes de 'Perrault,
l'excellente introduction que M. André Lefévre a mise en tête
de son édition de Perrault, nouvelle collection Jannet, 1S78, et
l'ouvrage de Deulin cité plus haut.
§ II. — COXTES DIVERS
DE FÉES ET d'eNXHANTEMEXTS.
jES contes sont ea assez grand nombre; outre ceux que
j'ai déjà publiés dans les Contes populaires de la Haute-
Bretagne, des trois que je donne ici comme spéci-
men, j'en possède encore une quarantaine qui sont inédits. Les
trois qu'on trouvera ci-après présentent des ressemblances avec
beaucoup d'autres récits de pays très-divers; j'en signale quel-
ques-unes à la fin de chacun d'eux, en citant de préférence les
contes populaires français déjà publiés, et en renvoyant, pour
plus de détails, à des dissertations qui ont paru dans des livres
spéciaux.
Il y en a qui sont fort étendues, car certains de ces contes se
retrouvent en des pays éloignés, et très-difièrents de langue et
de race ; le catalogue des similaires de ceux qui sont les plus ré-
pandus occuperait à lui seul plusieurs pages.
@©©®@??^©©92?S'S9®
I
LE MERLE D'OR.
\L était une fois un homme riche qui avait
'*- trois fils. Il tomba malade, et il fit venir
des médecins de toute sorte, et même
des rehûutous ; mais ils ne connaissaient rien à
son mal et ne pouvaient lui procurer aucun sou-
lagement. A la fin, il vint un médecin étranger
qui déclara que le Merle d'Or pourrait seul gué-
rir le malade.
Le vieux seigneur envoya son fils aîné à la re-
cherche de l'oiseau merveilleux, en lui promettant
de grands biens s'il parvenait à l'apporter, et i^
lui donna de l'argent pour voyager à son aise.
Le jeune homme se mit en route et ne tarda
pas à arriver à un endroit où quatre chemins se
croisaient; il se trouva bien embarrassé, ne sa-
chant lequel prendre, et il jeta son chapeau en
l'air en se disant qu'il irait du côté où tomberait
le chapeau. Après avoir cheminé pendant deux
ou trois jours, il_ s'ennuya de marcher sans sa-
CONTES POPULAIRES EX HAUTE-BRETAGXE. 57
voir s'il arriverait bientôt, et il s'arrêta à une
auberge où il y avait joyeuse compagnie. Il y
resta à boire et à manger.
— Ma foi, dit-il, c'est folie d'aller plus long-
temps à la recherche de l'oiseau ; le bonhomme
est vieux, et s'il meurt, j'aurai son héritage.
Au bout de quelque temps, le vieux seigneur,
ne voyant pas revenir l'aîné de ses enfants, en-
voya le cadet à la recherche du Merle d'Or ;
le jeune homme prit la même route que son
frère, et, arrivé au carrefour des quatre chemins,
il jeta aussi son chapeau en l'air ; le chapeau
tomba du même côté que la première fois, et il
marcha jusqu'au moment où il arriva à l'endroit
où son frère s'était arrêté. Celui-ci, qui était à la
fenêtre de l'auberge, l'appela et lui dit de rester
avec lui à se divertir.
— Tu as raison, répondit le cadet ; qui sait si
en allant au bout du monde je pourrais trouver
le Merle d'Or? Au surplus, si le bonhomme
meurt, nous aurons son héritage.
Il entra à l'auberge, et les deux garçons me-
nèrent une vie joyeuse, si bien qu'en peu de
temps tout leur argent fut dépensé ; ils devaient
même à leur hôte, qui ne voulait plus les laisser
partir et les retint jusqu'à ce qu'ils l'eussent
payé, ce qu'ils ne pouvaient faire.
Le dernier des enfants partit à son tour, et il
CONTES POPULAIRES
arriva à l'endroit où ses frères étaient arrêtés
malgré eux ; ils l'appelèrent et firent tout ce qu'ils
purent pour l'empêcher d'aller plus loin.
— Non, répondit-il, mon père a eu confiance
en moi, et j'irai jusqu'où il faut pour trouver le
Merle d'Or.
— Ah, bah ! disaient ses frères, tu ne réussiras
pas plus que nous. Que le bonhomme meure s'il
veut ; nous aurons son héritage.
Sur son chemin il rencontra un petit lièvre,
qui s'arrêta pour le regarder et lui dit :
— Où vas-tu, mon ami?
— Je n'en sais trop rien, répondit-il; mon père
est malade, et il faut que je lui rapporte le Merle
d'Or pour le guérir. Il y a longtemps que je
marche ; mais personne n'a pu m'indiquer l'en-
droit où il se trouve.
— Ah ! dit le lièvre, tu n'es pas au bout de ta
course ; il te reste encore plus de sept cents lieues
pour y arriver.
— Comment ferai-je pour parcourir une si
longue route ?
— Monte sur mon dos, dit le petit lièvre, et je
t'y conduirai.
Le jeune garçon obéit ; à chaque saut le petit
lièvre faisait sept lieues, et ils ne tardèrent pas
à arriver devant un château tout à fait grand et
tout à fait beau.
EX HAUTE-BRETAGXE. 59
— Le Merle d"Or est dans une petite cabane à
côté, dit le petit lièvre, et tu la trouveras facile-
ment ; il est perché dans une vilaine cage, et à
côté est une cage en or ; mais garde-toi de le
mettre dans la belle cage, car aussitôt les gens
du château sauraient que tu l'as pris.
Le jeune garçon vit le Merle d'Or les pieds sur
une perche en bois, et qui paraissait comme
mort, et à côté de sa cage grossière était une
cage d'or.
— Il va peut-être ressusciter si je le mets dans
la belle cage, pensa le jeune garçon.
Dès que le Merle d'Or eul touché les barreaux
de la cage en or, il s'éveilla et se mit à siffler.
Aussitôt les gens du château accoururent et se
saisirent du jeune garçon, en le traitant de voleur
et en disant qu'ils allaient le mettre en prison.
— Non, répondit-il^ je ne suis pas un voleur;
si j'ai pris le Merle d'Or, c'est pour guérir mon
père qui est malade, et j'ai fait plus de sept cents
lieues pour arriver jusqu'ici.
— Eh bien ! dirent-ils, nous allons vous laisser
aller, et nous vous donnerons le Merle d'Or, si
vous pouvez amener ici la Porcelaine.
Le jeune garçon sortit en pleurant, et il ren-
contra le petit lièvre qui broutait du serpolet.
— Qu'as-tu à pleurer, mon ami? lui demanda
le Hèvre.
bO COXTES POPULAIRES
— C'est, répondit-il, que les gens du château
ne veulent me laisser emporter le Merle d'Or que
si je puis leur amener la Porcelaine.
— Tu n'as pas suivi mon conseil, dit le petit
lièvre, et tu auras voulu mettre le Merle d'Or
dans sa belle cage.
— Hélas 1 oui.
— Ne te désespère pas ; la Porcelaine est une
jeune fille, jolie comme les amours, qui demeure
à deux cents lieues d'ici. Monte sur mon dos, et
je te conduirai.
Le petit lièvre, qui faisait sept lieues à chaque
enjambée, ne mit pas longtemps à parcourir les
deux cents heues, et il s'arrêta sur le bord d'un
étang.
— La Porcelaine, dit-il au jeune garçon, va
venir se baigner ici- avec ses compagnes, et moi
je vais aller brouter un peu de serpolet pour me
nourrir. Quand elle sera dans le bain, tu lui ca-
cheras ses habits qui sont d'une blancheur écla-
tante, et tu ne les lui rendras que si elle consent
à te suivre.
Le petit lièvre s'éloigna, et la Porcelaine arriva
presque aussitôt avec ses amies ; elle se désha-
billa et se mit à l'eau ; alors le jeune garçon se
glissa sans bruit et s'empara de ses vêtements,
■ qu'il alla cacher sous un rocher à quelque dis-
tance.
EN HAUTE-BRETAGNE. 6l
Quand la Porcelaine fut lassée de s'ébattre
dans l'eau, elle sortit pour se rhabiller ; mais elle
eut beau chercher ses vêtements, elle ne put les
trouver. Ses compagnes aussi cherchèrent par-
tout; mais voyant qu'elles ne les retrouvaient
point, elles s'enfuirent et la laissèrent seule sur
le rivage, oia elle se mit à pleurer.
— Qu'avez-vous à verser des larmes ? lui dit le
jeune garçon en s'approchant d'elle.
— Hélas ! répondit-elle, pendant que j'étais au
bain, on m'a pris mes habits, et mes compagnes
m'ont abandonnée.
— Je vous ferai retrouver vos vêtements si
vous consentez à venir avec moi.
La Porcelaine dit qu'elle voulait bien, et après
lui avoir rendu ses habits, le jeune homme acheta
pour elle un petit cheval qui marchait comme le
vent. Le petit lièvre les ramena tous les deux
pour aller chercher le Merle d'Or, et quand on
fut arrivé auprès du château où il était, le petit
lièvre dit au jeune garçon :
— Sois plus fin cette fois-ci que tu ne l'as été,
et tu emmèneras le Merle d'Or et la Porcelaine ;
prends la cage d'or dans ta main, et laisse l'oi-
seau dans celle où il est, que tu prendras aussi.
Le petit lièvre s'en alla ; le jeune garçon fit ce
qui lui avait été dit, et les gens du château ne
s'aperçurent pas qu'il emportait le Merle d"Or.
62 COîSITES POPULAIRES
Q.uand il fut arrivé à l'auberge où ses frères
étaient retenus, il les délivra en payant à l'hôte
ce qui lui était dû. Ils s'en vinrent avec lui;
mais ils étaient jaloux du succès de leur ca-
det, et comme ils passaient sur la chaussée
d'un étang, ils se jetèrent brusquement sur lui,
lui enlevèrent le Merle d'Or et le précipitèrent
à l'eau, puis ils continuèrent leur route emme-
nant avec eux la Porcelaine et pensant que
leur frère était noyé. Mais celui-ci, en tombant,
se retint à un buisson de joncs et se mit à ap-
peler au secours. Le petit lièvre accourut et lui
dit:
— Prends ma jambe, et sors de l'étang.
Quand le jeune homme fut tiré de l'eau, le
petit lièvre lui dit :
— Voici maintenant ce que tu vas faire : tu
t'habilleras comme un Breton qui veut se louer
comme garçon d'écurie, et tu iras proposer tes
services à ton père ; là tu trouveras l'occasion de
lui faire voir la vérité.
Le jeune homme s'habilla comme le petit
lièvre le lui avait conseillé, et il se présenta au
château de son père en demandant si l'on n'avait
pas besoin d'un garçon d'écurie :
— Si, lui répondit son père, j'en ai bon besoin
.d'un ; mais le service n'est pas commode : il y a
ici un petit cheval dont personne ne peut appro-
EN HAUTE-BRETAGXE. 65
cher, et il a déjà tué plusieurs de ceux qui ont
voulu le soigner.
— Je le soignerai bien, moi, dit le jeune
homme ; jamais je n'ai eu peur d'un cheval.
Le petit cheval se laissa panser sans lancer de
ruades et sans essayer de frapper.
— Comment, disait le seigneur, ce petit che-
val se laisse-t-il approcher par vous, lui qui est si
mauvais avec tout le monde?
— C'est qu'il me connaît peut-être, répondit
le garçon d'écurie.
Deux ou trois jours après, le seigneur lui dit :
— La Porcelaine est ici dans une chambre ;
mais quoiqu'elle soit jolie comme le jour, elle
est si méchante qu'elle égratigne tous ceux qui
s'approchent d'elle ; voyez 'donc si elle voudra
accepter vos ser\-ices.
Quand le jeune homme entra dans la chambre
où était la Porcelaine, le Merle d'Or se mit à
chanter d'un ton joyeux, et la Porcelaine sautait
et chantait aussi en signe d'allégresse.
— Comment ! dit le seigneur, la Porcelaine et
le Merle-d'Or vous connaissent donc aussi?
— Oui, répondit le jeune homme, et la Porce-
laine peut raconter, si elle veut, toute la vérité.
Alors elle dit tout ce qui lui était arrivé, et com-
ment elle avait consenti à suivre le jeune homme
qui, en revenant, s'était emparé du Merle d'Or.
64 CONTES POPULAIRES
— Oui, reprit le jeune garçon, j'ai délivré mes
frères qui étaient retenus prisonniers dans une
auberge, et, pour me récompenser, ils m'ont jeté
dans un étang.' Quant à moi, je suis venu ici dé-
guisé pour faire éclater la vérité et réconquérir
votre amitié.
Alors le vieux seigneur embrassa son fils, au-
quel il donna tout l'héritage, et il fit tuer les
deux aînés qui l'avaient trompé et avaient voulu
la mort de kur frère.
Le jeune garçon ^épousa la Porcelaine et, à
cette occasion, ils firent de belles noces.
JE Merle d'Or, qui m'a été conté en 1879, par Franjoise
Dumont, d'Ercé près Liffré (lUe-et- Vilaine), âgée de
vingt ans, fille d'un tisserand et exerçant elle-même
■cette profession, est une variante du Petit roi Jeannot (Contes
populaires de la Haute-'Bretagne , n° i), que j'ai recueilli aussi
à Ercé. Voici les principales différences entre ces deux contes.
Dans le IPetit roi Jeannot, le Merle blanc qui ramène les
vieilles gens à l'âge de quinze ans (Cf. W. Webster, "Basque
legends : ihe White Blackbird : le Merle blanc; H. Carnoy, le
Merle blanc; Monnier, VOiscan griffon, etc.), n'est point destiné
à guérir le père des enfants, comme le Merle d'Or; c'est une
simple épreuve qui leur est imposée.
Les trois frères, au lieu de partir successivement (Cf. Cos-
EN HAUTE-BRETAGNE. 65
■quin, le Tetit 'Bossu; H. Caraoy, Webster, le MerU blanc), se
mettent eu route en même temps. Arrivés à un carrefour, ils se
séparent, et il n'est plus guère question dans le conte que du
petit roi Jeanuot.
L'épisode du mort privé de sépulture, et que le petit roi
Jeannot fait enterrer décemment (Cf. Souvestre, l'Heureux Mao ;
'^'ebster, le Merle blanc, Jean Je Calais), ne se retrouve pas
dans le Merle d'Or, où l'intervention du lièvre n'est pas moti-
vée : il y a là sans doute une lacune. Quand le jeune garçon
a ôté le merle de sa vilaine cage et l'a mis dans la belle, il
n'est point, comme dans le Petit roi Jeannot, jeté en prison ;
mais on lui impose la tâche d'aller chercher la Porcelaine (Cf.
Webster, le Merle blanc), qui remplace ici la Belle aux cheveux
d'or gardée par un lion ; je ne sais pourquoi elle se nomme la
Porcelaine. Le jeune homme se fait sui\Te d'elle après lui avoir,
par le conseil du lièvre, caché ses vêtements. (Cf. Gubernatis,
D^\lIx>logie :^oolog!que, t. I,.p. 22;; t. Il, p. 207; Brueyre, la
D^ermaid, et les citations des pages 258-261 ; la SiContagne noire,
conte picard, Mél., col. 448; Webster, la Dame 'Pigeon.)
Au lieu de se costumer en médecin, il se déguise en garçon
d'écurie, et est reconnu par la Porcelaine et le Merle d'Or. (Cf.
Cosquin, le 'Petit Bossu.)
L'aventure des aines, qui s'arrêtent à l'auberge, se retrouve
dans le conte basque de Webster, le conte de Carnoy, cités
plus haut, dans le Petit 'Bossu de Cosquin, dans la Princesse
grecque et le jeune Jardinier, conte irlandais de Kennedy, traduit
par M. L. Brueyre, qui cite dans sou commentaire plusieurs
contes similaires.
Le renard joue un rôle de conseiller dans le Merle blanc de
Webster, le Petit "Bossu de Cosquin, le Merle blanc de Carnoy,
la Princesse grecque et le jeune Jardinier ; Ohnivah, conte tchèque
traduit par M. Chodzko; dans ces contes, sauf dans le basque,
5
66 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE.
le fils du^ roi désobéit au renard et met le merle dans la cage
d'or au lieu' de le laisser dans la cage de bois.
L'âme qui vient2_secourir sous la forme d'un animal a son
similaire dans Webster, Jean de Calais, et dans Luzel, L'homme
aux deux chiens, Quimperlé, 1870, p. 38. Les deux chiens sont
l'âme du père et de la mère du héros du conte.
Sans entrer ici dans des explications mythiques, je crois de-
voir citer un 'passage de M. de Gubematis, Numa Antohgia,.
1880, p. 778, qui vise le conte du 'Petit roi Jeannot, mais dont
une partie peut s'appliquer au Merle d'Or. « C'est là évidem-
nient un mythe solaire : l'aube matinale qui rajeunit le soleil,
c'est le Merle blanc ; l'aurore qui rend la jeunesse au vieux
soleil, au vieuxj^Tithon, c'est la Belle aux Cheveux d'or; le
royaume paternel, c'est le ciel lumineux dont le soleil est seul
seigneur. »
Sur l'ensemble des traditions relatives à l'Oiseau d'Or, qui
se retrouvent à peu près partout, on peut consulter la disser-
tation placée par M. Cosquin à la suite du conte du 'Petit "Bossu
(p. 103-109), où se trouvent indiqués et résumés les principaux
mvthes où il figure ; les notes de M. Chodzko sur Ohnivak
ou l'Oiseau du feu (p. 28e ssq., p. 307 et ssq.); celles de
AL Loys Brueyre, p. 151-152 des Contes populaires de la
Grande-Bretagne ; les citations de M. Reinhold Koelher (^Mé-
moires de l'Académie de Sainl-'Pélersbourg, t. XIX, 1873, n" 6, et
Zeilschrift fur Romanische 'Philologie, t. III, p. 311-313, où le
savant bibliothécaire de Weimar, à propos du Petit roi Jeannot^
cite les similaires.)
II
JEAN LE LAID.
iL y avait une fois un homme veuf qui
'4 avait trois filles. Il devait à tout le monde
et ne savait comment s'y prendre pour
payer ses dettes. Il finit par se vendre au diable,
qui lui donna de l'argent à la condition que, s'il
ne pouvait le rendre à l'époque fixée, le diable
l'emporterait.
Quand approcha le moment de l'échéance,
l'homme n'avait pas de quoi pa3'er, et il ne se
souciait point de s'en aller en enfer. Il se con-
fessa au recteur, auquel il conta tout.
Le prêtre lui dit :
— Il faut que vous rendiez au diable l'argent
qu'il vous a fourni, car sans cela il vous empor-
terait. Je connais un homme qui pourra vous prê-
ter la somme dont vous avez besoin : c'est Jean
le Laid. Allez le trouver de ma part.
Le bonhomme s'en fut chez Jean le Laid, qui
consentit à lui avancer trois mille francs avec
lesquels il paya le diable.
Jean le Laid vint chez le bonhomme, et ayant
68 COXTES POPULAIRES
VU ses trois filles, qui étaient jolies, avenantes et
bien élevées, il lui prit envie d'en épouser une.
Depuis longtemps il cherchait à se marier; mais
une fée l'avait maudit, et il était si laid que, rien
qu'à le regarder, on éprouvait de la répugnance ;
aussi, bien qu'il fût riche, il ne trouvait point de
femme.
Il dit au bonhomme :
— Il faut que vous me rendiez mes trois mille
francs ou que vous me donniez une de vos filles
en mariage.
Le bonhomme fit part à ses filles de la propo-
sition de Jean le Laid, en leur disant que si l'une
d'elles ne consentait pas à se marier avec lui,
leur père serait obligé de se revendre au diable.
Mais elles le trouvaient si laid qu'elles répondirent
toutes les trois :
— Vendez-vous au diable si vous voulez ; mais
nous refusons de prendre un si vilain mari.
Cependant l'aînée, qui s'appelait Eulalie, finit
par dire qu'elle épouserait Jean le Laid pour em-
pêcher son père d'être emporté par le diable.
Elle se maria, et son mari l'emmena dans sa
maison, qui était fort belle et où elle ne man-
quait de rien.
Huit jours après la noce, elle se promenait dans
son jardin, quand une de ses amies qui passait
sur la route s'arrêta à lui causer et lui dit :
EX HA UTE-BRETAGXE. 69
— Ah ! te voilà, ma pauvre Eulalie ! Comment
as-tu pu épouser Jean le Laid, qui est si vilain qu'il
en fait danger (i)?
— Je ne l'aime point, répondit Eulalie ; il est
bien laid, et si je me suis mariée avec lui, c'est
pour empêcher mon père de se 'revendre au
diable.
Son mari, qui s'était caché tout près de là et
qui écoutait ce qu'elle disait, la tua au milieu de
la nuit.
Le lendemain, il alla chez son beau-père et lui
annonça que sa fille était trépassée.
— Comment ! dit le bonhomme en pleurant,
ma fille est morte?
— Oui, répondit-il ; je l'ai tuée parce qu'elle
ne m'aimait point. Et il faut que vous me don-
niez une autre de vos filles ou que vous me ren-
diez mon argent.
Quand le bonhomme parla à ses filles de se
marier avec Jean le Laid, elles jetèrent les hauts
cris, et elles déclarèrent qu'elles aimaient mieux
voir leur père se revendre au diable que de faire
comme leur sœur.
Alors le bonhomme appela le diable, qui arriva
aussitôt. Quand les filles le virent, elles eurent si
grand peur, si grand peur, que la seconde, qui se
(i) Répugnance, du breton iotigcr.
70 CONTES POPULAIRES
nommait Amélie, s'écria qu'elle voulait bien
prendre Jean le Laid pour mari.
Après les noces, Amélie alla demeurer dans la
maison de son mari.
Un jour qu'elle se promenait aussi dans le jar-
din, elle vit passer son amie, qui lui dit :
— Comment ! tu as épousé Jean le Laid qui a
tué ta sœur et qui est si vilain ?
— Ah ! répondit-elle, je me suis mariée avec
lui parce que mon père lui doit de l'argent ; mais
je ne l'aime point.
Jean le Laid entendit encore cela, et au milieu
de la nuit il tua sa femme.
Après ce nouveau meurtre, il n'osa retourner
chez son beau-père, et il resta trois jours sans
avoir le courage d'aller lui annoncer la mort de
sa seconde fille.
Il s'y décida enfin et dit au bonhomme qu'il
voulait ses trois mille francs ou la troisième fille
•en mariage.
Le bonhomme s'écria qu'il n'y consentirait
jamais, et qu'il aimait mieux se revendre au
diable que de perdre le seul enfant qui lui restât.
Mais la fille, qui se nommait Louise, et qui
était douce et bonne, dit à son père qu'elle con-
sentait à épouser Jean le Laid. La noce eut lieu,
■et la nouvelle mariée alla demeurer avec son
mari.
EX HAUTE-BRETAGN'E. 7I
Elle se promenait souvent dans son jardin, et,
un jour qu'elle y était, elle vit encore passer son
amie, qui lui dit :
— Est-il possible que tu aies consenti à épou-
ser Jean le Laid, qui est horrible à regarder et qui
a tué tes deux sœurs?
— Ah ! répondit Louise, si je l'ai pris pour
mon mari, c'est que je l'aimais.
A peine eut-elle dit ces mots que Jean le Laid,
qui était encore à écouter, se montra devant elle ;
il était changé du tout au tout, et il était devenu
aussi charmant qu'il était vilain auparavant, car
la fée qui l'avait maudit l'avait condamné à rester
laid et horrible à voir jusqu'à ce qu'il eût trouvé
une femme qui l'aimât, malgré sa laideur.
Alors Louise fut bien contente ; elle fit venir
son père, et elle devint princesse. Ils firent de
grandes réjouissances ; depuis ils vécurent heu-
reux, et ils ne pensèrent plus aux deux filles qui
étaient mortes.
(Conté en l8j^ par Rose Renaud, de Sainl-Cast, âgée de
cinquante-cinq ans environ.)
Le conte qui, à ma connaissance, se rapproche le plus de
Jean le Laid est celui de l'Homme-Poulain de Luzel (IV" rap-
port, page 184 des Archives des Missions scientifiques). L'honune-
poulain, fils d'un seigneur, épouse successivement les trois filles
72 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE.
de son fermier ; il coupe la tète aux deux premières, parce qu'il
les a entendues dire aux lavandières que le jour des noces elles-
décapiteraient leur mari. La troisième se garde bien de bavarder,
et quand elle est devenue mère, son mari reprend une tète
humaine.
Le mythe de la laideur détruite par l'amour est assez fré-
quent. M. H. Husson, p. 130 et sqq. de la Chaîne tradiiion-
nelle, cite plusieurs contes similaires : la Belle et la Bête, de
yi.rae Leprince de Beaumont, le Pritice Crapaud, de Grimm, un
conte africain, etc. M. L. Brueyre, p. 58, à la suite du Cra-
paud, conte écossais de Chambers, renvoie à plusieurs similaires
français ou étrangers, auxquels il convient d'ajouter la Chatte
blanche, conte lorrain de M. Cosquin, suivi de notes curieuses,
et deux contes, l'un toscan et l'autre' piémontais, analysés
par M. de Gubernatis, OiCythohgie xpologique, t. II, p. 403-404.
Il y a dans Jean le Laid un mélange de féeries et de su-
perstitions d'origine chrétienne : le pacte avec le diable est
fréquent dans les contes de la Haute-Bretagne. (Cf. l'Enfant
Vi-ndii au diable, n" xxix ; le Pacte, n" xLii ; les Femmes et le
Diable, n" xLiv ; Rodomont, n° xtviii, etc.)
ftUU ftiA ctlA CXU. fiU». ftlA ctiA C^A ftlA <X^ ftiA CXIA C^ ctl^t
III
PEAU D'ANETTE.
jL y avait une fois un homme dont la
femme mourut,
duelque temps après il dit à sa fille qui
était déjà grande :
— Tu vas te marier avec moi.
— Non, répondit-elle.
— Je t'aurai un habit couleur des étoiles.
— Non, je ne veux pas.
— Je t'aurai un habit couleur du soleil.
— Non, mon père.
— Je t'aurai un habit couleur de lumière.
— Non.
— Je vais t' acheter un coffre garni.
La fille dit alors qu'elle voulait bien; mais elle
ne pensait qu'à s'enfuir. Elle prit ses plus beaux
habits et les mit dans son coffre, qui la suivait
partout et allait par sur mer comme par sur terre.
En s'éloignant de chez son père, elle trouva un
âne écorché dont elle prit la peau qu'elle mit par
dessus ses vêtements.
74 CONTES POPULAIRES
Elle arriva à une ferme et y entra pour deman-
der si on n'avait pas besoin d'une pàtoure pour
garder les oies.
— Si, lui répondit-on. Et on lui donna les
oies à conduire dans les champs.
A l'endroit où elle menait ses bêtes, il y avait
une petite cabane pour loger la pàtoure quand il
pleuvait, et elle y mit le coffre où étaient ses beaux
habits. Un jour il lui prit fantaisie de s'habiller en
demoiselle, et quand le garçon de la maison vint
l'appeler pour dîner, il vit la Peau d'Anette, —
c'est ainsi qu'on la nommait, — qui était dans
la cabane vêtue de ses beaux habits.
Il tomba amoureux de la pàtoure et déclara
à sa mère qu'il voulait se marier avec elle.
— Non, dit sa mère, tu n'épouseras point
cette fille qui vient on ne sait d'où ; elle ne sait
ni filer, ni broder (i), ni faire les chambres, ni
apprêter à manger.
— Si, ma mère, je veux me marier avec elle.
D'ailleurs elle est peut-être plus capable que vous
ne croyez.
— Nous allons bien voir, dit la mère.
On fit venir la Peau d'Anette, et on lui dit que si
elle pouvait filer la filasse qu'on lui mit dans une
chambre, elle se marierait avec le fils de la maison.
(i) Tricoter.
EN HAUTE- BRETAGXE. 75
Quand elle fut seule, au lieu de travailler,
elle pleurait, car jamais elle n'avait appris à filer.
Elle vit descendre par la cheminée une grande
bonne femme qui avait de gros yeux et qui lui
dit:
— Q.u'as-tu à faire là, ma belle bergère?
— A filer, mais je ne sais point.
— Que me donneras-tu, si je fais ton ouvrage?
— Je vous donnerai l'écuellée de soupe qu'on
m'a apportée pour mon dîner, car c'est tout ce
j'ai à moi.
— Non, dit la femme aux gros yeux, garde
ton écuellée de soupe; je vais faire ta tâche, si tu
veux me promettre de m'inviter le jour de tes
noces.
La Peau d'Anette y consentit ; en peu de temps
toute la filasse fut convertie en fil, et quand le
garçon de la maison vint pour lui apporter à
souper, tout était filé.
Le lendemain, on l'enferma encore dans la
même chambre, et on lui donna de la laine et
des aiguilles pour tricoter des bas ; mais elle se
désola encore plus que la veille, et quand le
garçon vint lui apporter à dîner, elle n'avait pas
même touché à son ouvrage.
Elle vit encore une grande bonne femme qui
descendait par la cheminée et qui avait de longues
oreilles. Elle dit à la Peau d'Anette :
CONTES POPULAIRES
— Q.ue me donneras-tu, ma belle enfant, pour
tricoter ta laine?
— Je vous donnerai mon dîner, répondit-elle.
— Non, garde-le pour toi, et promets-moï
seulement de me prier pour le jour de tes noces.
— Oui, volontiers, si le garçon m'épouse.
La besogne fut promptement achevée, et au
soir la maîtresse de Peau d'Ânette trouva un tri-
cot très-bien exécuté.
Le troisième jour, on la mit dans une chambre
pour y faire la cuisine ; mais quand le garçon alla
lui porter à dîner, elle n'avait pas encore com-
mencé.
Elle vit alors descendre par la cheminée une
bonne femme qui avait de grandes dents :
— Que fais-tu là, ma belle bergère?
— On m'a mise à faire la cuisine ici ; mais je ne
sais point.
— Que me donneras-tu si j'accomplis ta tâche?
— Le pain de mon dîner et toute la nourriture
qu'on m'a apportée.
— Je n'ai que faire de cela; promets-moi seu-
lement de m'inviter à tes noces.
Quand Peau d'Ânette eut assuré à la bonne
femme qu'elle se garderait bien de l'oublier, la
viande fut apprêtée en peu de temps et très-
bien.
Le lendemain, on lui ordonna de balayer les
EN' HAUTE-BRETAGNE. 77
chambres ; mais à midi elle n'avait pas encore
commencé. Elle vit descendre par la cheminée un
grand bonhomme qui avait un grand balai pendu
au derrière.
— Que fais-tu là, ma belle bergère ? demanda-
t-il.
— On m'a mise à balayer, mais je ne sais point.
— Que veux-tu me donner ? Je vais bala}-er tes
chambres, moi.
— Voilà mon petit dîner ; prenez-le.
— Non ; promets-moi de m'inviter le jour de
tes noces.
— Oui, monsieur, si je me marie.
Quand la maîtresse de la maison et son fils
vinrent le soir, ils trouvèrent les chambres ba-
layées et bien nettoyées, et, les épreuves étant
accomplies, la mère du garçon dit qu'elle voulait
bien que son fils se mariât avec Peau d'Anette.
Le jour de la noce elle mit ses plus beaux habits,
et ayant songé à sa promesse, elle cria :
— Madame aux Gros Yeux, venez ici ! Madame
la Grande Oreille, arrivez à la noce! Madame la
Grande Dent, venez au mariage !
Et les trois femmes apparurent aussitôt.
Au moment de se mettre à table. Peau
d'Anette dit :
— Ah! je n'ai pas pensé à appeler le bon-
homme.
78 CONTES POPULAIRES
Au même instant, le bonhomme qui avait le
balai pendu au derrière arriva en disant :
— Il était temps que tu m'appelles; sans cela
tu ne te serais pas mariée.
(Conté tn i8-]i) par Pierre SiCénard, de Saint-CasI,
mousse, âgé dt trei\e ans.)
Le commencement de ce conte — que je mets ici surtout à
cause de sa ressemblance de titre avec Cuir d'Jsnetle, que Noël
du Fail cite parmi les contes qui de son temps étaient popu-
laires aux enviions de Rennes, — semble, mais au début seule-
ment, un abrégé de la Peau d'Ane de Perrault et des récits si-
milaires, au sujet desquels on peut consulter la Mythologie datis
les contes de Perrault, p. lxviii et suiv., dissertation mise par
A. Lefèvre en tête de son excellente édition des Contes de Per-
rault; Ch. Deulin, les Contes de ma mère l'Oye avant La Fon-
taine, p. 83 et sqq. ; H. Husson, la Chaîne iraditionucllc, p. 50
et suiv.
Les fées difTomies qui viennent en aide à la jeune fille se
retrouvent dans plusieurs contes en France et ailleurs ; parfois
c'est un lutin au lieu d'une fée. (Cf. M"e Lhéritier, Rie-din-
don ; \V. Webster, la Jeune fille jolie, mais paresseuse, conte
basque qui se trouve aussi dans le recueil de M. Cerquand,
tome I, page 41, qui", au tome II, page 9 de ses Légendes du.
pays basque, consacre une dissertation à la comparaison de ce
conte avec ses similaires étrangers; Laboulaye, la Paresseuse,
imité d'un récit dalmate {Nouveaux contes Meus); le Lutin Furti-
Furlon, conte du nord-ouest de la France, Mél., col. i;o; et
parmi les contes étrangers : Grimm, les Trois Filandicrcs ; Bus-
EX HAUTE-BRETAGXE
ching, les Trois petites Pileuses; les Trois Tantes, conte norvégien
d'Abjœrson ; la Comprata, conte italien de Gubernatis ; la Pa-
resseuse et ses tantes, conte irlandais de Kennedy ; Whuppity Story,
conte écossais de Chambers (trad. Brue}Te) ; Kiniach-Martinko
conte slave traduit par M. Chodzko, etc.)
§ III. — CONTES DES GÉANTS ET DES
HOMMES FORTS.
^L existe en Haute-Bretagne tout un cycle de contes où
il est parlé de géants qui accomplissent des tours de
force, mais qui sont à la fin vaincus par l'adresse de
quelque gars rusé ; il y est aussi souvent question d'hommes
d'une force prodigieuse qui viennent à bout des aventures les
plus périlleuses, et qui, comme les chevaliers errants d'autre-
fois, semblent prendre plaisir à courir le monde, à tuer les
monstres, à secourir les faibles, à délivrer les princesses en-
chantées dans les souterrains ou dans les châteaux gardés par
des dragons ou par des monstres. (Cf. le Capitaine Pierre,
n' VI ; Jean-sans-Peur, n" xi ; la Princesse aux pèches, n° xiii ;
le Roi des Poissons, n° xviii ; la Perle, no xix ; la Princesse Dan-
£oberl, n° xxv.) Parmi les récits que font les conteurs, il n'en
est guère qui passionnent davantage l'auditoire. Celui que je
donne ci-aprés est la plus courte version d'un thème dont j'ai
entendu au moins une douzaine de variantes.
JEAN DE L'OURS.
jEAM de l'Ours était un homme d'une force
prodigieuse ; il se fit faire une canne
ferrée si pesante, que lui seul pouvait la
soulever, et ainsi armé il résolut d'aller courir
le monde.
En passant par une forêt, il vit un homme qui
déracinait un arbre avec les bras, et il lui dit :
— Arracheur de chênes, veux-tu venir voyager
avec moi ?
— Volontiers, répondit-il.
Ils marchèrent longtemps ensemble ; ils allèrent
loin, bien loin, et en arrivant au haut d'une col-
line ils rencontrèrent un homme qui arrachait un
moulin du sol où il était construit.
— Veux-tu venir avec nous, camarade? dit
Jean de l'Ours. Nous sommes de joyeux compa-
gnons qui faisons notre tour de France en cher-
chant des aventures.
L'Arracheur de moulins les suivit, et au soir
ils trouvèrent un beau château où ils entrèrent ;
82 COXTES POPULAIRES
ils ne virent personne, et après avoir soupe, ils
allèrent se coucher dans les chambres et dormi-
rent tranquillement.
Le lendemain, Jean de l'Ours et l'Arracheur
de chênes partirent pour la chasse, en laissant au
château leur camarade, qui devait faire la cuisine
et les avertir de rentrer en sonnant la cloche
quand il serait midi.
L'Arracheur de moulins, resté seul, se mit à
préparer le repas, et il vit venir un petit diablotia
qui claquait des dents et répétait: J'ai froid ! j'ai
froid !
— Viens te chauffer, petit gars, lui dit l'Arra-
cheur de moulins.
— Viens me chercher, car j'ai peine à marcher.
— Mets-toi au feu si tu veux ; je ne me déran-
gerai pas pour toi.
Quand le diablotin se fut bien réchauffé, il ôta
le couvercle de la marmite et y jeta des poignées
de cendres.
— Mécliant garçon, lui dit l'Arracheur de
moulins, je vais te faire passer par la fenêtre 1
— Si tu le peux, repartit le nain, qui se mit à
le frapper bien fort, et quand il le laissa il ne
pouvait presque plus l'emuer.
Il oublia de sonner la cloche, et l'heure de
•midi était passée depuis longtemps quand les
chasseurs, avertis par la faim que le moment de
EN HAUTE-BRETAGXE 83
manger était venu, revinrent au château. Ils re-
prochèrent au gardien sa négHgence; mais lui,
d'un ton dolent, leur raconta son aventure, et au
lieu de le consoler, les deux autres se moquèrent
de lui.
Le lendemain, ce fut le tour de l'Arracheur de
chênes, qui resta à la maison pendant que les
autres étaient à la chasse. Le diablotin vint
comme à l'ordinaire, se réchauffa, et battit le cui-
sinier, qui oublia, lui aussi, de sonner la cloche.
Jean de l'Ours dit : Ce sera moi qui resterai de-
main pendant que vous irez chasser dans la forêt.
Le diablotin vint encore et fit son manège ac-
coutumé ; mais quand il voulut frapper Jean de
l'Ours, celui-ci saisit sa bonne canne ferrée, et
cogna le diablotin si fort qu'il s'enfuit de la mai-
son. A midi, Jean de l'Ours sonna la cloche et
servit à dîner à ses compagnons.
Après cela, il leur vint à l'idée de visiter le
château. Jean de l'Ours vit sous une armoire
une pierre de taille aussi grosse qu'une meule de
moulin, et il ordonna à l'Arracheur de mou-
lins de l'enlever. Elle bouchait l'ouverture
d'un puits qui paraissait très-profond. On des-
cendit l'Arracheur de moulins avec une corde ;
mais quand il fut à la moitié du souterrain, il
cria à ses compagnons de le remonter. L'Arra-
cheur de chênes se fit descendre à son tour ; mais
84 COXTES POPULAIRES
il n'alla guère plus loin que son camarade et
s'écria : Ramenez-moi au bord.
Jean de l'Ours se fit alors attacher avec des
cordes, et prenant sa bonne canne ferrée, il leur
dit de le laisser aller jusqu'au fond.
Là il vit une jeune fille qui pleurait en essuyant
la vaisselle, et qui lui conseilla de remonter s'il
tenait à la vie ; mais il répondit qu'il était résolu
à poursuivre jusqu'au bout son aventure.
Il aperçut une grosse porte qu'il enfonça avec
sa canne, et il entra dans une chambre qui était
pleine de diablotins. Il les tua tous et pénétra
dans une autre pièce où se trouvaient des bêtes
féroces de toutes sortes, qu'il tua aussi à coups
de canne.
Un peu plus loin il vit trois jeunes filles qui
pleuraient ; il les consola de son mieux en leur
assurant qu'il les délivrerait ou qu'il périrait. Elles
lui dirent qu'il y avait dans le souterrain une bête
féroce d'une grandeur épouvantable, qui seule
pourrait les tirer de là et rompre leur enchante-
ment, mais qu'il fallait qu'à chaque minute on lui
donnât à manger un peu de viande. Elles ajou-
tèrent qu'elles avaient un baume qui faisait repous-
ser la chair, et qu'ainsi il n'avait rien à craindre.
Jean de l'Ours trouva la grosse bête et monta
sur son dos avec les trois princesses ; en remon-
tant, elle se détournait souvent, et Jean de l'Ours
EX HAUTE-BRETAGNE
lui présentait de la viande ; quand il n'en n'eut
plus il la laissa manger ses bras, qui lorsque la
bête arriva en haut, étaient dévorés jusqu'à l'os.
Mais les princesses lui donnèrent un baume
qui le guérit si complètement, qu'on ne voyait pas
même de cicatrice.
Il épousa la plus belle des trois princesses :
les deux autres se marièrent avec ses compagnons,
et ils vécurent tous ensemble, riclies et heureux.
(Conté en iSjç) par Jean-I cuis Roussel, d'Ercé,
âgé de treize ans.)
Outre les contes populaires de la Haute-Bretagne cités plus
haut, et dont le plus voisin de celui-ci est le Capitaine Pierre,
voici quelques épisodes similaires qui se trouvent dans des
contes encore inédits que j'ai recueillis en divers pays de la
Haute-Bretagne.
Dans Petite-Baguette, qui m'a été conté à Ercé, Petite-Ba-
guette après diverses aventures s'arrête dans un château avec
ses compagnons Brise-Fer, Petit-Palet, Range-Montagne, qui
chacun à son tour sont rossés, et presque tués par le nain qui
met dans la soupe de la cendre, du crottin, etc. Petite-Baguette,
qui les guérit en les touchant de sa canne qui pèse sept cents
livres, bat le nain qui éuit le diable, et, après lui avoir fait
signer un écrit où il renonce au château, va avec ses compa-
gnons dans un second château où il délivre trois princesses, en-
fermées dans un souterrain ; il remonte à terre sur le dos d'un
énorme pigeon aussi vorace que le vieil aigle des contes simi-
laires
86 CONTES POPULAIRES EX HAUTE-BRETAGXt
Dans le conte de la Boule d'or, recueilli à Saint-Cast, trois
chasseurs se réunissent dans un château, et laissent chaque jour
l'un d'eux pour faire la cuisine ; les deux premiers sont aussi
battus par le nain ; ma^s le troisième le blesse et, guidé par le
sang, descend dans un souterrain d'où il tire trois princesses
qui lui donnent chacune une boule d'or et un mouchoir d'ar-
gent. Les compagnons du chasseur, après avoir remonté les
princesses, laissent leur camarade dans le souterrain d"où il se
tire tn montant sur un vieil aigle, auquel il faut donner de la
viande. Il retrouve ses compagnons, découvre leur fourberie,
leur pardonne et épouse la plus jolie des princesses.
Dans les Garçons forts, il y a quatre frères, Bras-de-Fer, qu;
a une canne de dix mille livres, Décotte-Montagne, Teurs-
Chène et Meule-de-Moulin, qui se mettent à courir les aven-
tures. Tous les quatre sont battus par le nain, qui vient aussi
mettre de la cendre dans leur marmite ; mais ils se réconcilient
avec lui, voyant qu'il est le plus fort, et ils lui donnent leur
sœur en mariage.
On peut encore comparer à Jean de l'Ours, parmi les contes
français: l'Intrépide Gayaiit et Culotte verte, de Deulin ; Mal-
hroiih, conte basque recueilli par Webster (p. 77) ; h Pêcheur et
ses fils, du même recueil (p. 87) ; h Poirier aux poires d'or,
conte breton de Luzel; Jean à la barre de fer, conte breton de
Troude et Milin ; Jean de l'Ours, la Bête à sept têtes, contes lor-
rains de Cosquin ; à la suite de ces deux derniers se trouvent
de curieuses références à des contes étrangers analogues. (Cf.
aussi les contes russes similaires analysés par M. de Gubernatis,
Mytholoç^ie :;pologique, t. I, p. 208 sqq.)
m
II
LES FACETIES
ET LES BONS TOURS.
VEC un peu de patience, on recueillerait facilement
pç^fâ dans les campagnes de la Haute-Bretagne plusieurs
volumes de contes facétieux. Il n'en est guère que les
conteurs racontent plus volontiers et avec plus de verve, au
grand amusement de l'auditoire, qui rit de bon cœur lorsqu'il
entend les nombreuses mésaventures — fon comiques d'ailleurs
— de Jean le Diot, les bons tours joués par le Fin laiton au
roi, à son seigneur et aussi aux prêtres. Ce qui caractérise ces
contes facétieux, c'est le peu de respect pour les puissances
établies : le héros est presque toujours un pauvTe garçon, par-
fois faible d'esprit, qui finit par arriver à la fortune après s'être
moqué des rois, des seigneurs et du clergé. Les moyens em-
ploj-és ne sont pas toujours d'une moralité irréprochable ; mais
CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
les auditeurs ne s'en indignent pas, car au-dessus de cette ques-
tion, secondaire pour eux, il y a la pensée maîtresse de la plu-
part de ces contes, qui est le triomphe d'un enfant du peuple,,
en qui se personnifie le peuple lui-même, sur ceux qui ont été
pendant si longtemps ses maîtres. Et sans vouloir faire ici une
dissertation politique qui serait déplacée, je puis dire que la note
dominante de ces contes facétieux est une note profondément
démocratique.
Le clergé lui-même n'est point épargné ; dans quelques-uns
des contes qui suivent, on verra combien les conteurs populaires-
sont peu respectueux pour la soutane, qu'ils ne traitent pas, du
reste, avec plus d'irrévérence que la couronne et la puissance
féodale. J'ai un grand nombre d'autres contes où les prêtres
sont attrapés, parfois d'une manière cruelle, et aussi avec des-
détails d'un naturalisme à faire concurrence au Moyen de par-
venir. Les conteurs n'y prennent point de mal, et ils font leur
récit cpicé avec une telle candeur que la grossièreté paraît à
peine quand on les entend.
A'côtè des contes qui ont pour ainsi dire une philosophie et
une sorte de portée quasi-sociale, il en est d'autres qui sont
de pures facéties, et dont le seul but est de faire rire l'auditoire
par le récit d'aventures comiques, ou de mots d'un sel parfois
grossier, mais presque toujours plaisant.
LES JEAN LE DIOT.
kEAN le Diot (Jean l'Innocent , qu'on appelle aussi
Jean le Fou, Jean l'Hébété, ou le Garçon sans idée)
est le héros favori des veillées de la Haute-Bretagne :
les histoires qu'on raconte sur lui sont innombrables et varient
suivant les narrateurs. Rarement ils font un récit complet de
ses aventures ; c'est à son actif qu'on met les naïvetés, les his-
toires comiques qui peuvent passer par la tête des conteurs, et la
vraisemblance y est si peu ménagée, que lorsqu'on veut parler
de quelque chose qui n'a ni queue ni tète, on dit en proverbe :
« C'est une hiitoire de Jean le Diot. »
On trouvera ci-après deux de ces récits, l'un qui m'a été conté
dans riUe-et- Vilaine, l'autre dans les Côtes-du-Nord. Dans m.es
Contes populaires, j'ai publié plusieurs aventures de Jean le Diot
(contes XX, xxxin, xxxiv, xx.\v), et il m'en reste en porte-
feuille un assez grand nombre.
La popularité de Jean le Diot n'est pas limitée à la Haute-
Bretagne; au théâtre il a son similaire dans Jocrisse; dans les
•90 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
journaux, il s'appelle Calino : on le retrouve sous d'autres noms
dans la plupart des recueils de contes ; parmi eux on peut
citer :
Cénac-Moncaut, Maître Jean l'habile homme, Amhroise h Soi ;
— H. Carnoy, Jacques l'Idiot (Mèlu$ine, col. 109), Pierre le
Badaud , contes populaires picards {Rotnania, t. VIII). —
M. Reinhold Kœlher, qui s'est occupé de Pierre le Badaud dans
le tome III, page 312 de la Zeilsc'lirijt fur Romanische Philologie,
cite plusieurs similaires ; Cerquand, t. II, les Deux Frères sage et
fou. — Luzel, Jean de PlouheTre. Il est à la connaissance populaire
dans l'Yonne, en Provence, où il se nomme Jean de la Mouche
■(Cf. Le Père Gérard, n'> 46, p. 5)0), et tout dernièrement
M. Paul Courty publiait dans le Télégraphe (26 juillet 1880) les
aventures d'un Jean le Diot catalan.
Il y a aussi, dans l'excellent recueil de Contes de fées dans
l'Inde, de Miss Maive Stokes, peu connu en France, un conte
intitulé Sachuli l'innocent, dont la donnée première est celle
<i'un garçon faible d'esprit, et qui prend à la lettre tout ce qu'on
lui dit. A la fin du volume sont cités un assez grand nombre
de similaires auxquels on peut ajouter les contes siciliens cités
par M. Marc Monnier, p. 13-1;, et les similaires russes analysés
par M. de Gubernatis, p. 210-214, t. I, Mythologie î^pologique.
M
•Â
LE GARÇON SANS IDÉE.
jL y avait une fois une veuve qui n'avait
qu'un petit garçon. Elle voulut lui faire
apprendre un état et le mit en apprentis-
sage chez un menuisier ; mais comme il était pa-
resseux et simple d'esprit, il faisait toujours son
ouvrage de travers : il gâtait tout ce qu'il tou-
chait, si bien que son patron, impatienté, le ren-
voya.
Quand sa mère le vit revenir, elle lui dit :
— Je suis bien affligée; nous sommes pauvres,
et j'aurais voulu que tu prennes un métier pour
gagner ta vie. Mais tu t'es si mal conduit que le
menuisier t'a renvoyé; veux-tu essayer d'un
autre état ?
— Non.
— Que veux-tu faire?
■ — Rien.
— Jésus ! dit la mère, que voilà un garçon qui
me cause du chagrin! Mais puisque tu t'obstines
à ne pas vouloir d'un métier, tu m'aideras au
92 COXTES POPULAIRES
moins dans mon petit labour, afin que je puisse
te donner du pain.
Quelques jours après, sa mère lui dit d'aller au
marché de la ville acheter un petit cochon.
— Que me donnerez-vous pour ma peine?
— Un bel échaudé bien jaune et bien doré, et
profond comme une écuelle à soupe.
Il alla au marché et acheta un joli petit cochon,
puis il choisit un bel échaudé et sortit de la ville
en poussant devant lui le petit animal.
Mais il se fatigua bientôt de le conduire, et,
arrivé à un carrefour où il y avait deux routes qui
conduisaient à la maison de sa mère, il dit au petit
cochon :
— Nous allons aller chacun de notre côté, et
le premier de nous deux qui sera rendu aura
l'échaudé.
Il se hâta d'arriver chez sa mère, à laquelle il
demanda si le cochon était venu :
— Non, dit-elle; à qui l'as-tu donné à amener?
— A personne ; je lui ai dit à l'oreille de se
rendre ici le plus vite qu'il pourrait, en lui pro-
mettant mon échaudé s'il était ici avant moi.
— Pauvre innocent ! dit la mère. Tu aurais dû
l'attacher avec une corde et le traîner derrière
toi.
.Le lendemain, sa mère l'envoya au bourg cher-
cher de la viande. Il attacha avec une corde le
EN HAUTE-BRETAGXE
morceau qu'il avait acheté, et le traîna tout le
long de la route, si bien que, lorsqu'il arriva chez
sa mère, la viande était déchirée par les pierres
du chemin, couverte de boue et d'immondices,
et en si mauvais état qu'elle n'était plus bonne
qu'à jeter aux chiens.
— Me voilà encore bien aujourd'hui ! dit la
bonne femme. Je ne pourrai donc rien faire de
toi, puisque tu n'as pas eu assez d'esprit pour
prendre un panier et mettre la viande dedans ?
— Une autre fois je serai plus fin, répondit le
gars.
Quand vint le temps de la récolte, sa mère
eut besoin d'un van pour vanner le blé, et elle
l'envoya en chercher un.
Il prit son panier et essaya d'y faire entrer le
van ; mais n'ayant pu 5' parvenir, il le coupa en
plusieurs morceaux et l'apporta bien précieuse-
ment.
— N'y avait-il plus de van chez le marchand?
dit sa mère en le voyant revenir avec un simple
panier sous le bras.
— Si, ma mère ; j'en ai un bon : il est dans
mon panier, et je ne l'ai point laissé traîner sur
la route.
Et il ôta précieusement tous les morceaux et
les mit devant sa mère.
Celle-ci lui reprocha encore sa sottise et lui dit
94 CONTES POPULAIRES
qu'il aurait dû passer son bâton à travers les
oreilles du van et l'apporter sur son épaule. Le
gars écouta avec attention cette observation et se
promit d'en profiter.
Comme il ne voulait rien faire, et que quand
il gardait les moutons il les laissait passer en
dommage sur les champs des voisins, sa mère lui
dit d'aller chercher une pâtoure.
Il sortit avec son bâton à la main, et il deman-
dait à chaque bergère qu'il rencontrait si elle
voulait venir garder les moutons de sa mère.
Elles refusaient toutes ; mais en passant par un
chemin creux, il rencontra une petite fille assise
sur une pierre, une gaule à la main, et qui pleu-
rait.
Il lui proposa de venir chez sa mère ; la petite
fille, qui avait été renvoyée le matin par le fer-
mier chez lequel elle était gagée, et qui ne savait
que devenir, accepta et se mit à marcher avec
son conducteur.
. Mais au bout de quelque temps, celui-ci se
rappela ce que sa mère lui avait dit, et il passa
son bâton à travers les oreilles de la petite ber-
gère, malgré ses cris, et l'emporta morte sur son
dos.
Q.uand la bonne femme le vit revenir ainsi, elle
faillit tomber à la renverse, tant elle était saisie.
— Malheureux enfant ! tu as tué cette pauvre
EN HAUTE-BRETAGXE 95
petite en lui passant ton bâton par les oreilles au
lieu de la prendre par le bras et de la conduire
gentiment. Les gendarmes te mettront en prison,
et ce sera un déshonneur pour ta famille.
Quand les gendarmes eurent appris que la
petite fille était morte, ils vinrent chercher le gar-
çon sans idée et le conduisirent en prison.
(Conté en l8jâ far Jtannt Ba^ul, de Trélivan,
domestique, dgce de vingt-quatre ans.^
iè
'M^^êic^'Mc^^icM^fS^^'M^
II
JEAN LE FOU.
A mère de Jean le Fou l'envoya au bourg
acheter de la farine et du cidre :
— Quand tu seras revenu, ajouta-t-elle,
tu mettras cela dans la place.
A son retour, Jean le Fou versa par terre la
farine que contenait son sac et le cidre qu'il avait
apporté. C'était un garçon simple et qui prenait
au pied de la lettre tout ce qu'on lui disait.
— Où est ta farine? demanda sa mère en ren-
trant de retable, où elle était allée soigner ses
vaches.
— Dans la place.
— Et le cidre?
— Je l'y ai mis pareillement.
— Ah ! pauvre innocent ! dit la bonne femme,
qui regarda et vit le gâchis qu'avait produit ce
singulier mélange ; pauvre innocent ! ne pou-
vais-tu poser ton sac par terre et mettre ton pot
de cidre à côté, au lieu de tout perdre comme tu
l'as fait? Mais tu gâtes tout ce que tu touches.
CONTES POPULAIRES EX HAUTE-BRETAGXK 97
— Ne me grondez pas, ma mère ; une autre
fois je serai plus fin.
A quelque temps de là, sa mère lui dit de
prendre un broc et de monter des noix au gre-
nier (i).
Jean comprit qu'on lui ordonnait de prendre sa
fourche pour monter les noix au grenier , mais les
noix passaient entre les dents écartées de son bro,
et il ne put parvenir à en mettre une seule à l'en-
droit qui lui était désigné. Il essayait de son mieux,
et il se donnait beaucoup de mal ; il se coUrait si
fort qu'il suait à grosses gouttes. Pour se rafraî-
chir, il prit une écuelle et alla tirer du cidre;
mais il oublia de remettre le petit fosset (2),
et le cidre se mit à courir. Pour l'étancher, Jean
ne trouva rien de mieux que d'appuyer contre le
trou un sac de farine qui ne tarda pas à être tra-
versé par le liquide et fut perdu.
La mère de Jean le Fou l'envoya au marché
vendre un cochon.
(i) En patois gallot, bro signifie à la fois broc et fourche à
deux dents, le c final disparaissant dans la prononciation pay-
sanne.
(2) Petit morceau de bois qui bouche le trou fait au tonneau
pour goûter le cidre.
CONTES POPULAIRES
— L'argent que nous en retirerons, dit-elle,
servira à boucher les plus grandes brèches.
Jean vendit le cochon, et en revenant à la mai-
son il mettait l'argent à « boucher les plus
grandes brèches » qu'il voyait dans les talus des
champs ; il ne tarda pas à avoir employé tout ce
qu'il avait de pièces blanches, de sous et de liards.
A son retour, sa mère lui dit :
— Qu'as-tu fait du prix du cochon?
— Je l'ai mis à boucher les plus grandes
brèches ; mais il y en avait tant sur le bord de la
route, que je n'ai pu en boucher que deux ou trois.
— Ah ! malheureux enfant ! tu n'es pas plus
malin à une fois qu'à l'autre ; cet argent était
pour boucher les brèches de notre fortune et non
celles des champs. Retourne le chercher.
Jean se remit en route ; mais il ne retrouva pas
ses pièces, que les passants avaient ramassées.
Quelques jours après, la bonne femme eut
besoin d'un trépied et chargea son fils d'aller
l'acheter.
Jean s'ennuya bientôt de porter le trépied ; il le
posa par terre et lui parla en ces termes :
— Voilà la route qui conduit tout droit chez
nous ; tu n'as qu'à la suivre, et si tu veux tu seras
rendu avant moi. puisque tu as trois pieds et le
ventre percé.
EX HAUTE-BRETAGXE 99
Et Jean s'en revint, les mains dans ses poches,
avec une parfaite tranquillité.
— Où est le trépied? lui demanda sa mère.
— Comment! il n'est pas encore ici? Il se sera
amusé en route, et je suis surpris qu'il ne soit pas
arrivé, puisqu'il a trois pieds, un de plus que moi ;
je lui avais pourtant bien indiqué la route.
— Le trépied est pprdu ! Jésus ! que ce garçon
est innocent de parler à un morceau de fer, au
lieu de prendre son bissac et de le fourrer dedans
pour le porter commodément sur l'épaule!
— Bien, se dit le gars ; je saurai une autre fois
comment m'y prendre.
Quand vint le temps de la récolte, on eut
besoin à la ferme d'un van pour nettoyer le blé.
Jean fut chargé d'en acheter un.
Il se rappela les recommandations de sa mère,
et dès qu'il fut sorti de la boutique du vannier, il
essaya de faire entrer le van dans son bissac, qu'il
avait apporté tout exprès ; mais comme il ne pou-
vait parvenir à l'y introduire, il prit son couteau
et coupa le van en plusieurs morceaux, qu'il
plaça soigneusement dans son bissac.
Quand sa mère le vit déposer devant elle, avec
un air de contentement, les débris du van, elle
poussa de grands soupirs et lui reprocha encore
sa simplicité en disant :
COXTES POPULAIRES
— Ce n'était pas comme cela que tu aurais dû
t'y prendre ; il fallait lui passer ton bâton dans les
oreilles.
Quelques jours après, sa mère lui remit de
l'argent :
— Nous avons besoin d'un cheval, dit-elle.
Voici cinquante écus pour en acheter un; mais
écoute bien ce que je te recommande : ne mets
pas un sou de plus.
— Soyez tranquille, ma mère, je sais mon
affaire.
A la foire de Rennes, Jean s'informa du prix de
plusieurs chevaux qui lui plaisaient ; mais tous les
marchands auxquels il s'adressait lui demandaient
tantôt plus de cinquante écus, tantôt moins, et
Jean ne voulait pas démordre de cette somme. Il
allait sortir du champ de foire et s'en retourner
chez lui sans avoir rien acheté, quand il aperçut
un paysan qui tenait par la bride un cheval
aveugle.
— Combien la bête ? demanda Jean.
— Cinquante écus, répondit à tout hasard le
rusé fermier, qui avait remarqué l'air niais du
jeune gars.
— Marché conclu, se hâta de dire Jean, en
frappant dans la main ouverte du vendeur.
Il prit le cheval, qui ne valait guère mieux que
EX HAUTE-BRETAGXE lOI
le prix de la peau, et monta dessus. En passant
près d'une auberge, il eut envie de voir quelle
heure il était, et il dirigea sa monture du côté de
la porte. Comme la pauvre bête n'y voyait pas à
se conduire, elle alla heurter la tête dans le
contre-hu, ou demi-porte, avec tant de violence
que la porte tomba dans la maison en brisant plu-
sieurs bols à cidre qui étaient sur une table voi-'
sine de l'entrée.
L'aubergiste accourut, et Jean lui die avec tran-
quillité :
— Quelle heure est-il ?
— L'heure où les fous s'en vont, répondit
l'homme, qui voyait la simplicité du garçon.
■ — Merci bien, monsieur, dit Jean.
En voyant la rosse que son fils amenait, sa
mère éclata en reproches :
— Pauvre sot ! tu as acheté une bête qui ne
vaut pas dix pièces de cent sous ; ne vois-tu pas
qu'elle est aveugle?
— Aveugle, dit-il, non, car j'étais monté des-
sus, et elle ne m'a pas jeté par terre. Au surplus,
si mon cheval ne vous convient pas, je le mène-
rai à la prochaine foire, et je parie le revendre au
moins deux cents francs.
Il alla à la foire du grand Saint-Aubin, et à
chaque marchand qui lui demandait le prix de sa
bête, il répondait :
CONTES POPULAIRES
— Deux cents francs.
— Deux cents francs! disaient les maquignons
en haussant les épaules ; c'est un cheval qui ne
vaut que l'argent de sa peau.
Voyant qu'à Saint-Aubin il ne trouvait pas à
vendre son bidet, il le conduisit à Rennes, où il
espérait s'en défaire plus avantageusement.
Mais on ne lui en offrit que quatre pièces de
cent sous, et il finit par le donner pour ce prix.
A la foire suivante, il acheta pour quarante
écus un cheval assez bon; le marchand le lui
livra, mais garda la bride, que Jean avait oublié
de réclamer en concluant le marché.
Jean fit sortir le cheval du champ de foire en le
tirant par la crinière; mais arrivé sur la route, il
se mit à réfléchir au moyen de l'emmener plus
commodément.
— Ma foi, dic-il, c'est bien simple pourtant : je
vais lui passer mon bâton dans les oreilles ; c'est
ainsi que j'aurais dû faire l'autre jour, à ce que
tn'a assuré ma mère, quand je suis allé chercher
le van.
Il essaya d'introduire son bâton dans les
oreilles du cheval ; mais l'animal, qui était vigou-
reux, ne se laissa pas maltraiter. Il se cabra, rua,
et finit par s'enfuir au galop, laissant son nouveau
maître tout penaud.
Il vint raconter sa disgrâce à sa mère.
EN HAUTE-BRETAGNE
— En bonne conscience, dit-elle, je désespère
de t'apprendre de l'esprit ; tu aurais dû lui passer
un licol au cou et monter dessus ; cela n'était pas
bien difficile.
On l'envoya chercher une servante que sa
mère avait gagée ; la fille le suivit, et quand ils
furent sur la route, Jean tira de sa poche un
licol qu'il avait eu soin d'apporter et le lui passa
autour du cou, puis il lui dit qu'il allait monter
sur son dos. La servante eut peur de Jean et vit
bien qu'il était un peu fou ; elle se laissa faire et
apporta le garçon, qu'elle trouvait bien lourd ce-
pendant.
Quand on arriva à la ferme, elle suait à grosses
gouttes ; Jean l'emmena à l'écurie, mit du foin
devant elle, puis entra à la ferme.
— Où est la servante? dit la bonne femme.
— Dans l'écurie.
La fermière se hâta d'y aller et de faire entrer
la domestique dans la maison ; mais la pauvre fille
avait eu si peur qu'elle resta plusieurs jours ma-
lade au lit.
Jean le Fou voulait aller voir les filles. Il im-
portuna tant sa mère qu'un dimanche, l'après-
midi, elle lui dit de se rendre dans un champ où
une jeune voisine gardait ses vaches. Le garçon
:04 CONTES POPULAIRES
se mit à regarder sous le nez, et sans rien dire, la
bergère qui, fort ennuyée, lui appliqua un vigou-
reux soufflet et s'enfuit.
Il vint se plaindre à sa mère en demandant
comment il fallait s'y prendre pour se faire bien
venir des filles.
— On dnige (joue) avec elles, et on leur
envoie toutes sortes de petits brochons.
— • Bien, dit le gars.
Brochon signifie à la fois brindilles de bois,,
farces et bâtons de barrière. C'est en ce dernier
sens que Jean l'entendit.
Il enleva les bois d'un échalier et se mit à en
jeter les morceaux à la fille qui, surprise de cette
galanterie d'un nouveau genre, s'enfuit de plus
belle.
Le garçon revint trouver sa mère et lui conta
que la bergère s'était sauvée comme si elle avait
vu le loup, bien qu'il lui eût jeté des brochons,
et même passablement gros.
— Il fallait, répondit la mère, lui faire des yeux
de brebis.
C'est en certains pays la manière de désigner
ce qu'ailleurs on appelle des yeux en coulisse.
Le gars ôta avec son couteau les yeux à des
brebis qu'il rencontra sur son chemin, et retourna
auprès de la fille. II se mit à lui parler, et pour
mieux avancer ses affaires, il tira de sa poche les
EN HAUTE-BRETAGNE
yeux tout sanglants qu'il avait arrachés aux
brebis. La fille, saisie d'horreur, s'enfuit au plus
vite.
Comme Jean racontait à sa mère sa nouvelle
mésaventure :
— Que tu es bête, dit-elle, d'avoir pris cela à
la lettre ! Je voulais dire qu'il fallait faire les yeux
mignons à la bergère.
— Ah ! puisqu'il est si difficile de faire la cour
aux filles, repartit Jean le Fou, je ne me marierai
point.
(Coule par Aimé Pierre, de Liffré, et Jean 'Botichery,
de Dourdaiu, 187S.)
Cf. sur la manière de faire la cour aux filles, ainsi que sur
d'autres épisodes de ce conte et du précédent, Jean le Diot,
n° xxxin des Contes populaires de la Hautc-'Brelagne.
^
III
LES BOUTONS D'OR.
jL y avait une fois une bonne femme dont
le mari était cantonnier. Un jour qu'il
' travaillait sur la grande route, il trouva une
valise qui était pleine d'or. Il revint au logis, et
dit à sa femme :
— C'est moi qui ai trouve un joli sac de cuir
avec de beaux boutons dedans! J'aurai pour long-
temps avec quoi boutonner mes culottes.
— Fais-moi-les voir, dit la femme.
Elle ouvrit la valise, et comme elle était moins
simple que son homme, dès qu'elle eut vu ce
qu'elle contenait :
— Va te coucher, dit-elle ; tu es malade.
— Mais non.
— Si, je le vois bien ; il n')^ a qu'à regarder ta
figure.
Quand son homme fut couché, elle l'endormit
en lui faisant respirer des herbes fortes, mit deux
œufs dans son lit, puis baratta du lait.
Le soir, le cantonnier voulut se lever; mais
CONTES POPULAIRES EX HAUTE-BRETAGNE. tOy
elle borda soigneusement ses couvertures et le fit
rester au lit, en disant toujours qu'il avait la
mine malade.
Le lendemain matin, quand il s'éveilla, il
dit :
— Je retourne à ma journée ; je suis bien
guéri aujourd'hui.
En se levant, il trouva dans son lit les deux
œufs que la fine commère y avait placés la veille.
— Ah ! s'écria-t-il, tu avais raison de dire que
j'étais malade : j'ai pondu deux œufs, et les voilà.
Le cantonnier alla à la croisée et vit la cour
de la maison toute blanche : sa femme y avait
jeté le lait qu'elle avait baratté.
— Qu'y a-t-il de blanc devant la maison?
— Ah ! répondit-elle, pendant que tu étais
couché, il a plu du lait-ribot.
Le bonhomme reprit ses outils et retourna
travailler sur la route. A peine y était-il arrivé,
qu'un monsieur l'aborda et lui dit :
— N'avez-vous rien trouvé hier sur cette route,
mon ami?
— Si, monsieur; j'ai trouvé un petit sac en
cuir, rempli de boutons jaunes.
— Faites-le-moi voir, s'il vous plaît.
— Venez avec moi; il est à la maison.
Quand il fut arrivé chez lui avec le monsieur,
il dit à sa femme :
CONTES POPULAIRES
— Montre-moi le petit sac de cuir que je t'ai
apporté hier.
— Tu ne m'as rien apporté.
— Si, je t'ai donné un petit sac en cuir.
— Un petit sac en cuir ? Quel jour donc ?
— Tu ne te rappelles plus? C'est le jour où j'ai
pondu deux œufs, et où il a tombé du lait-ribot.
— Vous voyez bien qu'il est fou, dit la bonne
femme.
Le monsieur crut que le cantonnier avait
adioté (i), et la bonne femme a eu la bourse.
{Conti en iSji) par Elisa Durand, de Salnl-Cnst.')
J'ai recueilli à Ercé une autre version de ce conte, où il est
question d'un journalier qui trouve un trésor et qui le garde
par l'adresse de sa femme ; celle-ci lui fait accroire qu'il a pondu
un œuf et qu'il a plu de la saucisse.
Un des épisodes du très-curieux conte de Sachuli l'imioceiil,
recueilli par Mademoiselle Maive Stokes (Indian Fairy Talcs,
Calcutta, 1879), montre la mère de Sachuli semant des confitures
sèches autour de sa maison, afin que lorsqu'on interrogera son fils,
qu'elle sait faible d'esprit, sur un vol qu'elle a commis, il réponde
que c'était le jour où il a plu des confitures. La ruse réussit
en effet. Mademoiselle Stokes, dans le commentaire de ce coute^
cite un récit publié dans Pall Mail Budget (numéro du 12 juil-
let t878, Wild life in southern Couniry), où la mère d'un garçon
innocent, désirant discréditer par avance son témoignage, monte
(i) Perdu la tète.
EX HAUTE-BRETAGXE IO9
l'escalier et fait pleuvoir du raisin sur sou fils. Q.uand celui-ci
€St appelé à préciser le temps où s'est passé le fait qu'il raconte,
il répond : « Quand il a plu du raisin » et, bien entendu, on
ne le croit pas. — M. Campbell ajoute en note : « Ce conte d'un
garçon stupide a son similaire dans un conte gaélique de ma
collection, où le garçon fait remonter un événement vrai au
jour où il a plu des crêpes ou quelque chose d'analogue. » Dans
un des nombreux Jean le Diot inédits que je possède, sa mère
jette aussi des crêpes par la fenêtre du grenier pour faire accroire
à son fils qu'il pleut des crêpes. A la page 385, vol. II, des
Contes des West Highlanih, un garçon « à moitié nigaud » est
trompé aussi par sa mère, et il date le vol qu'il a fait du jour
où il y a eu « une ondée de soupe au lait. » (Jndian Fairy Taies,
p. 2>7.) On peut aussi rapprocher de ces diverses pluies factices
et étranges la grêle, le tonnerre et les éclairs qui jouent un rôle
analogue dans un conte des Mille et uve Nuits intitulé ; Histoire
du Mari et du Perroquet.
IV
C'EST NOUS AUTRES, MESSIEURS.
■ L y avait une fois trois garçons qui vou-
lurent aller à Paris pour apprendre à
parler. Arrivés près de la ville l'un d'eux
dit :
— Restez ici ; je vais aller écouter et vous ra-
conterai ce que j'aurai ouï.
Il entendit les gens de Paris qui disaient :
— C'est nous autres, messieurs.
Et il revint en disant à ses camarades :
— J'ai appris à parler : c'est nous autres, mes-
sieurs.
Le second alla écouter à son tour, et voici ce
qu'il entendit :
— C'est parce que nous le voulons.
Le troisième ouït dire :
— Sacrédié, c'est de tant mieux.
Alors ils s'en vinrent, pensant être assez ins-
truits. Ils trouvèrent sur leur route un homme
assassiné, et se mirent à dire des prières auprès
de son cadavre. Des gendarmes survinrent qui
leiir dirent :
CONTES POPULAIRES EX HAUTE-BRETAGNE I 1 1
— Qui a tué cet homme?
— C'est nous autres, messieurs, répondit le
premier des compagnons.
— Et pourquoi ?
— C'est parce que nous le voulions, dit le se-
cond.
— Vous allez passer en justice, dirent les gen-
darmes.
— Sacrédié, c'est de tant mieux, s'écria le
troisième des garçons qui était allé à Paris pour
apprendre à parler.
(Conté en iS8o far Françoise Dumont, d'Ercé.")
M. J. Thuriault, à la page 222 de son livre intitulé : Etude
ur h langage créole (Brest, Lefoumier, 1874), a publié un conte
en patois créole : Les habitants du Gros-Morne avant leur civilisa-
tion, plus long que celui-ci, mais dont la trame est exactement
la même : il s'agit de nègres qui vont écouter des gens qui
parlent le français, et qui apprennent chacun une phrase qui,
appliquée maladroitement, les fait finalement aller en prison.
Cf. aussi, n" xxxiv, des Contes populaires delà Haute-Bretagne.
(ÈB
V
LE FIN VOLEUR.
MWt*^^ y a'*''ait une fois une bonne femme qui
^J-1i| n'avait qu'un fils; tous les matins elle
sâw4J allait à l'église demander à la sainte
Vierge de quel état serait son gars.
Comme elle parlait haut et recommençait tou-
jours sans se lasser, le sacristain l'entendit, et un
matin qu'il n'y avait que lui et la bonne femme
dans l'église, il se glissa derrière la statue de la
Vierge en se disant :
— Je vais bien attraper la vieille.
Elle vint s'agenouiller devant l'autel et pro-
nonça sa prière habituelle :
— Ma bienheureuse sainte Vierge, de quel état
sera mon gars?
— Fin voleur ! répondit une petite voix.
— Tais-toi, petit babillard ! s'écria la bonne
femme, qui crut que l'enfant Jésus lui répondait ;
tais-toi, et laisse ta mère dire. Ma bienheureuse
mainte Vierge, de quel état sera mon gars ?
CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE II3
— Fin voleur ! répondit le sacristain en pre-
nant une voix de femme.
— Ainsi soit-il, ma bonne sainte Vierge, ré-
pondit la neille, qui s'en alla à la maison.
Non loin de chez elle demeurait un fin vo-
leur chez lequel elle mit son gars en apprentis-
sage.
Son maître lui donna un sac de noix pour
porter au marché, et lui dit de l'attendre auprès
du porche de l'église, pendant qu'il irait voler un
cochon.
Quand le jeune gars se vit seul, il s'assit auprès
de son sac, et comme il faisait nuit, il se mit à
manger des noix. En entendant ce bruit, le sa-
cristain eut peur, et il courut au presbj^ère.
— Monsieur le recteur, s'écria-t-il, le diable est
dans l'église ; venez vite le chasser !
— Tu sais bien que je ne peux marcher, ré-
pondit le prêtre ; j'ai un rhumatisme.
— Montez sur mon dos ; je vais vous porter.
Le recteur se hissa à grand'peine sur le dos du
sacristain, et comme il approchait de l'église, le
sacristain lui disait :
— L'entendez-vous? Comme il grince des
dents!
A ce moment, le jeune gars, croyant que son
patron revenait avec le cochon, s'écria :
— Est-il bien gras? Je vais le saigner.
114 CONTES POPULAIRES
En entendant ces mots, le recteur eut si grand'-
peur qu'il sauta à terre et courut à toutes jambes
au presbytère, aussi lestement que s'il n'avait
jamais eu de rhumatismes.
Peu après, le maître voleur revint.
— C'est moi, dit le gars à son patron, qui ai
fait belle peur à deux hommes qui sont passés
par ici ! Je croyais que c'était vous qui arriviez
avec le cochon, et quand j'ai demandé s'il était
bien gras, ils se sont enfuis comme s'ils avaient
vu le diable.
Le patron du fin voleur, ayant pris le cochon,
voulut le saigner ; mais voilà le cochon qui se
sauve dans le grenier du sacristain, et il remuait
le bois qui était sur le plancher.
Le sacristain alla chercher le recteur et lui
dit:
— Monsieur le recteur, venez vite ; le diable est
dans le grenier.
— Je ne puis aller.
— Venez, je vous en prie.
Quand ils furent à la porte du grenier, le rec-
teur dit au sacristain :
— A tout ce que je dirai, tu répondras : Amen.
Mais quand on eut ouvert la porte, le cochon
se précipita entre les jambes du recteur, qui
resta à cheval sur lui, et il l'emportait sur son
dos»
EK HAUTE-BRETAGXE II5
Le recteur criait : A moi ! à moi ! mais le be-
deau, à chaque mot, se contentait de répéter Amen.
Et je ne sais ce que le recteur est devenu.
Quand le fils de la bonne femme se fut perfec-
tionné dans son métier, il se mit à son compte
et ne tarda pas à acquérir la réputation de fin
voleur (i).
LE Fin voleur avait été condamné par la justice
à payer une somme qu'il devait; mais il
n'avait que peu d'argent, et il lui manquait
dix écus, faute desquels il se vo3-ait menacé de la
prison.
Il alla de porte en porte les demander à em-
prunter ; mais personne ne consentit à lui prêter
la moindre chose, et il s'en retournait bien triste-
ment chez lui, quand il rencontra Jean le Diot.
— D'où viens-tu, Jean?
— De la foire où j'ai vendu une vache; mais
elles n'étaient pas bien chères aujourd'hui; je n'ai
pu trouver que dix écus de la mienne, qui était
pourtant une bonne laitière.
(i) Conté en 1879 par Marie-Louise Le Bossé, d'Ercé-près-
LifiTré (Ille-et-Vilaine), âgée de vingt ans environ, fille d'un
cultivateur-propriétaire. Ce qui suit, et qui forme la suite du
Fin voleur^ m'a été conté par d'autres personnes dont On trou-
vera le nom à la fin du conte.
Il6 CONTES POPULAIRES
— Prête-moi les dix écus, ami Jean ; tu m'em-
pêcheras d'aller en prison, et je ne tarderai pas à
te les rendre.
— Je voudrais bien le faire pour t'obliger ;
mais nous n'avons plus à la maison qu'un peu de
galette pour le repas de ce soir, et demain il fau-
dra que j'achète de la farine avec l'argent de ma
vache. Si je te donnais les dix écus, ma femme
me gronderait.
— Ne crains rien, et prête-moi ton argent ; je
saurai bien te procurer de la farine, et si tu n'en
as pas ce soir, tu en auras certainement demain
matin,
Jean le Diot, persuadé par ces promesses, lui
donna l'argent et l'emmena même souper.
Quand sa femme apprit ce qui était arrivé, elle
le gronda bien fort.
— Vilain innocent ! que tu es bête d'avoir
donné tes dix écus de bel argent à cet affronteur
qui t'a fait accroire qu'il te fournirait avec quoi
faire du pain, et qui va encore se moquer de toi
quand il aura partagé notre souper !
— Taisez-vous, bonne femme, dit le Fin voleur;
je vous montrerai demain matin si je suis homme
de parole.
Le lendemain, dès qu'il fut jour, le Fin voleur
emprunta un sac, le remplit de sciure de bois bien
EX HAUTE-BRETAGXE II7
blanche et bien fine, puis le mettant sur son dos
et se courbant comme s'il portait un lourd fardeau,
il se rendit au moulin le plus voisin et déposa son
sac auprès de ceux qui étaient pleins de farine.
— Voici, dit-il au meunier, du blé que je vous
apporte ; mais nous sommes pressés, et il faut que
vous le mettiez à moudre tout de suite.
— Je ne le puis.
— Alors, je vais être obligé d'aller le porter
ailleurs.
Profitant d'un moment où le meunier avait le
dos tourné, il chargea sur ses épaules, tout en
grondant, un sac où était la farine du seigneur du
pays, et revint en toute hâte à la maison de Jean
le Diot,
— Voilà, bonne femme, un sac de farine de
première qualité ; je vous avais bien dit que je
vous aurais apporté de quoi faire du pain.
Le meunier envoya son garçon porter au châ-
teau du seigneur le sac de farine ; mais la servante
ne put parvenir à faire de la pâte avec la sciure de
bois. Elle montra le sac à son maître, qui entra
dans une grande colère, fit seller son cheval et
arriva au moulin.
— Brigand de meunier! tu es encore plus fripon
que ceux de ton espèce : je t'ai envoyé de beau
grain, et lu me rends de la sciure de bois au lieu
de farine.
Il8 CONTES POPULAIRES
— Ah! s'écria le meunier, c'est le Fin voleur
qui est venu ce matin et qui m'a joué ce tour-là.
Le seigneur alla à la maison du Fin voleur ;
celui-ci l'aperçut de loin et alla se cacher dans un
tonneau placé debout et défoncé par le haut,
après avoir recommandé à sa femme de répondre :
« Oui, monsieur, il le fera », toutes les fois qu'elle
le verrait passer un doigt par le trou de la
bonde.
— Bonjour, dit le seigneur à la femme; où est
votre mari?
— Il est parti ce matin comme d'habitude, et
il n'est pas encore revenu.
— Dites-lui de venir me parler; je veux qu'il
vole cette nuit le pâté qui sera à cuire dans mon
four.
— Oui, monsieur, il le fera.
— Comment ! il le fera ?
— Oui, monsieur, il le fera, s'il plaît à Dieu.
Le seigneur plaça aux deux côtés de la gueule
du four deux gendarmes en faction et leur re-
commanda de faire bonne garde.
Quand la nuit fut close, le Fin voleur arriva à
pas de loup et vit que le four était bien gardé.
— Ah ! dit-il, il n'y a rien à tenter pour le
moment. Et il se cacha sans bruit pour épier ce
qui allait se passer.
EN HAUTE-BRETAGNE II9
Vers minuit, l'un des gendarmes dit à son ca-
marade :
— Il fait bien froid, et l'on n'entend pas re-
muer ; si l'un de nous allait se coucher, il dormi-
rait un peu et viendrait ensuite prendre la place de
l'autre, qui se reposerait à son tour jusqu'au matin.
— J'y consens, dit le second gendarme ; et
puisque c'est toi qui as eu cette bonne idée, va te
coucher le premier.
Une heure après, le Fin voleur arriva en faisant
du bruit avec ses souliers, et, déguisant sa vois,
il dit :
— Tu n'as rien vu, camarade ?
— Non.
— Va te coucher ; je vais veiller à ta place.
Quand le gendarme fut parti, le Fin voleur prit
le pâté et les pains qui étaient cuits, et les mit en
lieu sûr à quelque distance, puis il plaça une belle
bouse de vache dans la terrine où avait cuit le
pâté, referma le four et se mit en sentinelle.
Au bout de quelque temps, le gendarme qui
était parti le premier revint et dit :
— Rien de nouveau ?
— Rien.
— Alors va te reposer, et reviens quand il fera
jour.
Le Fin voleur partit et emporta chez lui ce qu'il
avait dérobé.
120 CONTES POPULAIRES
Le matin venu, le seigneur trouva les gen-
darmes à leur poste.
— Eh bien ! le Fin voleur a-t-il pris la fournée ?
— Nous ne l'avons ni vu ni entendu.
— C'est bien; venez boire un coup à ma
santé.
— Il serait bon, dit un des gendarmes, de re-
tirer du four les pains et le pâté ; ils doivent être
cuits à point maintenant.
On ouvrit le four ; mais les pains n'y étaient
plus. Le seigneur se mit en colère contre les gen-
darmes, qu'il accusa de négligence.
— Cependant, dit l'un d'eux, nous avons bien
veillé, et le pâté est encore là.
Le Seigneur prit le pâté et le porta à sa femme
qui, à moitié endormie, voulut le goûter ; mais
dès qu'elle eut porté le premier morceau à sa
bouche, elle fit une grimace horrible et s'aperçut
que la terrine ne contenait que de la bouse de
vache.
— Scélérat de voleur! s'écria le seigneur, il
m'a dérobé ma farine, enlevé mon pain, mon
pâté, et fait manger à ma femme de la bouse de
vache. Il se moque de moi, mais il me le paiera
cher!
Le seigneur alla encore chez le Fin voleur qui,
dès qu'il l'aperçut, se cacha dans le tonneau.
EN HAUTE-BRETAGNE
— Dites à votre mari, bonne femme, de venir
cette nuit voler ma jument dans mon écurie.
— Oui, monsieur, il le fera, répondit la femme
en regardant la bonde du tonneau où elle \'it que
le Fin voleur repliait le doigt, comme il était
convenu.
Le seigneur fit mettre sa jument sellée et bridée
au milieu de l'écurie, et de chaque côté de la
bête il plaça un gendamie en faction.
Au bout de quelque temps, l'un des gardiens
s'ennuya de rester sans lumière dans l'écurie, et
il dit à son camarade qu'il allait se coucher pen-
dant une heure ou deux, et qu'il reviendrait en-
suite le relever de faction.
— Au reste, pour plus de sûreté, prends dans
ta main la bride de la jument.
Le Fin voleur, qui était aux aguets, le \\t s'en
aller ; bientôt il entra dans l'écurie, demanda au
gendarme s'il n'y avait rien de nouveau et lui dit
d'aller se reposer.
Dès que la sentinelle fut partie, le Fin voleur
ôta à la jument tous ses harnais et les posa sur
uhe broie ; puis il la fit sortir et l'attacha à un
arbre peu éloigné avec un licou qu'il avait apporté
de la maison. Il reNint ensuite avec la bride qu'il
passa dans la poignée de la broie, la prit à la
main et attendit le retour du gendarme qui était
parti le premier. E lui remit alors la bride à la
CONTES POPULAIRES
main et monta sur la jument qu'il emmena chez
lui.
Au petit jour, le seigneur arriva à l'écurie, qui
était encore obscure, et il trouva ses gardes à leur
poste.
— Eh bien ! mes amis, avez-vous été plus vi-
gilants que vos camarades qui gardaient mon
four?
— Oui, monsieur, et l'un de nous tient votre
monture par la bride.
— Venez boire un coup pour vous rafraîchir.
— Volontiers, monsieur; mais la jument doit
être fatiguée d'être restée debout toute la nuit. Si
nous lui ôtions ses harnais ?
Quand ils les eurent enlevés, la broie tomba
avec grand fracas, et le seigneur gronda bien fort
les gendarmes dont la vigilance s'était trouvée en
défaut,
— Le misérable voleur ! s'écria-t-il, il m'a volé
ma farine, mon pain, mon pâté; il a fait goûter
à ma femme de la bouse de vache, et aujourd'hui
il m'enlève ma bonne jument; mais rira bien qui
rira le dernier!
Il alla encore chez le Fin voleur, qui se cacha
de nouveau dans la tonne.
— Où est votre mari, bonne femme?
■ — Il est parti ce matin, suivant sa coutume.
EX HAUTE-BRETAGN'E I25
— C'est un gaillard bien adroit ; mais il fera un
tour qui surpasse tous les autres, s'il parvient
cette nuit à dérober les draps de lit sur lesquels
ma femme et moi nous couchons.
— Oui, monsieur, il le fera.
-^ C'est ce que nous verrons, dit le seigneur
en s'éloignant.
Le Fin voleur était bien embarrassé, et il fut
quelque temps sans savoir comment il sortirait à
son honneur de cette épreuve difficile ; puis il se
mit à faire un bonhomme de paille comme ceux
qu'on met dans les champs pour épouvanter les
oiseaux. Il l'habilla avec ses vieilles hardes, le
coiffa d'un chapeau tout déchiré, qu'il attacha
avec soin, et, le soir venu, il l'apporta près de la
maison du seigneur.
Il planta une échelle le long du mur, et fit
monter devant lui le bonhomme de paille. Le
seigneur, qui était sur ses gardes, le voyait tantôt
monter, tantôt se baisser, comme s'il avait eu peur.
Il ouvrit tout doucement la fenêtre et tira un
coup de fusil sur le mannequin : le Fin voleur le
laissa tomber; ensuite il mit quelques grosses
pierres dans les poches du prétendu mort et se
tint prêt à tout événement.
En voyant tomber le bonhomme de paille, le
seigneur crut avoir tué le Fin voleur, et il des-
cendit avec sa femme pour l'ensevelir.
124 CONTES POPULAIRES
Le Fin voleur monta dans la chambre par la
fenêtre qui était restée ouverte, prit les draps de
lit, et voyant sur la table une bouteille de cognac,
il s'en empara et mit à la place une bouteille de
vinaigre qu'il aperçut dans un coin, puis il s'enfuit
avec son butin.
Quand le seigneur et sa femme eurent ense-
veli le bonhomme de paille, ils dirent à leurs
domestiques d'aller le porter dans un creux de
fossé, puis ils remontèrent dans leur chambre.
— Je boirais bien un coup, dit le mari, que la
besogne avait échauffé.
— Prends, dit sa femme, la bouteille de co-
gnac qui est sur la table.
Le seigneur s'en versa un verre ; mais le
vinaigre le prit si fort à la gorge qu'il se mit à
tousser, et sa femme s'aperçut que les draps
avaient disparu du lit.
— Ah ! s'écria-t-elle, le Fin voleur s'est encore
moqué de nous (i).
Le lendemain, le Fin voleur vit le seigneur qui
arrivait : cette fois, il ne se cacha pas, mais alla
à son écurie, où il mit quelques pièces d'or sous
(i) Les conteurs qui aiment les détails scatologiques ne
manquent pas de faire boire la bouteille de vin ou de cognac par
le Fin voleur, qui pisse dedans pour que le seigneur la croie
encore pleine.
EX HAUTE-BRETAGNE 125
la queue de la jument qu'il avait volée et eu ré-
pandit d'autres à terre.
— Voilà, dit le seigneur, la bonne bête que tu
m'as volée.
— Oui, répondit-il, et j'en suis bien aise, car au
lieu de crottin elle fait de l'or. Tenez, ajouta-t-il
en lui pressant un peu sur la queue, la voilà qui
va encore en faire.
— Vends-moi-la.
— Combien m'en offrez-vous ?
— Mille francs.
— Non; j'y perdrais : donnez-moi trois mille
francs, et elle sera à vous. Mais soignez-la bien,
ou elle ne fera point d'or.
Le seigneur alla chercher de l'argent et revint
chercher la jument, à laquelle pendant ce temps
le Fin voleur fit avaler de l'or dans du son.
Le lendemain, les domestiques du seigneur
trouvèrent encore un peu d'or parmi le crottin ;
mais le jour d'après, il n'y en avait plus du tout.
Comme le seigneur venait pour se plaindre de
cela, le Fin voleur dit à sa femme de se coucher
et de faire la morte, et prenant un soufflet, il lui
promenait le vent sur la figure en répétant :
— Si je n'ai recours à mon soufflet, je suis
perdu.
— Qu'est-il arrivé à ta femme?
— Hélas, monsieur, elle est morte. Et il répé-
126 CONTES POPULAIRES
tait : Si je n'ai recours à mon soufflet, je suis
perdu.
Peu à peu, la femme du Fin voleur ouvrit un
œil, étira un bras, et enfin elle se mit debout,
si bien portante que le seigneur en fut émer-
veillé.
— C'est, dit le Fin voleur, que mon soufflet
est sorcier : il ressuscite les morts.
Après s'être bien fait prier, il le vendit au sei-
gneur pour deux mille francs.
Quand le seigneur fut de retour au château, il
montra son emplette à sa femme, qui se moqua
de lui et lui reprocha de se laisser duper comme
un sot par le Fin voleur. Comme elle ne cessait
ses reproches, il la tua, et s'en étant repenti aus-
sitôt, il voulut, à l'aide du soufflet, la rappeler à
la vie ; mais la pauvre créature était bien morte.
Quand le seigneur vit que sa femme était dé-
funte, il eut beaucoup de chagrin, et pour lui faire
un enterrement digne de son rang, il envoya
chercher son frère, qui était prêtre.
Celui-ci lui reprocha sa crédulité, et lui dit
qu'au reste, en sa qualité d'homme de guerre et
de chasseur, il l'avait toujours regardé comme
faible d'esprit.
— Prends garde, dit le seigneur, toi qui es si
subtil, d'être aussi bien pris que moi.
EX HAUTE-BRETAGXE llj
Et quand le prêtre fut parti, il alla trouver le
Fin voleur, qui se cacha, comme d'habitude, dans
son tonneau.
— Dites à votre mari, ma bonne femme, de
tâcher de jouer un bon tour à mon frère le prêtre :
il s'est moqué de moi, et je serais content de le
voir pris à son tour.
— Mon homme essaiera ; mais il n'est point
facile d'attraper un prêtre.
Le Fin voleur partit pour aller à l'endroit où
le frère du seigneur était recteur. Il trouva deux
chats et les attacha par la queue, deux boucs
qu'il lia pareillement, puis deux bœufs qu'il ac-
coupla aussi. Il leur mit des chandelles sur la
tête, et au moyen d'une corde il les promenait
autour de l'église.
Quand, le matin, le sacristain vint pour sonner
VAngehis, il eut peur de cette procession et alla
avertir le recteur. Celui-ci vint en toute hâte et dit :
— Que venez-vous faire ici ? Êtes-vous de Dieu
ou du diable ?
— Je suis venu de la part des anges vous dire
de payer votre servante, et de me donner le reste
de votre argent, après quoi je vous conduirai
en paradis.
Le prêtre alla porter les gages à sa ser%-ante,
puis remit au Fin voleur le reste de son argent.
Celui-ci le ramassa dans sa poche et fourra le
128 CONTES POPULAIRES
recteur dans un sac qu'il lia par le haut, et qu'il
attacha au joug des bœufs ; puis il les poussa
devant lui en les faisant passer par les chemins
les plus raboteux.
— Pardon, mes anges, criait le prêtre du fond
■de son sac.
— Hue ! disait le Fin voleur en aiguillonnant
ses bœufs.
— Pardon, mes anges, répétait le recteur.
Le Fin voleur, arrivé auprès du château, ôta le
prêtre de son sac et l'enferma à moitié mort dans
une étable où était une grande truie, qui s'ap-
prochait de lui en grognant, comme pour le dé-
vorer, pendant que le malheureux criait :
— Pardon, mes anges.
Le seigneur, que le Fin voleur avait été pré-
venir, vint délivrer son frère et lui dit :
— Tu te vantais d'être si sage : le Fin voleur
t'a encore mieux attrapé que moi !
Une autre fois, le Fin voleur trouva un trésor,
et remplit d'argent plusieurs sacs qu'il apporta
chez lui, et demanda à son voisin le seigneur de
lui prêter un boisseau.
Celui-ci, qui voulait savoir quelle sorte de
chose le Fin voleur mesurait, enduisit de poix le
fond de son godet, et une pièce de six francs y
demeura collée.
EX HAUTE-BRETAGXE I29
— Qu'as-tu mesuré? lui dit-il quand il lui rap-
porta le boisseau.
— Du grain, monsieur, répondit le Fin voleur.
— Est-ce que cette année tu as récolté des
écus de six livres?
— Non ; mais je vais vous dire le fin mot :
j'ai tué mes vaches, et je les ai vendues à raison
de mille francs la peau.
Le seigneur fit abattre et écorcher toutes ses
vaches, et porta les peaux au marché, où il
criait :
— Qui veut acheter des peaux de vache ?
Les marchands s'approchaient; mais dès que le
seigneur leur disait le prix qu'il voulait de chaque
peau, ils lui éclataient de rire au nez, et il ne
tarda pas à être moqué et hué par tous ceux qui
étaient là.
Il revint bien en colère, et s'empara du Fin
voleur qu'il fourra dans un sac ; puis son domes-
tique et lui partirent pour aller le noyer. Quand
ils furent arrivés sur le bord d'un étang profond
où ils voulaient le jeter, ils eurent soif, et, aperce-
vant une auberge, ils résolurent d'y entrer pour
se rafraîchir.
Ils déposèrent le sac sur le bord de la route,
en disant à l'homme qui y était enfermé d'em-
ployer cet instant de répit à faire son acte de
contrition.
130 CONTES POPULAIRES
Le Fin voleur criait et se démenait dans son
sac ; mais il ne pouvait en sortir, car le haut était
lié solidement. Ses cris attirèrent un marchand
qui passait, et qui s'arrêta à lui demander pour-
quoi il se plaignait de la sorte :
— Ah ! dit-il, je vais être jeté à l'eau parce
que je ne veux pas me marier avec la fille du
roi.
— Sot que tu es ! Je l'épouserai bien, moi, et
si tu veux je prendrai ta place.
— Alors délie le sac, et je t'y mettrai en t'en-
fermant de manière à ce qu'on ne s'aperçoive de
rien. Quand tu sentiras qu'on te soulève, tu diras
que tu veux bien maintenant consentir à ce qu'on
exige de toi.
Après avoir mis le marchand à sa place et
avoir soigneusement ficelé le sac, le Fin voleur
s'empara du cheval et de la valise, et se hâta de
s'éloigner.
Le seigneur et son domestique revinrent, et
quand ils soulevèrent leur homme pour aller le
jeter dans l'étang, ils l'entendirent crier :
— Messieurs, je veux bien maintenant.
— C'est fort heureux, dit le seigneur; je vois
avec plaisir que tu es un homme accommodant.
Ils précipitèrent dans l'étang le pauvre mar-
chand, qui coula à fond et se noya.
EX HAUTE-BRETAGXE
Le lendemain, le seigneur alla se promener et
fut bien étonné de voir le Fin voleur.
— Comment, dit-il, tu n'es pas noyé?
— Alil monsieur, combien je vous remercie
de m'avoir jeté dans l'étang : le fond en est pavé
de pièces d'or, et voici, ajouta- t-il en tirant de sa
poche l'argent qu'il avait dérobé au marchand,
une partie de ce que j'y ai trouvé.
— Mon ami, dit le seigneur, il faut que tu me
rendes à ton tour le même ser\'ice.
— Je le veux bien, quoique vous n'ayez pas eu
hier l'intention de m'obliger. Mais je suis bon
garçon, et je ne vous en veux pas.
Le Fin voleur mit le seigneur dans un sac bien
solidement noué, et après y avoir attaché une
lourde pierre pour que le seigneur fût plus cer-
tain d'aller jusqu'au fond, il le jeta dans l'étang,
et revint bien tranquillement chez lui.
(Cciité en i8y8 far Aimé Pierre, de Liffré, et par
Jean Bouchery, dt Douriain.')
Le Fin iHileur a de grandes ressemblances avec le Fin larron
des Contes populaires de la Haute-Bretagne (no xxxii). Voici les
épisodes communs aux deux contes ; ce sont ceux : — de la
Vierge consultée sur le choix d'un état (Cf. Luzel, Veillées bre-
tonnes : les Finesses de Bilx,; Perron, Pr&ierbes de la Franche-Comté,
187e, p. 30-31 ; on le retrouve aussi en Provence) ; — du four
dévalisé (Cf. Luzel, ibid.; Webster, La mère et son fils idiot) ;
132 COXTES POPULAIRES
— des chevaux volés dans l'écurie (Cf. Cénac-Moncaut, Jiinn
le Faiticatit; et les deux contes de Luzel et de Webster déjà
cités) ; — des draps de lit dérobés dans la chambre du seigneur
(Cf. Luzel et Webster) ; — du tour joué au prêtre (Cf. Luzel,
ibid.; Cosquin, Richedeau; Webster, ibid. (il fait accroire au
prêtre qu'il est le bon Dieu en personne) ; — des peaux de
vaches vendues très-cher au marché (Cf. Cosquin, Richedeau ;
H. Carnoy, Jean des Pois verts et Jean des Pois secs ; Luzel, Le
meuvier et son seigneur, Quimperlé, 1870) ; — du sac où le Fin
voleur est mis et dont il se retire (Cf. Cénai-Moncaut, Le
Juste et la Raison; Cosquin, René et son seigneur, Richedeau; les
deux contes de Luzel; Cerquand, Guillaume Pec, conte basque,
2^ partie, p. 15 ; Webster, le Prêtre dupé).
Le recteur guéri par la peur qu'il a d'un prétendu diable se
retrouve dans un petit conte inédit des environs de Matignon :
un garçon se cache dans le reliquaire pendant que son compère
va prévenir le recteur que le diable est en train de croquer les
os des morts ; celui-ci ne veut pas venir, mais il finit par
grimper sur le dos du garçon, et quand ils arrivent prés du re-
liquaire, celui qui y était s'écrie, tout en écrasant des noix :
« Camarade ! quelle est la vache noire que tu portes sur ton
dos? » Le pauvre prêtre épouvanté se laisse glisser à terre et
s'enfuit, croyant avoir le diable à ses trousses.
Dans les Finesses de Bil\, le héros du conte se cache dans un
tonneau comme le Fin voleur, et il fait des signes à sa mère
pour lui dire comment elle doit répondre.
Le cheval qui fait de l'or est remplacé par un âne qui fait des
écus, dans René et son seigneur; dans Blancpied, autre conte lor-
rain de M. Cosquin, c'est un vieux cheval qui a le don pré-
tendu de faire de l'or.
. L'épisode de la femme qui ressuscite à l'aide d'un soufflet se
etrouve, ainsi que la mort de la femme du seigneur, dans René
EN HAUTE-BRETAGNE I33
'/ sat seigneur, où le soufflet est remplacé par un sifflet; dans
Richedeati, où le héros, pour ressusciter sa femme, lui souffle
dans l'oreille.
Le boisseau où collent les pièces d'or a aussi plusieurs simi-
laires (Cf. Cosquin, Richedeati, et pour les contes étrangers où
l'épisode similaire se trouve la note qui le suit; H. Camov,
conte cité ; Luzel, Le meunier et son seigneur).
Enfin le dénoûment du Fin voleur, où il persuade au seigneur
que l'étang est rempli de pièces d'or et de choses précieuses, se
rencontre dans les deux contes lorrains de M. Cosquin cités
plus haut, dans les deux contes bretons de M. Luzel; dans
Guillaume Pec, conte basque de M. Cerquand.
On peut aussi comparer un autre conte breton recueilli par
AI. Corentin Tranois à Rosporden, et publié dans la Nouvelle
revue de Bretagne, troisième année, p. 280, sous le titre de : Le
comte, le curé et le paysan, et les Muscades de la Guerliche, conte
flamand de Deulin.
En "Haute - Bretagne, plusieurs épisodes Ju Fin voleur se
trouvent mêlés à d'autres contes, à celui de la Jeannaie, autre
voleur avisé (marmite qu'on fait bouillir en la fouettant, fouet
qui ressuscite, etc.), qui a des tours qui lui sont spéciaux, et
qui attrape aussi son seigneur. Vers Plancoët, on a localisé
l'aventure, et c'est M. de Boisadam — nom d'une ancienne fa-
mille du pays — qui est la dupe de la Jeannaie. Ces mêmes
aventures sont attribuées à un Meunier qui dupe le roi, et finit
par le faire se jeter dans un étang, en lui assurant qu'il est
plein de porcelaine. Ce conte a un épisode curieux : c'est celui
où le meunier ayant trouvé le moyen de faire peur à des vo-
leurs et de leur dérober leur argent, fait accroire au roi qu'il a
gagné tont cela « en vendant des peaux de femmes ». Le roi
fait tuer ses servantes et envoie leur peau au marché.
Sur le mythe du Fin voleur, on peut consulter l'étude très-
134 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
longue de M. Kœhler, dans Orient und Occident (t. II, p. 4S6
et suiv., année i£63), et les note» mises par M. Cosquin à la
suite de Retié et son seigneur (p. 56-57), de Richedeau (p. m-
116), de Blancpied (p. 251-252), où l'on trouve de nombreuses
et savantes références à la littérature populaire des pays étran-
gers; Monnier, Contes populaires en Italie, p. 240; Gubernatis,
Mythologie xfiologique, t. I, p. 220 et 349.
®S®Si®®®S®a®Sf^
VI
LE NAVET.
jL y avait une fois un prêtre qui ne pou-
vait s'empêcher de péter en célébrant la
messe. Il dit à sa servante :
— Je ne sais ce que j'ai ; à chaque fois que je
dis ma messe, je ne fais que péter.
— Il faut, répondit la servante, vous boucher
le derrière avec un navet.
Le prêtre suivit le conseil de sa servante, et
tout alla bien jusqu'au dernier évangile ; mais, au
moment où il se baissait vers l'autel, le navet ne
put résister à tous ces pets qui s'étaient accu-
mulés, et il partit avec un grand fracas à travers
culotte et soutane. Il était lancé si fortement,
qu'en passant au milieu de l'église, il tua deux
femmes et défonça la grande porte. Dans la rue
du village, il enleva les deux cornes d'un bœuf,
assomma trois moutons qui étaient devant une
écurie, et je ne sais ce qu'il devint ensuite.
(Conté en juin iSSo par Françoise Ditmont, d'Erté,
âgée de vingt ans.')
136 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNH
Cf. Bladc, Joan ïnu Pcc, conte de l'Armagnac (Paris, Franck).
Joan lou Pèc doit mourir au troisième pet de son âne ; aussi
il essaie par tous les moyens d'empêcher ce troisième pet ; il va
chercher « un pau bien pounchut et l'enfouncéc das un martet
dens lou eu de l'ase. Mais l'ase s'enflec tant, e hascouc tant gran
effort, que lou pau sourtiscouc coumo uo balo et tutc lou
praube Joan lou Pèc. »
J'ai un conte inédit, où un farceur fait accroire à un bon-
homme qu'il mourra au troisième pet de son âne ; il essaie
d'empêcher ce pet fatal, qui arrive malgré tous ses efforts, et
alors il se croit mort et se couche par terre.
Il y a aussi dans le Moyen de parvenir une histoire assez sem-
blable ; c'est celle de la servante qui « avait mangé des pois. »
Dans un conte inédit de M. Luzel, intitulé : l'Ankou (la
mort) et son compère, le compère est parvenu à échapper pendant
de longues années à la mort ; mais un jour il rencontre l'Ankou
monté sur son chariot, et comme un des chevaux de la mort
avait la foire et salissait tous les chemins, il veut le guérir, et
finit, après avoir essayé plusieurs remèdes, par lui boucher le
derrière avec une pierre qui, lancée avec violence, tue le pauvre
compère.
VII
LE PRÊTRE QUI N'A PAS DE CHANCE.
jL y avait une fois un prêtre qui était gour-
mand. Un jour, il donna à sa cuisinière
trois perdrix, en lui disant de les prépa-
rer pour le dîner. Quand elles furent cuites, elle
voulut les goûter, et lorsqu'elle en eut avalé un
morceau, elle trouva la perdrix si exquise qu'elle
la mangea toute. Elle en entama une autre en
pensant qu'une aile de plus lui ferait du bien ;
mais elle finit par dévorer aussi la seconde.
Quand il n'en resta plus qu'une, elle se dit :
— Ma foi, qu'est-ce que monsieur le recteur
ferait d'une perdrix toute seule? Je vais manger
aussi la troisième.
Le recteur était sorti, et, suivant son habitude,
il avait laissé son couteau à la maison. Il arriva
un homme qui demanda à parler au prêtre.
— Monsieur le recteur est à l'église, dit la cui-
sinière, et il ne va pas tarder à rentrer ; mais il a
une mauvaise habitude : toutes les fois que quel-
138 CONTES POPULAIRES
qu'un vient ici, il lui coupe une oreille. Il ne
faudra pas vous effrayer : il vous en fera autant .
— Croyez-vous, répondit l'homme, me faire
peur avec cette bourde ?
Le recteur rentra, et, comme c'était l'heure de
5on dîner, il demanda où était son couteau.
Quand l'homme entendit cela, il se sauva à
toutes jambes, croyant déjà sentir le couteau
trancher dans son oreille.
— Qui fait cet homme-là s'enfuir de la sorte?
demanda le prêtre.
— C'est qu'il a enlevé vos trois perdrix, mon-
sieur, répondit la bonne pièce de cuisinière.
Le recteur se mit à poursuivre le prétendu vo-
leur, et il criait :
— Donne-m'en au moins une !
— Non, non, vous n'aurez ni l'une ni l'autre,
répondait l'homme en courant encore plus fort.
Un autre homme vint un jour le trouver et lui
dit :
— Ah ! monsieur le recteur, c'est moi qui suis
dans l'embarras !
— Qu'avez-vous donc, mon ami?
— J'ai un procès avec deux personnes, et pour
la même chose.
E\ HAUTE-BRETAGNE 139
— Qu'est-ce ? Dites-moi votre cas.
— C'est que j'ai vendu le même veau à deux
marchands.
— Eh bien! si vous voulez me donner le veau,
je vous tirerai d'affaire. Quand allez-vous à l'au-
dience ?
— Jeudi, monsieur.
— Bien. Voici la manière de vous sauver de ce
mauvais pas: quand on vous interrogera au sujet
du veau, vous ne répondrez rien, mais vous siffle-
rez au nez de celui qui vous questionnera. Il est
bien entendu, n'est-ce pas, que vous me donnerez
le veau?
— Oui, monsieur; il sera pour vous.
Quand arriva l'audience, l'homme sifflait à
chaque fois qu'on lui demandait quelque chose,
et le juge, croyant avoir affaire à un fou, ne le
condamna point.
Le recteur alla pour chercher le veau ; mais
l'homme se mit à siffler comme à l'audience, et
c'est tout ce que le recteur put obtenir de lui.
Le recteur s'en alla à la quête, et il entra dans
une maison où il n'y avait qu'une petite fille.
— Où est ta mère ? lui demanda-t-il.
— EUe est à cuire une fournée de pain mangé.
I40 CONTES POPULAIRES
— Et ton père?
— Il est à la chasse.
— A quelle chasse?
— Tous ceux qu'il ne peut tuer, il les rapporte,
et tous ceux qu'il peut tuer, il les laisse là.
— Et toi, que fais-tu ici?
— Moi, je cuis les allants et les venants.
— Ah! dame, s'écria le prêtre, explique-moi
un peu toutes tes drôleries : ta mère est à cuire
une fournée de pain mangé, ton père à la chasse
d'où il rapporte ceux qu'il ne peut tuer et laisse
ceux qu'il tue, et toi qui cuis les allants et les
venants ; qu'est-ce que tout cela veut dire ?
— • Ma mère, répondit la petite fille, est à cuire
une fournée de pain pour rendre celui qu'elle
avait emprunté et qui est mangé d'avance ; mon
père est à chercher ses poux derrière un fossé : il
laisse là tous ceux qu'il tue et rapporte ceux qu'il
ne peut tuer.
— Et toi, comment cuis-tu les allants et les
venants ?
— Voyez, dit-elle, en ôtant le couvercle de sa
marmite; je cuis des pois qui vont et viennent
dans l'eau.
— Veux-tu me donner quelque chose ? dit le
prêtre,
— Prendriez-vous bien un lièvre?
— Oui, volontiers.
EX HAUTE-BRETAGNE I4I
— Ah ! vous êtes plus malin que notre chien ;
voilà quatre jours qu'il court après celui qui a
son gîte dans notre verger, et il n'a pas encore
pu l'attraper !
(Conté en iSfç par Elisa Durand, de Plévenon.')
Le second épisode de ce conte présente une singulière res-
semblance avec la scène de l'avocat et du berger dans Mai sire
Pathelin. Quant aux énigmes de la dernière partie, elles se
retrouvent, avec des formes presque semblables, en d'autres
contes. Cf. Mélusine, col. 279 ; les Aventures d'un petit garçon,
conte de l'Amiénois recueilli par H. Carnoy ; Fanch Scouarnec,
conte breton de Luzel (Jbid., col. 465) ; Cénac-Moncaut, Juan
le Fainéant ; Bladé, Joan lou pigre, conte recueilli en Armagnac ;
M. Reinhold Kœhler, qui a fait suivre le conte de Fanch
Scouarnec d'un savant commentaire, cite encore (Mcl., col. 476)
des variantes allemandes et suisses .
Les mêmes énigmes se retrouvent aussi dans deux contes
gallots que j'ai en portefeuille : le Fermier et son domestique et
le Fermier rusé; et dans Blancpied, conte lorrain de JL Cosquin.
(Cf. les citations à la suite, p. 2;2.)
L'équivoque sur les oreilles et les perdri.x figure dans les
Deux Predrix, p. i; des Contes hal^atois de J. Chapelot, publiés
à Angoulème en 1871; seulement les rôles sont intervertis :
c'est le curé qui a peur pour ses oreilles.
ss^î^^î^^^^^^^^^^^is^e^
VIII
LA COaUETTE ET SES BONS AMIS.
(NE fille avait trois bons amis qui auraient
Kl bien voulu l'épouser.
Un soir, l'un d'eux vint la voir et lui
dit :
— Bonjour, ma bonne amie ; vous avez la mine
changée aujourd'hui.
— Ah ! répondit-elle, je ne me porte pas bien ;
je suis allée à confesse, et mon confesseur m'a
donné une pénitence que je ne saurais faire.
— J'irai à votre place, si cela est possible, dit
le galant.
— Oui, s'écria-t-elle, allez-y ; vous savez que
je vous ai toujours préféré entre tous les autres.
Il faudra prendre un drap blanc, vous le mettre
sur le dos, et rester auprès du porche depuis mi-
nuit jusqu'à trois heures du matin.
Quand le galant fut parti, le second amoureux
de la fille vint la voir à son tour, et, après lui
avoir souhaité le bonsoir, lui demanda pourquoi
elle avait l'air affligé.
CONTES POPULAIRES EX HAUTE-BRETAGNE. 145
— Hélas ! dit-elle, je n'en ai que trop sujet :
mon confesseur m'a imposé une si dure pénitence
que, rien qu'à y penser, j'en ai la chair de poule.
— Quelle qu'elle soit, répondit-il, je la ferai à
votre place, si vous voulez me promettre de
m'épouser.
— J'y consens, dit la fille. Prenez une peau de
vache, et allez vous promener dans le cimetière
auprès de la tombe qui est fraîchement creusée.
Le troisième galant arriva à son tour, peu
après le départ de l'autre, et trouva la jeune fille
tout en larmes.
— Qu'avez-vous ? lui dit-il.
— Ce que j'ai! C'est une pénitence si dure, si
dure, que je n'ose y penser.
— Dites-la-moi, et je la ferai à votre place, si
vous voulez me promettre de vous marier avec
moi.
— Il faut prendre une chaîne et une clochette,
et vous mettre à passer et à repasser dans le sen-
tier entre les tombes, puis aller sous le porche
tremper votre doigt dans l'eau bénite.
Quand les trois garçons furent au cimetière,
celui qui avait sur le dos une peau de vache crut
voir un revenant sous le porche ; celui qui était
enveloppé d'un drap pensa que le diable se pro-
menait, et tous les deux étaient effrayés d'en-
tendre le bruit de chaînes et de clochettes que
144 CONTES POPULAIRES
faisait le troisième galant. Celui-ci, de son côté,
avait peur des deux autres, et tous les trois fini-
rent par se sauver à toutes jambes après avoir,
dans leur effroi, embrené leurs haiiucs ou, si vous
aimez mieux, leurs culottes.
Le lendemain, ils se retrouvèrent à l'auberge,
et comme chacun d'eux avait la figure triste et
fatiguée, ils se demandèrent les uns aux autres
s'ils étaient par hasard malades.
— Non, dit le premier; mais je suis allé cette
nuit au cimetière pour accomplir une pénitence,
et j'ai vu le diable qui se promenait sur les
tombes, et un fantôme qui agitait des chaînes en
secouant sa clochette.
— Moi, repartit le second, j'ai vu sous le
porche un revenant couvert de son suaire et un
fantôme qui secouait sa clochette.
— J'ai, dit le troisième, vu le diable se prome-
ner parmi les fosses des défunts, et un revenant
auprès de l'église enveloppé dans son suaire.
— M'est avis, les gars, qu'on s'est gaussé de
nous : c'était moi qui étais sous le porche ; toi tu
avais la peau de vache sur le dos, et notre cama-
rade sonnait la clochette. Il faut jouer un tour à
la personne qui a voulu se moquer de nous.
Le premier s'habilla en chercheur de pain, et
alla frapper à la porte de la maison où demeurait
la fille. Il avait recommandé aux autres de mon-
EN HAUTE-BRETAGXE I45
ter sur la cheminée du logis, et de lui envo5'er ce
qu'il demanderait.
— Voulez-vous me loger, pour l'amour de Dieu ?
— Non, bonhomme ; passez votre chemin ; la
maison n'est pas une auberge.
— Logez-moi, je vous en prie ; je ne peux
aller plus loin. Vous me coucherez sur une botte
de paille, et cela ne vous gênera guère.
Les gens de la maison lui permirent d'entrer,
et ils lui offrirent à manger.
— Non, merci, répondit-il; je ne mange que
ce que Dieu me donne, et si j'ai besoin de quel-
que chose, il me l'enverra. Mon Dieu, dit-il, en-
voyez-moi un gâteau.
A l'instant un gâteau descendit par la cheminée.
— Envoyez-moi des amandes.
Des amandes tombèrent aussitôt dans le foyer.
— Merci, mon Dieu, dit le chercheur de pain.
— C'est un saint, disait le bonhomme ; il faut
le mettre à coucher avec notre fille.
Le saint se mit au lit avec la jeune fille, qui
bientôt s'écria :
— Maman, le saint me hitte (me touche).
— Ne dis rien; c'est un saint.
Cinq ou six mois après, on s'aperçut que la
fille était enceinte, et la bonne femme, toute
fière, entra dans l'église avec son bonhomme et
sa fille en criant :
10
146 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
— Place, place à quatre! Ma fille est grosse
d'un saint ; elle accouchera d'un pape.
Et elle cassa la tête à tous les saints de l'église.
{Conté tn 1^79 par Saint-Toussaiiit-Gauiier, d'Ercé.)
La fin de ce conte m'a été dite d'une façon un peu différente :
L'un des garçons s'habille en femme ; l'autre déguisé le con-
duit, et au soir ils viennent heurter à la porte de la coquette, et
le prétendu mari demande un logement pour sa femme qui était
enceinte :
— Logeons-la, dit le bonhomme ; mais avec qui va-t-elle
coucher ?
— Avec la fille de la maison.
Au milieu de la nuit, la fille s'écria :
— Mon père, la femme est un gars.
Mais le bonhomme prit son violon, et se mit à jouer :
Qjae le bon Dieu la mène,
La mène.
Que le bon Dieu la mène bien.
j'ai entendu plusieurs autres variantes de ce conte qui se re-
trouve — mais considérablement allongé et arrangé — dans le
Grillon du Foyer, légendes (ou plutôt nouvelles) bretonnes, par
Caliste de Langle. C'est le conte qui a pour titre : Archange e
Capucins,
(XiJL iXU. (TtiA CZA. (TiA (VlX CVtJ. iXU. ttiA t"tlA tilA ctut ctlA
IX
LES TROIS DONS.
iL y avait une fois un petit gars qui perdit
sa mère, et son père se maria en secondes
noces.
Mais sa belle-mère ne lui valait rien : elle ne
lui donnait pour se nourrir que de vieilles croûtes
de pain moisi, et quand il allait aux champs, il
les mettait à tremper dans la fontaine avant de
les manger.
Un jour qu'il était accroupi près de l'eau, un
pauvre passa par là et lui dit :
— Que fais-tu, mon petit gars?
— Je suis à tremper dans la fontaine les
croûtes de pain moisi que ma belle-mère m'a don-
nées, car c'est tout ce que j'ai pour me nourrir.
— Donne-m'en une ou deux, petit gars.
L'enfant lui offrit quelques-unes de ses croûtes
de pain ; le mendiant les mangea, puis il lui dit :
— Tu viens de faire une bonne action, et pour
ta récompense, tu as trois choses à souhaiter.
Que veux-tu?
CONTES POPULAIRES
Le petit garçon se gratta la tête, puis il dit :
— Chaque fois que je regarderai ma belle-
mère, elle se mettra à péter et à foirer jusque sur
ses chausses.
Le chercheur de pain ne répondit rieu, et le
petit gars continua :
— Je voudrais un petit pistolet pour tirer sur
les oiseaux, et je désirerais que tous ceux qui me
verront tirer soient forcés de courir après la balle.
Le mendiant tira de sa poche un petit pistolet
et le donna à l'enfant en disant :
— Et quel est ton troisième souhait ?
— C'est d'avoir une clarinette, et quand j'en
jouerai tous ceux qui me verront ou m'enten-
dront seront forcés de danser.
Le mendiant lui donna une clarinette, et il dis-
parut.
Le petit gars retourna à la maison; sa h^Ue-
mère était à l'étabie en train de rattacher ses
vaches ; il alla la voir et dès qu'il l'eut regardée,
elle se mit à péter et embrena toutes ses chausses,
ou si vous aimez mieux ses bas, et chaque fois
que le petit gars la regardait, pareille chose lui
arrivait.
Le lendemain, elle était invitée à des noces,
et elle dit à son mari d'enfermer son fils dans
un appentis auprès de la maison, car elle avait
peur qu'il ne lui causât encore quelque accident.
EN HAUTE-BRETAGXE I49
Vers midi, le père du petit gars lui ouvrit la porte
et lui dit :
— Va voir ce que fait ta belle-mère.
Celle-ci était à table, assise entre deux beaux
messieurs; le petit gars alla à une fenêtre et
regarda sa belle-mère, qui aussitôt se mit à péter
et à embrener ses chausses, si bien que tout le
monde se bouchait le nez. Et les messieurs or-
donnèrent à leurs domestiques de jeter dehors
cette bonne femme malpropre.
Le petit gars s'en retourna bien vite dans l'ap-
pentis, et quand sa belle-mère revint à la maison,
elle alla voir s'il était là, et le trouva enfermé
comme s'il n'était jamais sorti.
— Bien sûr, se dit-elle, il y a là-dessous quel-
que magie.
Le lendemain, dès le matin, elle fut à confesse
et raconta au recteur ce qui lui était arrivé.
— J'irai le voir, dit le prêtre, et je lui ferai
avouer le sortilège qu'il emploie.
Il vint dans le champ où était la fontaine et vit
le petit gars qui trempait dans l'eau ses croûtes
de pain.
— Que fais-tu là? lui dit-il.
— Je mets à tremper les croûtes de pain moisi
que ma belle-mère me donne.
— On prétend que tu as de la magie.
— Ah ! non, monsieur le recteur.
150 CONTES POPULAIRES
— Si tu veux me dire la vérité, je te donnerai
une belle image dimanche prochain.
— Non, je ne tiens pas à l'image, répondit le
petit garçon ; mais si vous voulez vous mettre
tout nu, je vous conterai tout.
Le prêtre ôta sa soutane et ses culottes, et resta
en caleçon et en chemise ; mais le petit gars dit
qu'il fallait qu'il fût tout nu, et le prêtre, voyant
que personne n'était là, se dépouilla des vête-
ments qui lui restaient.
Alors le petit gars tira un coup de pistolet dans
un buisson de ronces ; aussitôt le recteur courut
après la balle, et quand il fut rendu au milieu du
buisson, le petit gars se mit à jouer de la clari-
nette, et le recteur dansait malgré lui, accrochant
sa peau nue aux piquants des ronces, et, tout en
tournant, il criait :
— Tu as de la magie ! tu as de la magie ! Je te
ferai prendre ! je te ferai prendre !
A la fin, le petit gars se lassa de jouer, et le
recteur, éraflé et tout sanglant, put reprendre ses
habits et s'en retourner. Il alla raconter à la jus-
tice le tour pendable qui lui avait été joué; les
gendarmes amenèrent le petit gars devant les
juges, et il fut condamné à mort. Q,uand on fut
sur le point de le mener au supplice, le juge lui
demanda s'il désirait quelque chose.
— Oui, dit-il, je voudrais aller me promener
EN HAUTE-BRETAGNE I5I
sur le bord de l'étang, tirer un coup de pistolet
et jouer un air de clarinette.
Cette demande lui fut accordée ; mais le prêtre
criait :
— C'est de la magie I liez-moi ! liez-moi !
Les gens disaient :
— Le pauvre recteur est fou !
Et on finit par l'attacher.
Tous ceux qui étaient présents à l'audience
allèrent sur le bord de l'étang avec le petit gars
qui était entre deux gendarmes. Dès qu'il y fut
arrivé, il tira un coup de pistolet, et aussitôt tout
le monde se précipita, pour chercher la balle, au
milieu de l'étang. Quand ils y furent, le petit
garçon joua un air de clarinette, et ceux qui
étaient dans l'eau se mirent à danser; mais ils
finirent tout de même par se noyer.
Le petit gars alla ensuite délier le prêtre, et ils
s'en retournèrent gaîment tous deux.
(Conté en décembre iS'jg par Françoise Dumont,
d'Ercé prés Liffré.)
Les Trois dons ressemblent en beaucoup de points à un récit
portant le même titre (Contes populaires de la Haute-Bretagne,
no vu) que j'ai recueilli dans le même pays. Dans ce conte le
pauvre est remplacé par une fée, le pistolet par une arbalète et
la clarinette par une petite musique en chaume vert. La belle-
152 COXTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
mère pète toutes les fois que son beau-fils éternue, et la plus
disgracieuse de ses aventures lui arrive à l'église.
Le prêtre n'est point contraint de se mettre nu ; c'est sa sou-
tane seule qui est déchirée, et le dénoûment est moins tragique.
Conduit devant le juge de paix, le petit garçon fait danser tout
le monde et ne s'arrête que lorsqu'on lui a accordé sa grâce.
L'instrument de musique, qui force à danser ceux qui l'en-
tendent, se^retrouve dans la Flûte du berger Meyot, de Cénac-
Moncaut ; le Petit Bossu, de Cosquin ; le Violon merveilleux, de
Camoy ; les Trois souhaits, de Luzel, cinquième rapport ; dans
l'Air merveilleux, conte irlandais de Crooker, abrégé par M. L.
Brueyre qui, à la suite, p. 166, cite un assez grand nombre de
contes analogues; et l'épisode de la musique jouée sur l'écha-
. faud est aussi dans Cénac-Moncaut, mais le dénoûment a lieu
à la satisfaction générale, comme dans le conte si connu de
Grimm, le Juif dans les épines.
L'arc qui atteint son but a son similaire dans le Poirier aux
poires d'or, le Corps sans âme, les Trois souhaits, contes bretons
de Luzel; dans h Petit Bossu, de Cosquin (flèche qui perce tout
ce qu'on veut) ; Perottik l'idiot, de Souvestre (boule de fer qui,
après avoir frappé, revient d'elle-même à son maître).
Voir, pour les contes étrangers où cet épisode se trouve,
Brueyre, Contes populaires de la Grande-Bretagne, p. 27, et R.
Kœlher, Zcitschrift fur Romanische Philologie, t. III, p. 312.
X
LES TROIS BALAIS.
fl^L était une fois une bonne femme qui avait
trois garçons. Avant de mourir, elle leur
donna à chacun un balai en leur disant :
— Conservez bien chacun votre balai ; c'est
tout ce que je peux vous donner pour vous sou-
venir de moi. Allez chacun de votre côté, et
quand vous aurez fait fortune et que vous vous
retrouverez, vous brûlerez les balais.
Quand leur mère fut morte, les trois garçons
partirent pour se placer comme domestiques.
L'aîné alla offrir ses ser\ices à un seigneur qui
habitait un beau château ; on convint du prix, et
le maître mit dans les conditions que le premier
qui se fâcherait serait obligé de se laisser couper
sur la cuisse une rouelle de peau.
— Ne faites rien aujourd'hui, dit le maître, et
reposez-vous ; demain vous aurez assez de be-
sogne.
Quand arriva le lendemain, le seigneur indi-
qua à son serviteur un champ où il devait tra-
154 CONTES POPULAIRES
vailler, et lui dit de revenir à neuf heures pour
le déjeûner.
A l'heure fixée, le domestique était de retour
au château.
— Te voilà revenu pour déjeûner, mon gar-
■çon? lui dit son maître.
— Oui, monsieur, répondit-il.
— Tu te passeras bien de déjeûner, n'est-ce pas ?
— Comment voulez-vous que je travaille, si je
ne mange pas? dit le garçon d'un air contrarié.
— Ah ! tu répliques et tu te fâches ! Viens ici ;
je vais te découper une rouelle sur les fesses, et
tu t'en iras après.
Le garçon partit, bien marri, car sa fesse lui
cuisait ; il alla trouver son second frère, et il
lui dit :
— Je n'ai pas voulu rester dans cette place-là ;
on ne veut rien donner à manger aux domestiques.
— Je vais aller m'y gager à mon tour, répon-
dit son frère, et je parie bien qu'on ne me refu-
sera pas ma nourriture.
Il alla se présenter au château et dit au sei-
gneur :
— Avez-vous besoin d'un domestique?
— Oui, répondit-il ; le mien s'en est allé ce
matin ; combien demandes-tu pour tes gages ?
— Trois cents francs par an.
• — Trois cents francs, soit ; mais tu ne sais pas
E\ HAUTE-BRETAGNE I55
mes conditions ; je vais te les expliquer : le pre-
mier de nous deux qui se fâchera devra se laisser
couper une rouelle de peau.
— J'accepte, dit le garçon, qui pensa en lui-
même qu'il se garderait bien de se fâcher.
Le lendemain, son maître lui ordonna d'aller
bêcher dans le jardin, en lui disant de revenir
déjeûner à neuf heures.
A l'heure fixée, le domestique était de retour,
et il avait déjà grand faim.
— Te voilà revenu pour déjeûner? lui demanda
son maître.
— Oui, monsieur.
— Tu te passeras bien de déjeûner.
— Non, par tous les diables ! s'écria le garçon.
— Tu te fâches? Tu vas quitter ma maison;
mais auparavant je vais te découper sur la fesse
une rouelle de peau.
Le garçon s'en alla bien ennuyé, lui aussi, et
vint trouver le plus jeune de ses frères, auquel il
raconta qu'il avait quitté le château parce qu'on
ne voulait pas lui donner à manger, et que pa-
reille chose était arrivée aussi à l'aîné.
— Je vais aller au château à mon tour, dit le
plus jeune.
— N'y vas pas, mon frère, lui dirent les autres ;
pense que chacun de nous a eu une rouelle de
peau coupée sur sa fesse.
136 CONTES POPULAIRES
— Si, j'irai; c'est bien décidé.
Il se mit en route pour aller trouver le sei-
gneur, auquel il offrit ses services.
— Combien demandes-tu? lui dit son maître.
— Quatre cents francs par an.
— Soit ; mais tu sais que le premier de nous
deux qui se fâchera sera obligé de se laisser cou-
per une rouelle de peau sur la fesse.
— C'est bien, répondit le garçon.
Le lendemain, son maître l'envoya faucher
dans une prairie, et lui dit de revenir à neuf
heures pour déjeuner.
Chacun sait que le métier de faucheur est
très-pénible; aussi le garçon avait bien faim
quand à neuf heures il arriva au château.
— Te voilà sans doute revenu pour déjeuner ?
lui demanda le seigneur.
— Oui, monsieur.
— Mais tu te passeras bien de déjeûner.
— Et vous, dit le garçon, vous fâcherez-vous
de me donner à manger?
— Non, se hâta de répondre le seigneur, qui
lui fit servir à déjeûner.
En mangeant, le domestique prenait les meil-
leurs morceaux, et il disait :
— Vous ne serez pas fâché de me les donner,
n'est-ce pas?
• Mais le seigneur pensait : « En voici un petit
EX HAUTE-BRETAGN'E
■)/
qui est plus fin que les autres, et c'est lui qui
m'attrapera, si je ne me donne garde. »
Il dit à son domestique :
— Nous allons faire un autre arrangement : tu
resteras chez moi jusqu'à ce que tu entendes
chanter le coucou ; et dès qu'il aura chanté, tu
t'en iras.
On était alors en automne, et comme le sei-
gneur voulait renvoyer son domestique, il dit à
sa femme de monter dans un arbre pour chanter
comme le coucou.
— Entends-tu le coucou? dit son maître.
— Oui ; mais jamais je ne l'avais entendu si
tôt chanter.
Il prit son fusil, tira sur l'arbre d'où partait le
chant, et la femme tomba morte.
— Comment ! s'écria le seigneur, tu as tué ma
femme ?
— Êtes-vous fâché maintenant?
— Non, dit-il, mais va-t'en de chez moi.
Et il lui compta ses gages.
Le garçon alla retrouver ses frères, et tous les
trois essayèrent de brûler les balais que leur mère
leur avait donnés ; mais lesbaUU ne brûlaient
point.
{Conté à Saint-Casl en 1879 par Scolaitique DuraniL,
de Plévetion.)
158 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
Dans deux autres contes que j'ai recueillis en Haute-Bretagne,
il est aussi question de la punition que doit subir le premier
qui se fâche : dans l'un, le premier qui sera lassé doit recevoir
de l'autre un coup de poing; le domestique entré en service
vend les vaches qu'il gardait, et met deux queues dans le haut
d'un arbre pour faire accroire à son maître que le vent les a
enlevées ; il vend un troupeau de cochons, et plante les queues
dans une fondrière, comme s'ils s'y étaient embourbés; il vend
le grain d'une grange, et prétend que les rats et les souris l'ont
mangé ; il vend des arbres, et dit que les loups les ont dévorés ;
il descend dans un puits pour chercher un seau, et ayant heurté
son maître avec une grosse pierre, celui-ci finit par se fâcher, et le
domestique le tue d'un coup de poing. Voici le second conte
que je donne in extenso à cause de son peu d'étendue.
^^/^ ^ffrS ^0/^ o^O''^ 5^,0 '^ (?>^,^ (î^O'^ (S^,0/cJ
XI
LE FERMIER ET SON DOMESTIQjUE.
jL était une fois un ouvrier qui cherchait
de rou\Tage : il se présenta à une ferme
où il fut gagé, et on mit dans les condi-
tions du marché que le premier, soit le maître,
soit le domestique, qui ne serait pas bien aise,
aurait le nez coupé.
Le fermier envoya son domestique décou\Tir
une maison sans lui désigner laquelle ; il alla à
l'endroit désigné et enleva la toiture d'une étable,
puis celle de la maison principale. Son maître
survint et s'écria :
— Ah ! malheureux ! je ne t'avais pas dit
cela.
— Quand je n'ai plus eu d'ouvrage à la petite,
je suis monté sur l'autre; est-ce que vous n'êtes
pas bien aise?
— Si, si, se hâta de répondre le fermier.
Il lui dit ensuite :
— Tu vas faire la soupe, et tu ne manqueras
l60 CONTES POPULAIRES
pas d'y mettre oignon, carottes, persil, et tout
ce qu'il faut.
Le domestique prit un petit chien nommé
Persil, auquel son maître tenait beaucoup, et le
fourra dans la marmite.
A l'heure du repas, le fermier revint :
— As-tu bien fait la soupe ? demanda-t-il.
— Oui, oui, j'ai mis dans la marmite persil
et tout.
— Malheureux ! s'écria le maître quand il eut
soulevé le couvercle, tu as fourré dans la soupe
mon petit chien que tout le monde aimait à la
maison !
— Est-ce que vous n'êtes pas bien aise? dit le
domestique.
— Si, si, répondit son maître.
Le domestique fit encore plusieurs tours, et le
fermier lui dit :
— Quand le coucou chantera, tu partiras.
Et il ordonna à sa fille de monter dans un poi-
rier et de chanter : Coucou ! coucou !
— Je n'ai jamais vu cet oiseau-là, dit le do-
mestique.
Il secoua le poirier, et la fille tomba par terre.
— Je l'ai vu, le coucou, dit-il à son maître, qui
se mit à jurer comme un charretier embourbé.
— Vous n'êtes pas bien aise? demanda-t-il.
. — Si, si, se hâta de répondre le fermier, qui
EX HAUTE-BRETAGXE. l6l
fut encore plus aise quand, peu après, le domes-
tique partit de son plein gré.
(Conte en iSSo par Jean Le Tanneur, d'Ere:.')
Dans le conte précédent, qui par plus d'un point ressemble à
celui-ci, se trouve l'épisode du morceau de chair que le pre-
mier fâché doit se laisser enlever et qui figure dans plusieurs ré-
cits de pays très-différents.
En France, on le retrouve dans Fanch Scouarnee, conte breton
de Luzel (Mélusinc, col. 465), où il est suivi d'observations de
M. Reinhold Koehler, qui cite un grand nombre de similaires
étrangers ; Janvier et Février, autre conte de Luzel (cinquième
rapport, p. 29); icî trois Frères, le Maître cruel et le Tartaro,
conte basque recueilli par Webster ; Jean et Pierre, conte lor-
rain de M. Cosquin, qui le fait suivra d'une intéressante disser-
tation. On peut aussi consulter les notes mises par M. Loys
Brueyre à la suite du conte anglais Jack et les Géants, p. 2; des
Contes populaires de la Grande-Bretagne, et la Mythologie -^polo-
gique de M. de Gubematis, t. I, p. 499, qui vise surtout les
coups de poing à recevoir. (Cf. aussi sur cet épisode le Jeune
géant, de Grimm.)
III
LES
DIABLERIES, SORCELLERIES
ET HISTOIRES DE REVENANTS.
§ I. — LES DIABLERIES.
[E diable joue un grand rôle dans la littérature léo-en-
daire de la Haute- Bretagne ; comme dans les fabliaux
du moyen âge et dans les histoires de la Légende
dorée, il finit toujours par être dupé, soit par la finesse des
hommes et surtout des femmes, soit par les prêtres, qui l'exor-
cisent au bon moment et lui arrachent sa proie.
Le diable, que les pa3'sans gallots mettent en scène dans des
récits nombreux, mais peu variés, est généralement un hoiihcmme
de diable qui vient quand on l'appelle, et qui, moyennant un
pacte signé, parfois sur une simple promesse, accorde ce qu'on
164 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
lui demaïuie. Il n'est guère de pays où l'on n'entende parler
des apparitions contemporaines du diable ; on cite les endroits,
]C nom des personnes qui l'ont vu, et la plupart de mes conteurs
semblaient y croire fermement.
Le diable est fidèle observateur des conventions, qu'il exé-
cute à la lettre et avec une entière bonne foi ; si l'assistance
ne le considérait pas comme le grand ennemi, elle éprouverait
à coup sûr une sorte de sj'mpathie pour celui qui se fait si
souvent tromper.
Dans une autre série de légendes, qui sont d'origine chré-
tienne et même cléricale, le diable joue le rôle d'un croquemi-
taine, qui vient se mêler aux danses pour emporter ceux qui se
livrent à ces amusements contre lesquels l'Eglise a, surtout en
ces dernières années, dirigé une sorte de persécution.
Outre les légendes diaboliques qui suivent et celles que j'ai
publiées dans mes Contes populaires, on pourra consulter, au
sujet du rôle qui est attribué au diable dans la Haute-Bretagne,
les Légendes du Morbihan, du docteur Fouquet, et principalement
celles intitulées : la Jument du diable, et le Douanier emporté par
le diable.
Dans les Veillées de l'Armor, de M. du Laurens de la Barre,
se trouvent deux récits de diableries : le Pécheur de Konkored et
le Diable boiteux, dont l'un a été recueilli en pays gallot ; le vo-
lume des Fantômes Bretons, du même auteur, contient aussi deux
autres contes diaboliques : Une chaise en enfer et h Garde-Chasse du
diable ; et dans l'important volume de M. Luzel : Contes chrétiens
de la Basse-Bretagne, actuellement sous presse, figurent des aven-
tures diaboliques du plus haut intérêt.
©S
1
LA COaUETTE ET LE DIABLE.
jL y avait une fois à Erquy, il y a bien
longtemps de cela, une fille qui s'appe-
lait Adèle Hourdin. Comme elle était
pauvre, elle ne pouvait avoir de beaux habits
comme les jeunes filles de son âge, et elle était
humiliée de ses cotillons tout rapiécés, de ses
coiffes de gros fil roux et de ses sabots usés.
Un jour, plus dépitée que de coutume, elle
s'écria :
— Je ne peux aller à aucune assemblée, parce
que je n'ai pas d'habits; je me donnerais bien au
diable pour en avoir d'aussi beaux que les autres !
Adèle, qui demeurait seule dans une petite
maison, avait oublié son souhait : quelques jours
après, elle vit arriver chez elle, à la nuit close, un
beau monsieur qui lui demanda si elle était à son
aise et si elle avait quelque chose à désirer. Elle,
l66 CONTES POPULAIRES
qui n'était point des plus fines, lui raconta toutes
ses affaires et lui dit qu'elle était humiliée de
n'avoir que de vilains habits.
— Je vais, lui dit le monsieur, vous donner de
l'argent, et rien ne vous manquera; j'y mets pour
seule condition que vous vous engagerez par écrit
à être à moi dans trois ans, si vous ne pouvez me
rendre ce que je vous aurai prêté.
Elle qui pensait que le monsieur entendait
qu'au bout de trois ans il l'aurait épousée, con-
sentit très-volontiers à l'engagement.
Rien ne manquait chez elle : elle avait à souhait
des bêches pour travailler son jardin, des ton-
neaux de cidre, des pièces de toile, de beaux co-
tillons de rayé. Quand elle désirait quelque chose,
il lui suffisait de le demander au monsieur, qui
venait tous les soirs chez elle, lorsque la nuit était
close.
Ses voisines, qui l'avaient connue si pauvre,
s'étonnaient de voir que tout d'un coup elle était
dans l'abondance, et elles se demandaient com-
ment elle avait bien pu s'y prendre pour cela.
L'une d'elles vint un jour la voir et lui dit :
— Prête-nous des outils, Adèle ?
— Non, dit-elle, je ne peux.
— Est-ce qu'ils ne sont pas à toi?
— Si, ils sont à moi; mais je ne peux les prêter.
— Qui te les a donnés?
EX HAUTE-BRETAGXE 167
— Écoute, je vais te conter cela à toi ; mais il
ne faut rien en dire à personne. J'ai un galant
qui est un bel homme et qui me donne tout ce
que je veux.
Elle lui montra son armoire qui était bien
garnie et un coffre où il v avait du vin de toutes
les couleurs.
— Mais, lui dit sa voisine, on ne le voit point,
ton monsieur.
— C'est, répondit-elle, qu'il ne vient que la
nuit.
La voisine avait promis le secret; mais la
langue lui démangeait de raconter ce qu'elle avait
entendu et vu, et en peu d'instants tout le village
en fut informé. Les gars dirent qu'ils iraient le
soir chez la Hourdine, et à la brune ils entrèrent
chez elle ; mais ils n'y restèrent pas longtemps.
Ils entendaient dans le grenier un tapage si fort
qu'il semblait que la maison allait tomber par
terre. Ils eurent peur et se hâtèrent de retourner
chez eux.
Le lendemain, ils racontèrent leur aventure à
d'autres garçons qui se moquèrent d'eux et leur
dirent :
— Vous êtes de bons diots, vous autres ; vous
avez eu peur d'un chat qui jouait dans le grenier.
Il nous faut inviter la Hourdine à venir avec nous
dimanche prochain, à l'assemblée de Saint-Sé-
t68 contes populaires
bastien, et le soir nous irons tous ensemble la ra-
mener chez elle.
Ils la conduisirent à l'assemblée, lui achetèrent
des amandes et lui payèrent du cidre et du café,
puis ils vinrent au soir dans sa maison.
— Donne-nous un petit coup de vin à boire,
Adèle, nous qui t'avons promenée et défrayée
toute la journée.
— Mon galant m'a bien défendu d'en donner
à personne; mais vous avez été si gentils pour
moi que je vais aller vous en chercher une bou-
teille.
A peine l'eut-elle atteinte, que la porte de l'es-
calier qui menait au grenier s'ouvrit, et le mon-
sieur descendait les marches. Avec le doigt, il
montrait la porte aux garçons sans rien leur dire,
mais avec des yeux si terribles qu'ils se hâtèrent
de sortir.
Quand ils furent au milieu de l'aire, ils enten-
dirent Adèle qui jetait des cris comme si on la
tuait. Ils pensèrent que le monsieur n'était autre
que le diable, et ils allèrent chercher le recteur
d'Erquy. Mais celui-ci ne voulut pas aller tout
seul combattre le démon, et il recommanda aux
garçons de dire à la fille de venir lui parler le
lendemain.
— Que me voulez-vous, monsieur le recteur ?
dit-elle quand elle fut arrivée.
EN HAUTE-BRETAGXE 169
— Qu'est-ce que le galant que vous avez ?
— Je n'en sais rien et ne le lui ai pas de-
mandé, répondit Adèle. C'est un homme qui est
venu me voir. Il me dorme tout ce que je veux,
et il m'a dit qu'il me prendrait au bout de trois
ans.
— Vous avez fait un engagement avec lui ?
— Oui, et il arrive tous les soirs par le grenier.
— Ali ! il vient par le grenier ?
— Oui, il n'entre jamais par la porte qui donne
sur l'aire.
— Qu'est-ce qu'il fait avec vous tous les jours?
— Il se couche avec moi ; mais cela ne me
plaît guère, car il a des griffes pointues, et il
m'égratigne.
— Malheureuse! s'écria le recteur, vous vous
êtes domiée au diable !
— Ali ! non, monsieur le recteur.
— Si; vous avez dit un jour que vous vous
donneriez bien au diable pour avoir de beaux ha-
bits ; il vous a prise au mot, et vous êtes perdue.
Comment ferai-je pour vous tirer de ses griffes ?
— Ah ! s'écria-t-elle, je n'irai pas coucher chez
moi ce soir.
— Si, il faut y aller, car il ne viendrait pas ici.
Ce ne sera pas encore aujourd'hui que je vous déli-
vrerai; mais ayez soin de regarder comment ses
pieds sont faits.
lyO CONTES POPULAIRES
— Je n'y ai jamais pris garde; mais je sais
bien qu'il a aux mains des griffes pointues.
Quand la Hourdine vit son galant arriver le
soir, elle ne manqua pas d'aller lui regarder les
pieds ; elle les toucha même de ses doigts et vit
qu'ils étaient difformes.
Le monsieur lui dit : -
— C'est Lechien — ainsi se nommait le rec-
teur — qui t'a ordonné de me regarder les pieds ?
Et il se mit à la battre, et lui jura que si elle
laissait encore quelqu'un venir dans sa maison, ce
serait pour elle un malheur.
La Hourdine alla dès le matin raconter tout
au recteur, et, le soir arrivé, il vint à la maison
de la fille avec deux autres prêtres, et passa son
étole au cou du diable; mais celui-ci mit en
pièces toutes les étoles de la paroisse et battit les
deux prêtres. Il ne restait plus qu'une étole : c'était
celle d'un jeune vicaire qui était un petit saint
homme ; le diable ne put la déchirer, et la fîlle
fut délivrée ; mais le diable, en s'en allant, em-
porta plus de la moitié de la maison. Depuis
ce temps on a essayé de la rebâtir; mais les
pierres ne tenaient pas l'une sur l'autre.
Le recteur dit à la Hourdine, quand elle fut dé-
livrée :
— Tâche de ne pas recommencer : si tu te
donnais au diable une seconde fois, tu resterais
EX HAUTE-BRETAGXE I7I
entre ses griffes, car cela donne trop de mal aux
prêtres de chasser le démon.
(jConté par Rose Renaud, de Saint-Casi, qui-^a appris
de la veuve Chauvel, d'Erqny.')
Il est souvent question de pactes dans les contes gallots.
(Cf. le Pacte, n" xlii ; Rodomoni, n» xlviii ; les Femmes et h
Diable, no XLiv des Contes populaires!)
Dans ces contes, le diable s'en va en vent, et abat le pignon
de la maison, ou des arbres ; dans le récit qui suit, ce sont des
pommiers qu'il déracine en s'en allant. J'ai entendu raconter
sérieusement dans l'IUe-et-Vilaine qu'une trombe qui dévasta
un grand espace de pays, avait commencé à une ferme d'où le
diable, après avoir été exorcisé, s'en était allé en vent. Cf. aussi,
sur la manière dont le diable exorcisé s'en va, E. Cordier, Lé-
gendes des Hau'es-Pyrénies, p. 47.
II
LE DIABLE DANSEUR.
|N jour, dans une noce de campagne, une
jeune fille qui, depuis longtemps, était
« au hâle, » c'est-à-dire que personne
n'avait invitée à danser, s'écria :
— Toutes les autres ont trouvé des danseurs ;
j'en veux un aussi, moi, serait-ce le diable!
Peu après qu'elle eut dit ces paroles, un mon-
sieur que personne ne connaissait entra dans la
maison, salua la compagnie, et vint inviter la
jeune fille. Elle accepta volontiers et n'eut pas à
se plaindre de son cavalier, car il dansait mieux
qu'aucun des gens de la noce, et, à la fin des
figures, il enlevait sa danseuse dans ses bras comme
si elle n'avait pas plus pesé qu'un enfant.
Un des assistants remarqua que l'étranger avait
les pieds faits comme ceux d'un poulain, et il se
hâta d'aller avertir le prêtre. Celui-ci n'était pas
fort aise de venir (car, paraît-il, les combats avec
le diable sont pénibles pour les exorcistes). Il
(lonsentit pourtant à se déranger, et il arriva dans
COXTES POPULAIRES EX HAUTE-BRETAGXE I73
l'aire de la ferme à un moment où l'on finissait
une danse, et où chacun allait boire : le diable
prenait sa moque de cidre comme les autres. Le
recteur fit avertir la danseuse de venir lui parler,
et il lui recommanda, quand son cavalier revien-
drait la prendre, de laisser, comme par mégarde,
tomber à terre son mouchoir.
La fille rentra et fit ce qui lui avait été ordonné,
et comme son danseur se baissait pour ramasser
le mouchoir, le prêtre, qui était aux aguets, lui
passa vivement une étole autour du cou.
Quand le diable se vit pris, il dit :
— Voilà une chose qui me fitit bien du tort :
si la fille avait encore dansé quatre contredanses
avec moi, je l'aurais emmenée danser ailleurs.
Le recteur lui commanda de s'en aller en fumée
ou en vent.
— En fumée, dit le diable, j'étoufferais tous
ces gens-ci qui m'ont donné du cidre à boire et
qui ont été bien honnêtes avec moi; j'aime mieux
m'en aller en vent.
Il ne fit pas grand mal à la maison ; mais dans
un verger qui y touchait, il abattit vingt pom-
miers.
(Conté par Aime Pierre, de Liffré.')
On mcoiite un peu partout, en Haute-Bretagne, des histoires
174 COXTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
analogues qui ont vraisemblablement leur origine dans la per-
sécution que le clergé a dirigée contre les danses.
Parfois même le diable se permet de paraître dans les villes. On
racontait autrefois à Dinan qu'il était venu assister à un bal public,
sous la Restauration. Un soir, qu'on dansait à la Fontaine-des-
Eaux, un monsieur, vêtu de noir, vint se mêler aux danseurs.
Bientôt on s'aperçut qu'il avait un pied fourchu : on alla chercher
M. Bertier, alors supérieur du petit Séminaire,; il exorcisa le
danseur qui se dissipa en fumée, non sans laisser après lui,
comme tous les diables qui se respectent, une forte odeur de
soufre. (Cf. sur le danger d'invoquer le diable : les Femmes et
le Diable, n» xliv des Coules populaires de la Haute-Bretagne ; la
Coquette et le Diable dans le présent volume ; et sur l'interven-
tion du diable dans les danses : h Pacte, n° XLii ; le Diable mé-
iiétrier, no L.)
III
MISÈRE.
ix petit bonhomme qui s'appelait Misère
a^i.!» avait une maison sur le haut d'une mon-
tagne. Il se dit :
— Je ne puis pas rester ici, car je n'ai pas d'ar-
gent ni de pain, et je ne veux pas vivre de mes
rentes. Je vais aller trouver un forgeron et me
placer chez lui comme apprenti.
Il ne resta pas huit jours chez son patron sans
avoir envie de s'en aller.
— Je suis bien bête, dit-il, de rester ici. Je sais
tnaisonner; je vais me construire une petite ca-
bane, et j'y porterai tout ce qu'il faut pour forger.
La maison faite, il arrangea derrière elle un
jardin où il planta toutes sortes d'arbres, puis il
se mit à réfléchir.
— Je suis bien bête, dit-il, de me crever à tra-
vailler, tandis que Satan a de l'argent en enfer.
Il monta sur le haut de sa cheminée pour ap-
peler le diable :
— Satan, cria-î-il, apporte-moi de l'argent; si
176 COXTES POPULAIRES
tu veux, je vais me donner à toi, et au bout de
dix ans tu m'emporteras.
Ils s'arrangèrent ensemble moyennant cent
mille francs, avec lesquels le petit bonhomme
pouvait, disait-il, vivre de ses rentes.
Il travaillait pourtant quelquefois, mais à ses
heures. Un an se passe, puis deux, puis trois, et
bientôt les dix années furent écoulées, et il ne
pensait plus que le temps était bientôt arrivé.
Voilà le diable qui vient à la maison du bon-
homme :
— Je viens te chercher. Misère.
— Tu vas bien me donner le temps de boire
une moque, dit Misère, et tu vas venir avec moi.
Misère avait eu la malice de construire un four,
et le diable et lui allèrent s'amuser dedans à faire
des tours de force; quand le bonhomme vit que
Satan était plus malin que lui, il dit :
— Faisons un autre jeu, si tu veux. Tu es puis-
sant, puisqu'avec ta fourche tu remues comme
braise les gens en enfer. Voici une petite boîte
dans laquelle je mets mes clous ; nous allons les
tirer, et quand ils seront ôtés, je parie ce que tu
voudras que tu n'es pas capable de te fourrer
dedans .
— Ce n'est pas grand'chose à faire, dit le diable.
Il se mit dans la boîte, et quand il y fut, Mi-
sère replaça le couvercle si doucement que le
EX HAUTE-BRETAGXE I77
•diable ne s'en aperçut pas, et il le cloua avec
•des clous bénits, de sorte que Satan ne pouvait
sortir.
— Misère, dit le diable, tire-moi d'ici, et je te
donne encore dix ans à vivre.
— Je veux bien ; mais il faut que de plus tu
me fournisses autant d'argent que la première
fois.
— Je t'en apporterai demain, dit le diable.
— Non, tout de suite, ou je te laisse où tu es.
Le diable lui jura qu'il lui donnerait encore
cent mille firancs ; Misère le lâcha, et le lendemain
l'argent fut apporté.
Misère se dit alors :
— Le diable sait bien que je demeure ici ; il faut
que je m'en aille bien loin, pour qu'il ne puisse
me retrouver.
Misère abandonna sa cabane, et bien loin de là
il construisit une maisonnette; dans son jardin, il
avait toutes sortes de fruits, et il exerçait toujours
son métier de forgeron.
Les dix ans s'écoulèrent encore, et Misère ne
songeait plus au diable. Un jour qu'il était monté
dans son noyer pour ramasser des noix, U le vit
arriver et lui dit :
— Viens m'aider à cueillir des noix pour man-
ger en enfer, ou bien je ne t'en donnerai pas.
Quand le diable fut grimpé dans le noyer,
178 CONTES POPULAIRES
Misère alla à sa forge faire rougir trois barres
de fer qu'il arrosa d'eau bénite, et les mit sous.
les pieds du diable :
— • Que tu me brûles dur, Misère ! s'écriait
Satan.
— Tu brûles bien tes diablotins, répondit Mi-
sère ; pourquoi ne te brûlerais-je pas aussi, moi?
— Si tu veux me laisser, je te donne encore
dix ans à vivre.
— Oui, dit Misère, mais à la condition que tu
emplisses ma cheminée d'argent, depuis le haut
jusqu'en bas.
Le diable y consentit, et il vint avec des sacs
pour accomplir sa promesse. Mais Misère avait
averti des femmes qui étaient dans la maison, et
à mesure que le diable mettait de l'argent dans
la cheminée, elles le retiraient, de sorte que Satan
ne pouvait la remplir ; à la fin il dit :
— Tu m'as ruiné, tu as ruiné l'enfer ; mes
diablotins m'accablent de reproches et sont sans
cesse à me dire qu'ils n'ont plus d'argent. Je ne
veux plus de toi, et je te laisse aller, si tu ne
veux plus de moi.
Peu après. Misère mourut, et il monta au pa-
radis, où il dit à saint Pierre de lui ouvrir la
porte.
— Comment t'appelles - tu ? demanda saint
Pierre,
EN HAUTE-BRETAGNE 1 79
— Misère.
— Je ne connais pas de misère ici ; va plus
loin ; tu trouveras ton affaire.
Misère alla à la porte du purgatoire, frappa à
l'huis, et on vint lui ou\Tir.
— Comment vous appelez-vous, bonliomme?
— Misère.
— Allez plus loin ; il n'y a pas de place ici
pour vous.
Misère prit tout penaud le chemin de l'enfer
en disant :
— Il paraît que c'est là que le bon Dieu veut
que j'aille.
Il frappa à la porte, et le premier commis du
diable vint lui ouvrir.
— Comment t'appelles-tu?
— Misère.
— Ah ! j'ai entendu parler de toi.
— Y a-t-il une place pour moi par ici?
Le diable et les diablotins vinrent, et quand
Satan aperçut le bonhomme, il s'écria :
— Je ne veux pas de toi. Misère. Je sais ce que
tu m'as fait ; va-t'en hors d'ici.
Et Misère revint sur la terre, et il n'est pas
mort.
(Conid fil i8jç par Etienne Pluel, de Saint-CasI .')
Le conte de Misère présente des ressemblances avec le DiaBlt
l8o CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
attrapé, no XLI des Contes populaires de ta Haute-Bretagne, où se
retrouvent les pérégrinations à la porte du paradis, du purga-
toire et de l'enfer. (Cf. Webster, Quatorze; Cénac-Moncaut,
le Sac de la Ramée; Deulin, le Grand Chaleur ; H. Carnoy, Bras
d'acier.') La cheminée, que le diable ne peut emplir, a son simi-
laire dans la botte percée du conte de Grinim, intitulé : la
Tombe.
^Vf?>|Vf?;!i,i$)^ICW|iîîT^
§11.
LES LUTINS ET LES SORCIERS.
[A croyance aux luuns existe encore sur beaucoup de
points de la Haute-Bretagne : les lutins qui, d'après
la nature de leurs fonctions, portent des noms diffé-
rents, sont une race espiègle, généralement malfaisante, mais
susceptible néanmoins de s'attacher à des personnes ou à des
maisons et d'y faire tout prospérer, à la condition que rien ne
vienne les troubler et qu'on ne contrarie pas leurs habitudes.
Les histoires de lutins sont en général fort courtes. J'en
donne ici une comme spécimen. Dans ses Légendes du Morbilxiii,
le docteur Fouquet en cite un assez grand nombre, et il semblerait,
d'après la place qu'ils occupent dans ses récits, que les Gallots
du Morbihan y croient plus fermement que ceux du versant de
la Manche. Voici, quelque peu abrégé, celui qui m'a semblé le
plus joli ; il est intitulé : Les Follets et les vieilles Filles.
Les follets tourmentaient toute la nuit deux vieilles filles qui
avaient essayé vainement de les repousser à grand renfort de
médailles et de chapelets : un soir elles aspergèrent d'eau bénite
toute la maison, y compris les portes, les fenêtres et le foyer, puis
elles se couchèrent ; la nuit venue, les follets arrivèrent comme
de petits fous, mais l'eau bénite les briila. Alors ils grimpèrent
jusqu'aux gazons du toit qu'ils jetèrent un à un dans le foyer
par la cheminée, et, marchant avec précaution sur ces gazons
l82 CONTES POPULAIRES
étendus, ils arri%'èrent au lit des vieilles filles, qu'ils se mirent à
fouetter en chantant en chœur ; « Tout n'est pas béni ! tout
n'est pas béni ! »
Certains animaux passent pour lutins : on les désigne sous le
nom d'animaux lutins ou d'animaux sorciers. Dans mon Essai
sur les traditions, superstitions et légendes de la Haute-Bretagne,
j'ai cité quelques récits où ils figurent, et l'on trouvera ci-aprés
le Mouton sorcier. Madame de Cerny, p. 26-30 de son curieux
ouvrage déjà cité, raconte aussi l'histoire du Liîvre à Campion ,
qui se plaisait à faire courir les gens, et qui joua à Campion le
mauvais tour de lui arracher des mains une trique qu'il portait
et de faire pleuvoir sur son dos une grêle de coups.
Je n'ai recueilli sur la sorcellerie qu'un petit nombre de
contes, tous très-courts ; il y en a trois dans les Contes popu-
laires de la Haute-Bretagne : le Sorcier, n» XLV, qui possédait le
livre mystérieux du Petit Albert; le Loup-garou, no xLvn, et
les Chats sorciers, n" Li. J'en mets un plus loin, qui me semble
une réminiscence du sabbat. Mais il est probable qu'il existe des
légendes de sorcellerie et de mauvais œil, car on croit encore
en beaucoup de pays que certaines gens peuvent fainer (^fasci-
nirc, le dérivé est régulier), c'est-à-dire ensorceler les maisons,
qui ne peuvent être débarrassées que moyennant certains exor-
cismes.
Dans les Ugeiides du Morbihan du docteur Fouquet, se trouve,
sous le titre du Meunier qui jette des sorts, un curieux récit qui
diffère de ceux que j'ai moi-même recueillis. Un meunier qu'un
homme avait refusé de prendre dans sa carriole lui annonce que,
quand il repassera par là, son cheval ne pourra avancer d'un
pas. C'est ce qui arrive en effet; mais un mendiant qui se
trouve sur la route demande à l'homme sa veste et son fouet,
puis « fait un signe de croix de la main gauche et à rebours.
EX HAUTE-BRETAGXE 183
•et se met à fouetter la veste en criant à chaque coup : Passe
ça à l'aut'e. » Quand la veste eut été bien battue, le cheval
marcha. Le lendemain, le reboutous de Pluherlin passa par l'au-
berge où l'homme s'était arrêté, et dit qu'il venait de voir le
meunier qui avait les yeux gros comme le poing et le corps
tout marbré. Au jour il avait, disait sa femme, crié comme si
■on l'écorchait, et il avait ensuite été forcé de se mettre au lit.
Dans un autre conte, intitulé : Clémence de Cancoêl, il est
parlé d'un homme qui tous les vendredis va au sabbat monté
5ur son bâton de genêt, et murmurant certaines paroles ma-
giques.
I
LE FAUDEUR OU LE LUTIN DES SENÂS.
sL y avait une ferme où un homme qui
couchait dans le grenier à foin était
faudé, ou, si vous aimez mieux, foulé
toutes les nuits par le Faudeur, qui est le lutin des
senâs (i) ; il souffrait d'être ainsi malmené pen-
dant les nuits, et il maigrissait à vue d'œil. Il s'en
plaignit à la fermière, qui mit sur le bord d'une
petite fenêtre par où passait le Faudeur un godet
plein de petits pois.
Quand le lutin arriva comme d'habitude, il
entra étourdiment et renversa le godet, et il passa
toute la nuit à ramasser les pois ; mais il ne
fauda pas le garçon.
Un autre gars qui couchait aussi dans le grenier
à foin fut faiidc à son tour ; il descendit à l'écurie
et fut encore faudé.
Il se dit : «Je vais tâcher d'attraper le lutin ». Et
(i) Senâs, grenier à foin, du vieux français : sanail.
CONTES POPULAIRES EX HAUTE-BRETAGXE l8>
il mit à côté de lui des déchets de trèfle battu,
puis il resta sans remuer, comme s'il dormait.
A la clarté de la lune, qui était dans son plein,
il vit venir le lutin qui montait par l'échelle et
qui ressemblait à un chat. Qiaand il fut à portée
du garçon, celui-ci se releva et le saisit brusque-
ment dans son ballin ou couverture de lit, et il lui
semblait qu'il tenait à la main un morceau de laine.
Alors le garçon prit du déchet de trèfle et en jeta
à la figure du lutin, qui lui en jeta à son tour. A la
fin, le Faudeur s'en alla et descendit l'échelle en
poussant des éclats de rire ; mais il ne revint plus.
{Conté en iS'j') par Rose Renaud, de Saint-Cast,
qui le tient de son père.')
Dans les Follets du cMteau de Callac, le docteur Fouquet parle
de œil que les follets sont obligés de ramasser : cette manière de
se débarrasser des lutins est connue dans presque tous les pays
d'Europe. Les Veillées bretonnes de Luzel contiennent aussi de
curieux détails sur les lutins du pays breton.
Outre le Faudeur ou Faudoux, les Gallots connaissent un
grand nombre de lutins que parfois ils désignent sous le nom
générique de Mait' Jean (Cf. le Maistr' Yan des Bretons breton-
nants) ; les principaux sont V Eclairons ou feu follet ; le Houpoux,.
qui s'amuse à appeler les gens le soir, et les bat quand ils ré-
pondent ; Mourioche, lutin qui a des formes variées et qui se
contente en général de faire peur ; Nicole, le lutin-poisson, quî
s'amuse à brouiller les amarres des bateaux, à déchirer les
filets, etc.
«i
^^^^^^^^^^^^^^
II
LE MOUTON SORCIER.
|NE jeune fille de Bourseul alla un jour à
" l'auberge, où elle resta à boire avec les
cheminiattx — ce sont les terrassiers em-
ployés sur les routes. — Elle se fit dire la bonne
aventure et tirer le grand jeu.
Il était tard quand elle sortit de l'auberge, et
elle vit qu'elle était suivie par un mouton qui ne
la quittait pas plus que son ombre. Elle se re-
tourna vers lui pour le chasser ; mais loin de
prendre la fuite, le mouton se mit à frapper des
coups de tête dans son tablier.
La jeune fille vint à passer près d'une ferme
dont elle connaissait lés habitants ; elle résolut
d'y aller pour demander du secours ; le mou-
ton la suivit et ne s'arrêta qu'à la barrière de
l'aire. Elle pria le fermier de venir la reconduire
jusque chez elle, parce qu'elle avait peur d'un
mouton qui la suivait avec obstination. Le maître
■du logis refusa ; mais un garçon qui était là pro-
posa de l'accompagner, et il se mit en route avec
CONTES POPULAIRES EX HAUTE-BRETAGXE 187
elle. Le mouton les suivit, et il frappait des
coups de tête dans les cotillons de la jeune fille.
Le garçon essayait de l'atteindre avec son bâ-
ton ; mais l'animal esquivait les coups et trouvait
moyen de venir heurter avec ses cornes le tablier,
qui bientôt fut en lambeaux. Le chien de la
ferme, loin de vouloir mordre le mouton, avait
la queue entre les jambes et hurlait de frayeur.
— Puisque le chien a peur, dit le garçon à la
fille, je m'en vais; arrangez-vous comme vous
pourrez.
Il prit son chapelet et s'en alla en disant ses
patenôtres.
Le mouton accompagna la jeune fille jusqu'à la
porte de sa maison. Elle eut si peur de cette aven-
ture que, se croyant damnée, elle se fit religieuse,
et le garçon qui l'avait accompagnée devint prêtre.
Cette légende est populaire dans les environs de Plélan-le-
Petit (Côtes-du-Nord), et l'on cite les noms de ceux à qui elle
est arrivée.
Les lutins et les sorciers peuvent prendre la forme de presque
tous les animaux domestiques. (Cf. Traditions, superstitions et
légenâes de la Haute-Bretagne, p. 9, 21 et sqq.) Mais la forme
qu'ils affectionnent est celle du chat ; les chats eux-mêmes sont
sorciers quand on ne leur a pas coupé le bout de la queue. (Cf.
Contes populaires de la Haute-Bretagne, n°^ Li et m.)
III
LE SORCIER.
>N soir un domestique que ses maîtres
avaient envoyé chercher du cidre trouva
des sorciers qui l'emmenèrent avec eux.
Il fut contraint de les suivre, et il leur dit :
— Où allons-nous comme cela?
— En Espagne boire du vin.
Pendant la route, un des sorciers dit au do-
mestique :
— Mon garçon, quand tu auras bu du vin, on
va dire : « Où allons-nous aller à cette heure ? »
Tu auras soin de répondre : « D'où nous venons, »
ou sans cela tu serais contraint de rester avec
nous.
Le domestique arriva en Espagne et goûta du
vin qu'il trouva excellent, et les sorciers en burent
pareillement, puis ils dirent :
— Où allons-nous maintenant ?
— A l'endroit d'où nous venons, répondit le
domestique.
A l'instant, il se retrouva à la porte du cellier ;
CONTES POPULAIRES EX HAUTE-BRETAGNE 189
et comme son pot était plein, il rentra chez ses
maîtres.
— Tu as été bien longtemps au cellier, dirent-ils.
Quand ils versèrent le contenu du pot, au lieu
de cidre, ils trouvèrent du vin.
(Conté en iSjç far Pierre Derou, de Collince,
âgé de cinquante-huit ans.)
M. Jollivet, dans sa Géographie des Cotes-du-Nord, Guingamp,
1854, t- I> P- 61, à l'article Saint-Donan, cite un petit conte
assez semblable : « Le soir d'une noce, le cidre venant à
manquer, le jeune marié se munit de deux énormes pots à
cidre, et alla en chercher lui-même. Arrivé aux CroLx-Ric, il
se trouva au milieu d'une ronde de lutins qui l'emmenèrent
aux Canaries : « Remplis vite tes pots de vin, lui dit l'un d'eux,
« et dis-nous où tu veux aller. — A l'endroit d'où nous ve-
« nons,'» répondit-il, et le voilà de retour aux Croix-Rio. Il
courut bien vite près de ses convives, raconta ce qui venait de
lui arriver et versa à tout le monde des rasades qui dissipèrent
les doutes qu'avait pu faire naître son récit. »
C'est auprès des croix que les sorciers passent pour s'assem-
bler, et il n'est guère de commune où l'on ne cite quelques
carrefours ornés de croix qui leur servent de lieu de rendez-vous .
l-i
§ m.
LES REVENANTS.
SES histoires de revenants et d'apparitions sont innom-
brables, et leur récit, où souvent les conteurs assurent
avoir figuré ou dont ils citent les héros qui sont par-
fois des gens connus dans le pays, excitent la terreur parmi les
auditeurs, qui y croient presque toujours fermement.
L'apparition des revenants est en général motivée par une de-
mande qu'ils ont à faire à des \'ivants : ils viennent réclamer
l'accomplissement d'un vœu, les messes qui leur sont nécessaires
pour sortir du purgatoire, le paiement d'une dette qu'ils ont ja-
dis contractée. D'autres, ayant pendant leur vie fait une pro-
messe à quelqu'un, reviennent pour l'accomplir.
Certains revenants semblent avoir pour but d'avertir ceux
qu'ils ont aimés de changer de conduite ou de faire pénitence.
11 en est qui sont condamnés à revenir sur terre pendant un
temps déterminé pour expier leurs fautes par une pénitence
posthume. Il y a enfin les revenants du cimetière, qui viennent
s'agenouiller la nuit sur les tombes, et qu'on doit bien se gar-
der de troubler, car la punition serait terrible. (Cf. Madame de
Cemy : les Trois mortes, la Jeune fille du cimetière.')
Aux apparitions nocturnes, on peut rattacher les avèiicmniis
et les aviiioiis, signes avant-coureurs d'une chose qui doit ar-
CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE 19!
river ; j'en ai cité plusieurs exemples dans ma brochure sur
les traditions, superstitions et légendes de la Haute-Bretagne, p. 28
et sqq. Voici deux exemples de ces récits, fort courts eu gé-
néral :
Une femme, dont le frère était malade, revenait du marché
le soir : elle vit son frère qui dansait devant elle sur la route.
Elle l'appela, mais sans recevoir de réponse : elle fit une prière,
et il disparut.
A la porte de sa maison, elle le revit encore qui dansait ; elle
pria, et il disparut de nouveau. En entrant dans la maison, elle
trouva son frère mort.
Un soir, un homme sentit qu'on lui donnait un coup de poing
sur la figure : il eut beau regarder autour de lui ; il ne vit per-
sonne. Il comprit alors que c'était un avènement, et remarqua
l'heure et le jour où cela lui était arrivé. Peu après, il apprit
qu'à cette heure même un de ses amis était mort.
^
I
LA MESSE DU FANTÔME.
i\"E nuit de la Toussaint, une femme resta
''^ endormie dans l'église de Plévenon, et le
bedeau, qui ne l'avait pas vue, ferma les
portes à clé.
Quand elle se réveilla, elle fut bien surprise de
se trouver à pareille heure dans l'église. Mais
elle n'était pas au bout de ses étonnements.
A minuit, elle vit s'avancer vers l'autel, dont les
cierges s'allumèrent d'eux-mêmes, un prêtre vêtu
comme pour dire la messe.
Après s'être incliné devant l'autel. Use retourna
du côté de la nef et dit par trois fois :
— Y a-t-il quelqu'un qui veuille répondre ma
messe ?
La femme avait trop peur pour oser souffler
mot, et le prêtre se retira dans la sacristie pen-
dant que les cierges s'éteignaient.
Dès que l'église fut ouverte, la femme courut
au presbytère et raconta au recteur ce qu'elle avait
vu et entendu.
COXTES POPULAIRES EX HAUTE-BRETAGKh I93
— Êtes-vous bien sûre de cela ? dit le recteur.
Si ce que vous affirmez est vrai, vous pouvez
rendre à une âme en peine un service signalé.
Retournez à l'église avec votre enfant qui n'a
pas encore dix ans ; ce sera lui qui répondra la
messe, et, quand elle sera terminée, l'officiant
lui demandera ce qu'il désire pour sa peine.
Vous lui recommanderez de dire : « Je demande
le ciel. »
La nuit suivante, la femme fut enfermée dans
l'église, ainsi que son enfant.
A minuit, le prêtre revint comme la veille, et
il dit d'une voix lente et grave :
— Y a-t-il quelqu'un qui veuille répondre ma
messe ?
— Ce sera moi, dit l'enfant en s'avançant.
— C'est toi, mon enfant ; viens ici.
Le petit garçon répondit la messe, et quand
elle fut terminée, le prêtre se retourna vers lui :
— Tu m'as rendu un grand service, car il y a
vingt-cinq ans que je \'iens ici toutes les nuits, et
grâce à toi, je suis maintenant débarrassé. Que
demandes-tu pour ta récompense, mon enfant ?
— Le paradis, répondit-il.
— Dans trois jours tu y seras.
Et le troisième jour, l'enfant mourut.
(Conté en iSy^ par Scclastique Durand, de Plevenon.")
194 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
On raconte souvent des histoires de prêtres qui reviennent
demander un répondant pour leur messe (Cf. Contes populaire
de la Haute-Bretagne, n» xtni ; Luzel, Veillées bretonnes, p. 3,
le Mort confesseur ; Fouquet, Légendes du Morbihan, p. 107, la
Messe du Fantôme').
Dans le conte de Bladé, intitulé : Le Bâtard, le héros, qui ne
doit montrer sa langue à aucune personne vivante avant que son
père l'ait vue, reçoit la communion des mains d'un prêtre-sque-
lette.
Il y a d'autres récits où les prêtres se montrent sur les routes,
tantôt glissant comme des ombres, tantôt venant demander l'au-
mône, et condamnés à errer jusqu'à ce qu'on leur ait donné
l'argent de messes qui leur ont été payées et qu'ils n'ont pas
dites.
M
j
I
®®®®®®®®® ■.®® ^® ®
II
LE LIXCEUL PROMIS.
[ EUX jeunes filles s'étaient promis que celle
qui sun'i\Tait à l'autre lui fournirait le
drap pour l'ensevelir. Peu après, une des
jeunes fiUes mourut, et son amie ne songea pas à
accomplir sa promesse.
Un soir que celle qui était vivante passait par
le cimetière, elle vit un drap et le ramassa ; mais
quand elle fut rentrée chez elle, elle entendit une
voix qui répétait :
— Rends-moi mon drap ! rends-moi mon drap !
Pendant toute la nuit, ces mots résonnèrent à
son oreille, et elle ne put s'endormir. Mais quand
le jour arriva, elle n'entendit plus rien et retourna
à son ouvrage, sans penser davantage à ce qui
était arrivé. La nuit d'après, dès qu'elle fut cou-
chée, la voix répéta :
— Rends-moi mon drap ! rends-moi mon drap !
Elle alla dès le matin se confesser au recteur,
qui lui dit :
— N'avez-vous fait aucune promesse?
196 COXTES POPULAIRES EX HAUTE-BRETAGNE
— Si, répondit-elle ; j'ai promis à une de mes
amies, qui est morte, de lui fournir le linceul pour
l'ensevelir, et je n'ai pas songé à cela quand elle
est trépassée.
— Eh bien ! il faut aller au cimetière ; vous
reporterez le drap, et vous l'ensevelirez ; je ne
serai pas loin, et je veillerai sur vous.
La nuit venue, la jeune fille porta le drap au
cimetière, et elle le posa à terre; son amie vint
se placer dedans, et il disparut aussi bien que la
défunte.
{Conté en décembre iSyç par Françoise Damont, i'Ercé.)
Les principaux épisodes de ce petit conte se retrouvent dans
h Drap mortuaire {Contes populaires de la Haute -Bretagne,
n" xLis), que j'ai entendu conter maintes fois.
La voix qui crie pour redemander la chose volée s'y retrouve,
ainsi que dans Alice de Ouinipilly, conte morbihannais du doc-
teur Fouquet, dans la Jeune fille du cimetière, conte recueilli par
Madame de Cerny (il s'agit d'une fille qui va enlever la coiffe
d'une personne qui priait dans le cimetière ; or, c'était une morte
qui était sortie de sa tombe pour prier, et qui réclame sa coiffe) ;
dans la Goulue, conte agenais de J. F. Bladé (c'est un mort qui
réclame sa jambe qu'on a déterrée pour la donner à la Goulue) .
dans la Jamhe d'or, du même recueil ; — ces deux contes sont sui-
vis de commentaires de M. R. Kœhler qui cite plusieurs simi-
laires, — et dans les Contes populaires lorrains, de Cosquin, p. 212.
^
III
LES DEUX FIANCÉS.
iX garçon et une jeune fille qui se faisaient
la cour depuis longtemps avaient promis
^i de se marier ensemble, et de s'être fidèles
même après leur mort.
Quelque temps après cette promesse, le jeune
homme, qui était marin, partit en voyage, et U
mourut sans que sa bonne amie fût informée de
sa mort.
Un soir, il sortit de sa tombe, prit dans l'écurie
des parents de la jeune fille une jument blanche,
et monta dessus pour aller la nuit chercher sa
fiancée, qui était dans une ferme à quelque dis-
tance de là.
Le mort arriva à la porte de la maison et y
frappa :
— Qui est là?
— C'est un jeune homme qui est venu cher-
cher la fille d'ici de la part de ses parents.
— Ah ! dit la fiUe qui reconnut la vois, c'est
maman qui l'envoie.
198 CONTES POPULAIRES
— Oui, répondit le mort, ce sera demain nos
fiançailles.
Elle monta en croupe derrière lui sur la jument,
et ils partirent.
Pendant la route, le jeune homme lui disait :
— La lune t'éclaire ; la mort t'accompagne ;
n'as-tu pas peur?
— Non, dit-elle, je n'ai pas peur avec toi.
Il se plaignit d'avoir mal à la tête.
— Noue, dit-elle, ton mouchoir autour de ton
front.
Il répondit qu'il n'en avait pas, et la jeune
fille lui prêta le sien qu'il s'attacha autour de la
tête.
Ils arrivèrent à la porte de la maison de la fille,
qui descendit de cheval et frappa pour se faire
ouvrir.
— Qui est là ?
— C'est moi, votre fille, que vous avez en-
voyé chercher.
— Et par qui ?
— Par mon futur époux. Je suis montée en
croupe derrière lui ; pendant la route, il m'a dit
qu'il n'avait pas de mouchoir de poche, et je lui
ai prêté le mien. Il est, j'en suis sûre, dans l'écurie
à ôter la bride à notre jument blanche.
Ils allèrent dans l'écurie et ne trouvèrent point
lé fiancé ; mais la jument était baignée de sueur.
EN HAUTE-BRETAGNE I99
Quand la fille vit que son amant avait disparu,
■elle comprit qu'il était mort, et elle mourut aussi,
elle.
On déterra le corps de son fiancé pour les en-
terrer ensemble, et il avait sur la tête le mou-
choir blanc que lui avait donné la jeune fille.
(Conté en iSjç par J. il. Pliiet, de Sainl-Cast.)
Cf. sur le rajthe du fiancé qui revient, outre la célèbre bal-
lade de Lénore, la Souris de terre et le Corbeau gris, de Sou-
vestre.
IV
LE REVENANT DE LA GARAYE.
^Aî^N sait que M. de la Gara3-e se rendit cc-
K^^/J ^^^""^ ^^ siècle dernier par sa bienfaisance :
fe's^ l'humanité et la charité n'ont pas paru
aux gens de la campagne des mobiles suffisants
pour déterminer le noble seigneur et sa femme à
consacrer leur vie à des œuvres charitables, et ils
ont fait intervenir des avertissements de l'autre
monde. Voici une histoire que beaucoup de per-
sonnes de Dinan se souviennent d'avoir entendue
dans leur jeunesse :
Monsieur de la Garaye, en son jeune temps,
menait joyeuse vie dans son château ; il avait
avec lui sa femme et son beau-frère, et tous
les jours ils allaient à la chasse, passant par
dessus les clôtures, foulant les moissons et les
prés; et de tout le voisinage s'élevait un cri de
malédictions contre les seigneurs de la Garaye.
Le frère de Madame fut tué à la chasse, et peu
après ses funérailles, auxquelles assistèrent plus
de cent prêtres, et qui furent magnifiques, il se
CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE 201
présenta tout à coup devant sa sœur, qui se pro-
menait dans une des avenues qui conduisent au
château. Il lui dit qu'il était en enfer, et qu'elle
et son mari y iraient aussi, s'ils ne se hâtaient
de changer de conduite. Après avoir achevé ces
recommandations, il sembla tout en feu et dis-
parut.
D'après une autre légende, le beau-frère de M. de la Garaye
lui apparut un jour qu'il se promenait dans son avenue ; il était
tout en sueur, et une des gouttes qui perlaient sur son front,
étant tombée sur la main de M. de la Garaye, elle le brûla
comme de l'eau bouillante. D'autres disent qu'elle tomba sur
l'herbe et que l'herbe jaunit aussitôt. M. de la Garaj-e. averti
par cette apparition, se convertit, et, à l'endroit où il l'avait vue,
il fit bâtir la chapelle qui existe encore.
V
LAVANDIÈRE DES NOES GOURDAIS (i).
jL y avait autrefois une lavandière de nuit
qui lavait dans le doué des Noes Gour-
dais, à côté de Dinan. Plusieurs per-
sonnes affirmaient l'avoir vue, et parmi elles une
femme de journée, morte il y a quelques années,
et qui racontait à peu près en ces ternies son en-
trevue avec cette laveuse de l'autre monde :
« Un matin, je m'étais levée avant le jour pour
aller laver mon linge, et j'arrivai avec mon pa-
quet au haut de la prairie des Noes Gourdais. Sur
une des pierres du doué, une femme lavait.
« — Bon, que je me dis, en voilà encore une
qui est plus matinale que moi.
« Et je continuai à descendre la pente de la
prairie pour aller prendre ma place ; mais au mo-
ment où je n'étais plus guère éloignée, la lavan-
(i) Noes, prononcez naii ; les noes sont des prairies basses et
marécageuses.
CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE 2O3
dière se retourna et étendit de mon côté le bras
qui tenait son battoir, comme pour me faire signe
de ne pas avancer davantage, et je vous assure
que je n'en fus guère tentée, car je vis, aussi vrai
que je vous vois, que la lavandière avait une tête
de mort. »
La croyance aux lavandières de nuit est répandue dans toute
la Bretagne. (Cf. Souvestre, la Lavandières de nuit, et Dulaurens
de la Barre, le Diable boiteux) ; mais généralement il ne s'agif
pas, comme dans le petit conte ci-dessus, de lavandières-sque-
lettes. Je connais en pays gallot nombre de doués qui passent
pour être fréquentés par les lavandières de nuit : elles sont
condamnées à revenir laver un drap — c'est généralement un
suaire • — en expiation d'une faute commise pendant leur vie.
Les unes ont lavé le dimanche ; d'autres sont des mères qui
ont tué leurs enfants. Elles essaient, mais en vain, de faire
disparaître la trace de leur crime en lavant le linge. La
même croyance existe en Basse-Bretagne, et, d'après M. Luzel,
on dit que le linge qu'elles offrent à tordre aux passants con-
tient lui-même un enfant nouveau-né qui crie et dont le sang
coul,e.
IV
CONTES DIVERS
§ I. — CONTES DE SAIXTS ET CONTES DE l'aUTRE
MONDE.
usau'ici j'ai recueilli peu de légendes relatives â des
saints locaux, et parmi elles, celles qui seules pré-
sentent quelque intérêt sont la légende de saint
ilauron et surtout celle de saint Lénard (Cf. Contes populaires
de la Haute-Bretagne, n°= Liv et LXiu); cette dernière présente
la particularité assez curieuse d'un saint canonisé par le peuple,
malgré le clergé, et qui finit par être honoré comme bienheu-
reux, en dépit de l'opposition de l'Eglise officielle.
En d'autres parties du pays gallot existent certainement des
légendes de saints : Madame de Cemj- en cite deux (Saint 5a-
liac et ses traditions'). La première est celle des Anes de Rigour-
206 CONTES POPULAIRES
âaine qui, partant de la métairie de ce nom, . traversaient la
Rance, alors simple ruisseau, pour venir brouter les vignes que
saint Suliac avait plantées autour de son monastère. Un matin
saint Suliac les frappa de sa crosse en les maudissant, et les
ânes restèrent immobiles près de l'enclos, la tête retournée sur
le dos. Ils demeurèrent en cet état jusqu'au moment oii le saint
les délivra de cette position, et en s'en allant ils firent un tel
bruit que, pour ne plus en être incommodé, saint Suliac élargit
la Rance et lui donna la largeur qu'elle a aujourd'hui.
La seconde légende, intitulée : la Guivre, raconte qu'un moine
de la suite de saint Samson, étant venu visiter saint Suliac, se
trouva offusqué de la simplicité des mets qui lui furent offerts ;
et ayant caché une partie de son pain dans sa robe, il fut pris
de convulsions : c'était un serpent qui déchirait la poitrine du
moine, et dont saint Suliac le délivra.
Habasque (Not. historiques, t. III, p. 91) raconte ainsi qu'il
suit une légende qui lui fut dite au Chemin-Chaussée, canton
de Matignon : a Guillaume Pinchon (saint Guillaume, évêque
de Saint-Brieuc) venait de voir des parents qu'il avait dans les
environs. Il faisait chaud, et se trouvant altéré, il entra dans un
cabaret pour s'y rafraîchir, . après quoi il donna sa bénédiction
à l'hôte et se disposa à sortir. « De l'argent, » lui dit l'hôte.
Guillaume n'en ayant pas, on saisit son bréviaire. Le saint
continua sa route et alla coucher à l'hôtellerie de l'Abraham, où
on eut pour lui toutes sortes d'égards. Avant son départ, on lui
remit son bréviaire, et saint Guillaume dit : « Quiconque ha-
« bitera l'Abraham y vivra à l'aise, pours'u qu'il soit sobre et
o laborieux. Quant au Cherain-Chaussée, jamais il ne prendra
« d'accroissement, et à mesure qu'on y bâtira une maison, il en
« tombera une autre. » Cette prédiction du saint rappelle la
Lhende de Ricux (Fouquet, Légendes du Morbihan, p. 19-20.)
Les lavandières de Rieux refusent tout secours à un enfant qui
EX HAUTE-BRETAGNE. 207
était dans une barque ; la marée la porte à Redon, où des la-
veuses compatissantes le soignent. L'enfant grandit aussitôt;
c'était Jésus-Christ qui dit : « Rieux s'appauvrira tous les jours
d'un sou, et Redon s'enrichira chaque jour d'un sou. »
Les légendes du Morbihan contiennent plusieurs récits rela-
tifs à la vie des saints bretons (Cf. Sainl Jugon, les Sept saints.
Saint Gohrien, Le plus grand saint du paradis) ; je pense qu'en
cherchant bien, on finirait par recueillir en Haute-Bretagne une
foule de traditions sur les saints locaux.
Sur les voyages de Jésus-Christ en Bretagne, qui se retrouvent
fréquemment dans les récits des Bretons bretonnants, j'ai deux
légendes qui sont dans les Contes populaires de la Haute-Bre-
tagne (Je Mariage de Jean le Diot, n° xx, et Saint Pierre en
voyage, n° lui).
Il est assez fréquemment question, dans les légendes de la
Haute-Bretagne, de ce qui se passe à la porte du paradis, voire
même à celles de l'enfer et du purgatoire (Cf. Le Diable attrapé,
n° XLI ; la Fève, n° xii, des Contes populaires, et plus loin, la
Fève et Saint Antoine, portier du paradis), et plusieurs récits ont
pour théâtre l'enfer lui-même (Cf. le Diable attrape) ou le
paradis (Cf. les Trois inoloneux en paradis, n° Lxv, les deux
contes de la Fève, et celui de Saint Antoine).
Dans mon enfance, j'ai entendu raconter à Matignon le conte
du Meunier en paradis; le voici en substance : « Un meunier,
avant de mourir, avait recommandé à ses enfants d'avoir bien
soin de l'enterrer avec son quart (mesure à blé). Son désir fut
accompli, et quand le bonhomme se trouva dans l'autre monde,
il prit son quart sous son bras et arriva à la pone du paradis.
Saint Pierre lui dit : « due venez-vous chercher ici? Vous
« savez bien qu'il n'y a pas céans de place pour les meuniers.
B — Je le sais bien, répondit le bonhomme ; mais je viens
« seulement pour regarder un petit peu. k Pendant qu'il était
208 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
à la porte, un autre mort arrive, et au monient où sa int Pierre
est occupé avec lui, le meunier, comme par inadvertance, met
son quart à rouler, et entre à sa suite dans le paradis, où
il s'assied dessus. Saint Pierre arrive pour le faire déguerpir :
« Je suis sur mon bien, » répond le bonhomme. Saint Pierre
se dispute avec lui et veut l'expulser. Le meunier tient bon
€t fait tant de bruit, que Dieu le Père entend la dispute, et
veut en savoir la cause. Le meunier, toujours assis sur son
quart, répète qu'il est sur son bien, et demande que saint Yves
soit son avocat. Saint Yves plaide et gagne sa cause. Voilà
•comment il y a un meunier en paradis. » On peut comparer à
■cette légende le fabliau bien connu du Vilain qui conquisi le
paradis par plaid.
SAINT ANTOINE PORTIER DU PARADIS.
tu temps jadis, le bon Dieu, mécontent de
saint Pierre, lui ôta les clés du paradis et
le mit pour quelques mois en pénitence.
Il investit saint Antoine des fonctions de portier ;
mais il exigea que le saint se séparât de son petit
cochon.
Saint Antoine alla prendre son poste en grom-
melant, et il était de fort mauvaise humeur, car
il n'avait jamais été nuUe part sans être accom-
pagné de son fidèle pourceau. Aussi, il recevait
fort mal les gens qui se présentaient pour entrer
au paradis, leur fermait la porte au nez et les re-
poussait avec de dures paroles.
Un vieux recteur qui venait de mourir se pré-
senta, croyant être sûr d'entrer.
— Qui êtes-vous ? demanda saint Antoine d'un
ton bourru.
14
2IO CONTES POPULAIRES
— Recteur de Chantepie.
— On n'entre pas.
— Comment ! la porte du paradis serait fermée
pour un vieux serviteur comme moi ?
— On n'entre pas, et plus de réplique, cria
saint Antoine.
Le vieux curé s'assit fort mécontent sur une
borne qui était à l'entrée du paradis, songeant
au passe-droit qui lui était fait.
Il vit venir une religieuse qui frappa aussi à la
porte.
— Qui est là? dit saint Antoine d'une voix
rude.
— Une sœur de charité.
— On n'entre pas.
— Je suis une sœur de charité, répéta-t-elle,
croyant que le portier avait mal entendu.
— On n'entre pas,
La sœur vint s'asseoir sur la borne qui était de
l'autre côté de la porte, en face de celle où était
le vieux recteur, et se mit à pleurer ; puis, comme
deux personnes assises à une porte en attendant
qu'elle s'ouvre sont portées à causer, ils se racon-
tèrent leurs mésaventures, tout en cherchant le
moyen d'entrer au séjour des élus.
Pendant qu'ils étaient à deviser, voici qu'ils
entendent un bruit de cheval au galop et de
ferraille, et un cavalier s'arrête à la porte.
E\ HAUTE-BRETAGXE
qu'il heurte violemment avec le pommeau de son
épée.
— Qui est là? demande saint Antoine d'une
voix douce, car il avait peur.
— Artilleur! crie une grosse voix.
— Entrez, dit saint Antoine qui ouvre la porte
à deux battants. Et l'artiUeur entre à cheval dans
le paradis, en faisant jaillir des étincelles sous les
pieds de sa monture.
Cependant le recteur, qui avait tout vu et tout
entendu, dit à la religieuse :
— Ma sœur, vous désirez vivement entrer en
paradis ?
— Oui, certes, monsieur le recteur.
— Hé bien ! voici ce qu'il faut f:ure : mettez-
vous à quatre pattes; je vais monter sur votre
dos ; vous soufflerez et vous direz : bruni ! quand
je vous éperonnerai, et par ce moyen nous péné-
trerons au séjour des élus.
La bonne sœur se met à quatre pattes ; le
recteur monte dessus, faisant du bruit, criant,
frappant du pied et éperonnant la sœur avec
ses talons, et il heurte avec violence la porte du
paradis.
— Qui est là? demande saint Antoine.
— Artilleur, mille bombes ! s'écrie le curé.
— Entrez, dit saint Antoine.
Le curé, toujours à cheval sur la nonne, péné-
212 COXTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
tra dans le paradis en faisant un brait à rendre
sourd, et saint Antoine murmurait :
— Est-ce qu'il va en arriver un escadron ?
Cette légende m'a été contée par un de mes amis qui la tenait
de sa bonne, onginaire des environs de Rennes.
ml
?®©®@®©§î©®©lj
II
LA FÈVE.
jL était une fois un petit bonhomme qui
avait autant d'enfants qu'il y a de per-
mis dans un crible.
Comme il s'en allait chercher son pain, il ren-
contra un mendiant qui lui donna une fève et lui
dit de la planter dans son jardin, lui assurant
qu'elle croîtrait si vite qu'en peu de temps elle
arriverait jusqu'au ciel.
L'homme sema la fève, qui crût très-prompte-
ment, et bientôt elle cacha sa tête dans les
nuages ; alors Ll grimpa tout au long et alla frap-
per à la porte du paradis.
— Qui est là? demanda le bon Dieu qui vint
lui ouvrir.
— C'est un petit bonhomme qui a autant d'en-
fants qu'il y a de pertuis dans un crible.
— Tiens, lui dit le bon Dieu, voici une ser-
viette ; quand tu auras besoin de manger, tu la
poseras sur la table en disant :
214 CONTES POPULAIRES
Qu'il me vienne du pain, du vin, du rôti
Tout ce que je demande ici ;
Qu'il me vienne du pain, du vin, du rôti,
Pour rassasier tout mon monde ici.
Le petit bonhomme descendit chez lui bien
joyeux; il donna à manger à tout son monde,
puis, comme il était tout fier de ce qu'il avait fait,
il alla à l'auberge où il resta à coucher. Avant de
se mettre au lit, il ne put s'empêcher de parler :
— J'ai une serviette ; il ne faut pas qu'on le
sache, ni lui dire :
Du pain, du vin, du rôti
Pour tout le monde qui est ici.
Pendant la nuit, l'aubergiste mit à la place de
la serviette-fée une autre serviette toute pareille
que le bonhomme emporta ; mais il avait beau
dire en l'étendant sur la table :
Du pain, du vin, du rôti
Pour rassasier tout mon monde ici ;
il ne voyait rien venir.
Il remonta encore le long de sa fève, et frappa
à la porte du paradis :
— Qui est là? demanda le bon Dieu.
— C'est un petit bonhomme qui a autant d'en-
fants qu'il y a de pertuis dans un crible.
— Vous venez bien souvent, mon ami; mais
EN HAUTE-BRETAGNE
je ne veux pas vous refuser pour cette fois. Voici
un âne; vous lui mettrez un driip sous les quatre
pieds en disant :
Anon, fais de l'or et de l'argent,
et vous serez servi à souliait; mais tâcliez d'être
plus fin que la première fois.
Le petit bonhomme, après avoir essayé la vertu
de son âne, ne put s'empêcher d'aller à l'auberge
avec sa monture, et il parla encore :
— Gardez-vous de dire à mon âne : « Anon,
fais de l'or et de l'argent. »
— Non, non, répondit l'aubergiste, on ne le
lui dira pas ; vous pouvez être tranquille.
Pendant la nuit, il substitua un autre âne à
celui qui venait du ciel, et le pauvre bonhomme
ne pouvait plus avoir d'écus.
Il alla voir si la fève était encore là, et il
grimpa tout au long, et frappa pour la troisième
fois à la porte du paradis.
— Qui est là? demanda le bon Dieu.
— C'est un petit bonhomme qui a autant
d'enfants qu'il y a de pertuis dans un crible.
— Ali ! c'est encore vous, bonhomme ; vous
venez trop souvent ; vous serez, j'en suis sûr,
retourné à l'auberge.
— Donnez-moi quelque chose, dit le bon-
homme.
2l6 CONTES POPULAIRES
— Voici un bâton ; quand tu voudras t'en ser-
vir, tu diras :
Bâton, déplie-toi.
Mais pas sur moi.
C'est la dernière chose que je te donnerai.
Le bonhomme descendit et alla encore à l'au-
berge; avant de se coucher, il dit :
— Gardez-vous bien de dire à mon bâton :
« Bâton, déplie-toi. »
— Dormez tranquille, répondit l'aubergiste.
Mais dès que le bonhomme fut au lit, l'auber-
giste se hâta de prendre le bâton et de lui dire :
« Bâton, déplie-toi. »
Aussitôt qu'il eut parlé, le bâton se mit à le
frapper, et il criait au secours.
Le petit bonhomme vint, et l'aubergiste di-
sait :
— Petit bonhomme, ramasse ton bâton !
— Rends-moi ma serviette et mon an on.
L'aubergiste y consentit, et quand le petit bon-
homme eut la serviette et l'âne, il délivra l'auber-
giste en lui faisant dire :
Bâton, déplie-toi.
Pas sur moi.
(Conté en iSjÇ) au château ih la Saudraie en Penguilty,
par Pierre Derou, de CoHince.)
EN' HAUTE-BRETAGXE
J'ai recueilli quatre autres versions de ce conte, dont l'une
a été publiée dans les Contes populaires de la Haute-Bretagne
(n" xii); dans un autre de mes contes, encore inédit, c'est un
lys rouge qui grimpe jusqu'au ciel, et le long duquel monte
aussi un pauvre homme qui veut arriver en paradis.
En France, la plante qui grimpe jusqu'au ciel se retrouve
dans Jeayi à la tige de haricots et dans la Tige de haricots, contes
picards de H. Camoy {Romania); M. Cosquin, dans le savant
commentaire qu'il a consacré à son conte lorrain similaire :
Tapalapautau, où le bon Dieu donne à un pauvre homme « qui
avait autant d'enfants qu'il y a de trous dans un tamis, » ren-
voie pour les comparaisons aux remarques du n° 36 de la
collection Grimm, et à celles de M. R. Kœhler sur le conte
sicilien n" 52 de la collection Gonzenbach. Il cite encore d'autres
contes siciliens, un conte catalan, un conte grec moderne et
deux contes russes. Il analj'se un conte du Dekkan où se
trouvent des dons analogues, et renvoie à des contes ashanties.
La serviette magique se retrouve dans les Trois souhaits, dans
le Corps sans âme, contes bretons de Luzel, ainsi que dans le
Tailleur et l'Ouragan, autre conte de Luzel, où figurent le mulet
.qui fait de l'or, et le bâton magique
L'expression « qui avait autant d'enfants qu'il y a de trous
dans un tamis, » qui figure dans le conte de M. Cosquin, se
retrouve, dit-il, dans un conte hongrois de la collection Gaal-
Stier, publiée à Pesth en 1857. Elle se trouve également au
début du Bénitier d'or, conte xxviii, p. 200, de Richedeau,
conte XX, p. 109, des Contes populaires lorrains.
Sur les contes étrangers où il est question de plMites qui
grimpent jusqu'au ciel, on peut consulter les notes de M. Loys
BruejTe, à la suite de Jack et la tige de haricots (Contes populaires
de la Grande-Bretagne). M. Husson, p. 141 de la Chaîne tradi-
2l8 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
iionnelle, consacre tout un chapitre aux plantes qui montent au
ciel, et il cite à ce sujet plusieurs légendes américaines et poty-
nésiennes. Cf. aussi Gubematis, Mythologie des plantes et Mytho-
logie xpologique, t. I, p. 177 et 145.
§ II. — CON'TES d'eNFAXTS.
4es contes que j ai compris sous ce titre sont ceux qui
ont trait à des aventures d'enfants, parfois mélangées
de mers-eilleux. Ce sont aussi ceux que les mères et
les nourrices racontent le plus volontiers aux petits garçons et
aux petites filles, eu raison de leur forme simple et de leur
trame peu compliquée. Ils sont aussi pour la plupart très-courts.
J'en ai publié quelques-uns dans les Contes populaires de la Haute-
Bretagne (Ja Petite Brebrictte blanche, n° LVin ; les Souliers rouges,
n° Lx; Élisabotte, n° Lxi; la Petite fille dans le puits, n° lxvi).
fô^SJ
©©s^^©©^^^©©s.^^©©
I
LES TROIS FRÈRES.
L y avait une fois trois frères qui étaient
fils de roi. Leur père leur dit un jour :
— Vous allez partir chacun de votre
côté, et celui qui rapportera le plus beau bouquet
aura la couronne.
Ce fut le plus petit qui trouva le plus beau
bouquet, et quand ils se rencontrèrent tous les
trois, l'aîné dit à son jeune frère :
— Il faut que tu me cèdes ton bouquet ; si tu
ne consens pas à me le donner, je vais te tuer.
— Non, répondit l'enfant, je le garde pour
moi, puisque je l'ai trouvé.
L'aîné dit à son cadet :
— Va chercher une bêche pour creuser la fosse
à ce petit entêté.
— Non, répondit le cadet, je n'irai pas; je ne
veux pas enterrer mon frère.
— Si tu ne veux pas, je vais te tuer.
Le second garçon se décida à faire ce que vou-
lait l'aîné, qui creusa la fosse et y enterra tout
vivant son petit frère ; puis il alla porter le bou-
COXTES POPULAIRES EX HACTE-BRETAGXE 221
quet à son père en disant que c'était lui qui
avait trouvé les plus belles fleurs.
— Il faut, dit le roi, attendre tes deux frères
pour le savoir.
— C'est inutile, répondait le garçon ; c'est moi
qui ai le plus beau bouquet.
— Va, dit le roi, à la recherche de tes frères.
Le roi, de son côté, se mit en route pour re-
trouver ses enfants, et il rencontra le cadet qui
pleurait.
— Qu'as-tu, lui deraanda-t-il, pour pleurer
ainsi ?
— C'est que mon frère aîné a tué mon petit
frère.
— Où l'a-t-il tué?
— Dans la forêt d'Ardennes.
Il mena son père dans la forêt, et ils trouvèrent
un petit os creux qui était en forme de sifflet. Le
roi l'approcha de sa bouche, et l'os disait :
Mon frère m'a tué
Dans la forêt d'Ardennes.
Un prêtre passa par là, et le roi lui dit :
— Écoutez donc ce que dit ce petit os-là.
L'os disait :
O mon curé,
C'est mon frère aîné
Q.ui m'a tué dans la forêt d'Ardennes.
222 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
Le père s'en alla chercher des fagots, et il fit
un bûcher sur lequel il brûla son fils aîné.
(Conté en iSjç par Pierre Ménard de Saini-Cast,
mousse, âgé de itei^e ans.')
L'os qui en sifflant révèle le nom de l'assassin se retrouve
assez fréquemment dans les récits populaires.
On en verra deux autres exemples dans les contes qui sui-
vent.
'm.
VV-v^S-^ VS_-^-â> V«>-v.»^ KK'^.^y V*^v_ÎV VV-v^*-- V»^v_iy
II
LES PETITS SOULIERS ROUGES.
sL était une fois une femme qui avait
deux enfants : un petit garçon et une
S^ïlJttl petite fille.
Elle avait une paire de petits souliers rouges
que chacun des enfants voulait avoir.
La mère leur dit :
— ■ Allez tous les deux dans la forêt faire des
fagots, et celui qui reviendra le premier aura les
souliers rouges.
Quand ils furent arrivés dans la forêt, le petit
garçon, qui était déjà grand, attacha sa sœur au
pied d'un arbre et se mit à faire ses fagots ; quand
il eut fini, il la détacha et arriva le premier à la
maison.
Il demanda les souliers à sa mère, qui lui dit :
— Prends-les ; ils sont dans la huche.
Comme il se baissait pour les prendre, elle
laissa tomber le couvercle sur sa tête et lui coupa
le cou ; puis elle le mit dans la marmite avec des
choux pour faire de la soupe.
224 CONTES POPULAIRES
Quand la petite fille rentra, elle dit :
— Où est mon petit frère, que je le voie avec
ses souliers rouges?
— • Il est dans le jardin, répondit la mère.
La petite fille y alla et revint sans avoir trouvé
son frère.
Sa mère lui ordonna alors de souffler le feu
pour faire bouillir la soupe.
Pendant que la petite fille soufflait, elle enten-
dit sortir de la marmite une voix qui disait :
Petit feu, ma petite sœur ;
Petit feu, ma petite sœur.
A la porte, un oiseau perché sur une branche
de pommier chantait :
Tu cuis ton petit frère ;
Tu cuis ton petit frère.
Elle demanda à sa mère ce que cela voulait dire.
— Donne un coup de balai à l'oiseau, répon-
dit-elle, et il va se taire.
L'oiseau s'enfuit; et quand la soupe fut faite,
la mère envoya la petite fille dans la forêt porter
à manger à son père.
Elle rencontra sur son chemin la sainte Vierge
qui lui dit :
— Ramasse tous les os que ton père jettera
autour de lui en mangeant, et apporte-les-moi.
EX HAUTE-BRETAGNE
S'il en jette dans la rivière, tu iras aussi les cher-
cher.
La petite fille recueillit précieusement tous les
os que son père jetait, et ceux qui étaient dans la
rivière, elle alla les chercher sans se noyer. Alors
la sainte Vierge rassembla les os et refit le petit
irère.
(Conté par Jeanne BaT^iil, lie Trélivan.)
C'est un des contes d'enfants les plus connus; j'en ai publié
une version dans les Contes populaires de la Haute-Bretagne : les
Souliers rouges, n" LX ; j'en connais encore trois autres versions.
(Cf. Husson, Chaîne traditionnelle, p. 19, pour les os recueillis
par la soeur, et le pigeon qui se retrouve dans le conte Lx,
intitulé : Le Pigeon blanc, conte écossais recueilli par Chambers
et traduit par M. Loys Brueyre.) Les similaires allemands sont
connus, surtout le Gentvrier de Grimm, et c'est à l'un d'eux
qu'est empruntée la chanson mise par Gœthe dans la bouche de
Marguerite devenue folle.
iS
III
LE SIFFLET QUI PARLE.
jL y avait une fois un homme qui avait
trois filles; il s'en fut en voyage et leur
dit au moment de partir :
— Que voulez-vous que je vous rapporte ?
— Moi, répondit l'aînée, je voudrais une robe
couleur du soleil.
— Moi, une belle rose, dit la seconde.
— Ce que tu me donneras me fera plaisir, ré-
pondit la plus jeune.
— Mais enfin, que souhaiterais-tu?
— Un peu de réséda dans une petite boîte en
bois.
A son retour, le père apporta à ses filles ce
qu'elles lui avaient demandé. L'aînée mit sa belle
Bobe couleur du soleil, mais elle ne pouvait faire
un pas sans la tacher; la rose de la seconde se
fana en un jour, tandis que la troisième conserva
bien son réséda qu'elle avait soin d'arroser.
L'aînée devint jalouse de sa cadette et résolut
CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE 227
de s'emparer de sa boîte de réséda. Elle dit à sa
sœur :
— Je vais aller me promener dans le bois avec
ma petite sœur.
Elle y alla avec elle, et quand elle fut au mi-
lieu des arbres, elle la tua avec un couteau qu'elle
avait apporté, et elle l'enterra au pied d'un
chêne.
Quand sa mère la vit revenir seule, elle lui
dit:
— Où donc est ta sœur?
— Ah ! maman, les loups l'ont mangée.
Et la jeune fille s'empara du pot de réséda
qu'elle porta dans sa chambre.
Quelque temps après, un marchand qui passait
par le bois vit au pied du chêne un objet étrange
qu'il ramassa et qui avait la forme d'un sifflet. Il
l'approcha de ses lèvres, et le sifflet disait :
Sifflez, sifflez, marchand ;
Ce n'est pas vous qui m'avez tuée céans.
Il y avait sur la lisière du bois un château, —
c'était celui des parents de la petite fille ; — le
marchand s'y rendit et montra au maître du lo-
gis le petit sifflet qu'il avait trouvé. Le seigneur
l'approcha de ses lèvres, et le sifflet disait :
Sifflez, sifflez, papa;
Ce n'est pas vous qui m'avez tuée là-bas.
228 CONTES POPULAIRES
Il le passa à sa mère, qui l'approcha de ses
lèvres, et le sifflet disait :
SifRez, sifflez, ma mère,
Ce n'est pas vous qui m'avez tuée naguère.
La cadette l'approcha de ses lèvres, et le sifflet
disait :
Sifflez, sifflez, ma sœur;
Ce n'est pas vous qui m'avez tuée.
Mais l'aînée ne voulut pas toucher au sifflet.
Son père l'y força en la menaçant de la battre, et
dès qu'elle l'eut approché de ses lèvres, le sifflet
dit:
Sifflez, sifflez, ma sœur ;
C'est vous qui m'avez tuée.
Quand les parents entendirent cela, ils la chas-
sèrent de la maison paternelle, et je ne sais ce
qu'elle est devenue.
(Conté en iSSo, far Mademoiselle Mathilde Delasalle, de
Matignon, qui l'a appris d'une de ses bonnes, Marie Oncn,.
de Plancoët.')
Cf. La Flaulo (la Flûle), conte agenais recueilli par J.-F.
Bladé (ce sont deux frères qui vont à la recherche d'une orange;
l'aîné tue son cadet qui l'avait trouvée ; le fils aine devient hé-
ritier, et se marie; quand son fils a sept ans, il va dans la forêt
EN' HAUTE-BRETAGXE 22C)
et rapporte un dont il se fait une flûte qui chante comme le
sifflet de notre conte) ; U Roi et ses trois fils, conte recueill'
par M. V. Smith dans le département de la Loire (Mélusiite'
col. 42j) ; les remarques de M. Husson, Chaîne traditionnelle,
p. 59 et sqq., où sont ciiés des analogues allemands, Scandi-
naves et écossais, et Gubematis, Mythologie xpologiqtie, t. I,
p. 211, et t. II, p. 342.
©S
^^^®^^^^®#
IV
LA ROBE DE BEURRE.
L était une fois une petite fille qui avait
"jais"^ une robe de beurre. Un jour qu'elle se
promenait avec son frère, à peu près du
même âge qu'elle, ils virent venir une pâtissière
qui portait un panier de petits pâtés si bien faits,
si jolis et si dorés, que rien qu'à les voir on avait
envie de les manger.
Elle dit à la petite fille :
— Si tu veux me céder ta robe de beurre, je te
donnerai en échange cent petits pâtés.
— J'y consens, répondit l'enfant, qui oublia que
ses parents lui avaient recommandé de bien con-
server sa robe.
Son petit frère la pria de lui faire cadeau de la
moitié des petits pâtés.
— Non, dit-elle, pas la moitié ; mais si tu en
veux vingt-cinq, les voici; tu peux les prendre.
Le petit garçon se hâta de rentrer à la maison.
Il raconta à ses parents que sa sœur avait vendu
.sa robe de beurre, et ils en furent très-irrités.
COXTES POPUL.\IRES EN HAUTE-BRETAGXE
— Va, lui dit sa mère, frapper à la porte de
nos voisins, et demande un sou de clous et un sou
de mailles pour clouer ta sœur qui a désobéi.
Il alla à toutes les portes; mais partout on lui
dit qu'on ne vendait ni clous ni mailles. Il revint
les mains \'ides, et sa mère lui dit :
— Je parie, mon pamre Jean le Diot, que tu
eur as dit que c'était pour clouer ta sœur ?
— Ne m'aviez-vous pas dit que c'était pour cela ?
— Eh bien ! puisque tu as été si sot, c'est toi
que je vais mettre à bouillir à k place de ta sœur.
EUe fit entrer de force le petit garçon dans une
grande marmite sous laquelle était allumé un feu
très-\'if, et tout en bouillant, le petit gars disait :
Jamais, ma mère, je vous le dis.
Jamais n'irez en paradis.
Peu après la mère mourut; mais elle revint sur
la terre pour chercher la robe de beurre que sa
fille avait vendue. Elle se présenta à la pâtissière
qui, en voyant cette morte apparaître, mourut de
peur.
(Ccmtê far Constance Delahaye, d'Ercè, âgée de treize anj.)
L'épisode de l'enfant tué par ses parents se retrouve dans les
Souliers rouges, n» ix des Contes populaires, et dans les Petits
Souliers rouges du présent volume.
V
LE RAT ET LA RÂTESSE.
jE Rat et la Râtesse se marièrent, et le
lendemain de leurs noces, le Rat dit à sa
femme :
— Iras-tu dehors ou resteras-tu à la maison ?
— Je resterai à la maison pour faire la cuisine
pendant que tu travailleras dehors.
— Bien, dit-il; quand il sera midi, tu m'ap-
pelleras.
En faisant de la bouillie de blé noir, la Râtesse
tomba dans la casserole, et se brûla si fort qu'elle
en mourut.
Le Rat entendit sonner midi, puis une heure,
puis deux ; enfin, à trois heures, il rentra à la mai-
son, fort inquiet, et quand il vit que la Râtesse
était morte, il se mit à pleurer.
Une bonne femme qui le rencontra lui de-
manda le sujet de son chagrin.
— C'est, répondit-il, que la Râtesse est morte.
— Je vais, dit la femme, me mettre à chanter.
Et elle entonna à haute voix une chanson.
CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE 23 J
En apprenant cette nouvelle, la table se mit à
danser, la place à se balayer, la porte à sortir de
ses gonds et à y rentrer (i); la charrette courut
les chemins, et elle rencontra un bonhomme qui
chauffait son four et qui lui demanda pourquoi
elle était si joyeuse.
— C'est, dit-elle, que la Ràtesse est morte ; la
bonne femme s'est mise à chanter, la table à dan-
ser, la place à se balayer, la porte à sortir et à ren-
trer dans ses gonds, et moi à courir les chemins.
— Puisque c'est ainsi, dit le bonhomme, je
vais jeter la pelle dans le four.
— Et moi, ajouta sa bonne femme, je jetterai
la pâte aux chiens.
— Qu'avez-vous ? demanda une petite fille qui
passait par là.
— Tu ne sais pas la nouvelle ? La Râtesse est
morte ; la vieille femme chante, la table danse, la
place se balaie, la porte sort de ses gonds et y
rentre, la charrette court les chemins, le bon-
homme a jeté la pelle dans le four, et moi ma
pâte aux chiens.
— Ah ! dit la petite fille, vous devriez me
donner un petit tourterin tourterette pour ma
grand'mère Jeannette qui n'en a point mangé
depuis sept ans.
(i) Mon conteur disait : a à se gonier et à se déganter, u
234 CONTES POPULAIRES
Elle prit son tourterin tourterette, et rencon-
tra un liè\Te qui lui en demanda à manger ; elle
refusa en disant qu'elle allait le porter à sa
grand'mère Jeannette qui n'en avait pas mangé
depuis sept ans.
Plus loin elle vit venir un loup qui lui de-
manda aussi la permission d'y goûter ; la petite
fille ne voulut pas, et dit au loup qu'elle gar-
dait son tourterin tourterette pour sa grand'mère
Jeannette qui n'en avait pas mangé depuis sept
ans.
— Où demeure-t-elle ? dit-il.
— Au village, là-bas, répondit l'enfant.
— Iras-tu par les sentiers ou par le grand che-
min ?
— Par les sentiers, car les routes sont trop
crottées.
Le loup arriva en toute hâte à la maison et
croqua la bonne femme dont il prit les hardes, et
se coucha dans le lit.
Quand la petite fille fut entrée dans la maison,
elle dit :
— Ma grand'mère Jeannette, je suis venue
vous apporter un petit tourterin tourterette.
— C'est bien, répondit le loup.
— Ma grand'mère, on m'a dit de vous faire de
la soupe.
— C'est bien.
EX HAUTE-BRETAGXE 235
— Ma grand'mére, mes parents m'ont recom-
mandé de voir si vous aviez des poux dans la
tête. Ah ! s'écria-t-elle, comme vous avez les che-
veux rudes !
— C'est l'âge, mon enfant.
— Comme vous avez de grandes dents I
— C'est pour te manger, dit le loup, qui, en
disant ces mots, se mit à la croquer.
(Conté en iSjS par Constant Joulaud, de Gosné.)
La première partie de ce récit, qui se compose de deux contes
soudés, se trouve sous une forme plus vive dans la Mort du Bat,
Contes populaires de la Haute-Bretagne, n° LV. On peut comparer
à ces deux contes : Ce qu'il faut pour coudre la peau d'un rat,
conte recueilli dans l'Ardèche par M. V. Smith, et publié en
patois dans Mélusine, col. 42e, et un conte italien d'Imbriani,
analysé par M. Marc Monnier, Contes populaires en Italie, p. 96.
La seconde n'est autre qu'une version campagnarde du Petit
Chaperon Rouge.
@SJ
§ m.
FABLES ET CONTES D ANIMAUX.
JL est un certain nombre de fables qui ont cours à la
campagne, et les conteurs mettent parfois en scène des
animaux qui parlent et qui agissent comme des per-
sonnes. On raconte aussi des épisodes qui vraisemblablement
sont un écho lointain du Roman du Renard, et où le renard et
son compère le loup se jouent mutuellement des tours (Cf. le
Loup et le Renard, n" Lvi des Contes populaires.') Noël du Fail,
dans rénumération qu'il fait des contes qui de son temps étaient
populaires dans les environs de Rennes, parle du « conte de la
Cigogne du temps que les bestes parloient, ou comme le renard
desroboit le poisson, comme il fit battre le loup aux lavandières
lorsqu'il l'apprenoit à pescher. » On retrouverait probablement,
en cherchant bien, la trace de tous les récits qu'il cite. Il est bon
de remarquer que chez les paysans gallots le renard est parfois
dupé (Cf. ci-après le Colimaçon et le Renard, et le Merle et le
Renard, n° lix des Contes populaires. Cf. aussi Gubernatis,
Mythologie géologique, t. II, p. 158 et 144.) C'est le contraire qui
a lieu dans la plupart des récits d'autres pays et dans un grand
nombre de fables.
ï^^
LE COLLMAÇON ET LE RENARD.
i E Renard rencontra un jour le Colimaçon :
— Tire-toi de mon chemin, lui dit-il;
je fais plus de route en un quart d'heure
que toi en une année.
— Peut-être, répondit le Colimaçon ; prenons
un rendez-vous, et nous verrons qui de nous deux
arrivera le plus vite au but.
Ils convinrent de se retrouver le lendemain à
la même place, à la tête d'un sillon, et de voir
lequel serait le plus vite rendu au bout.
— Pauvre petite bête, disait le Renard, tu se-
ras bientôt lassée !
Mais le Colimaçon alla chercher un de ses
compères et lui dit :
— Va te mettre à l'un des bouts du sillon, et
moi à l'autre; quand tu verras le Renard près
d'atteindre le but, tu crieras : « A bout. Renard, »
et nous le ferons crever.
Voilà le Renard arrivé : — Y sommes-nous ?
demanda-t-il.
238 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
— Oui, répondit le Colimaçon.
Et le Renard de courir. L'autre Colimaçon,
qui était au bout du sillon, lui cria quand il fut
près d'arriver :
— A bout, Renard.
^— Recommençons, dit le Renard, qui se mit
à courir si vite que la queue lui traînait sur le
sillon ; à l'autre bout, il rencontra encore l'autre
Colimaçon, qui lui cria : « A bout. Renard, » et
tous deux s'y prirent si bien qu'ils le firent
crever.
(Conté en 1880 par Marie Durand, de Saint-Cast,
âgée de quatre-vingts ans.')
C'est une version de la fable du Lièvre et la Tortue que l'on
trouve sous toutes les latitudes, chez les blancs et chez les
nègres, chez les Peaux-Rouges et les races jaunes : le nom seul
des animaux est changé. Cf. sur ce mythe Gubernatis, t. II,
p. 391.
II
LES LOUPS.
iL y avait une fois une bonne femme qui
était à faire de la galette de blé noir ; le
chat voulait prendre le graisset (i) à la
bonne femme, pour lécher la graisse qui était des-
sus, et elle lui donnait des coups de tourmtte (2)
pour l'en empêcher. Le chat \z grafigna (3); elle
se mit à appeler son bonhomme, et le chat s'en-
fuit.
Il trouva une oie, puis un jars, puis une chèvre,
et enfin un cheval, et ils se mirent à faire route
ensemble. Ils allèrent bien loin, et entrèrent dans
un bois. Le chat grimpa au haut d'un arbre pour
voir s'il apercevrait une lumière, et il aperçut au
loin une lueur ; il s'en approcha et vit des loups
(i) C'est un chiflFoQ qui sert à essuyer le galetier.
(2) C'est l'instrument qui sert à retourner la galette de sar-
rasin.
(j) L'égratigna.
240 CONTES POPULAIRES
qui étaient dans une cabane en train de faire des
peux (i).
Le chat songea à part lui : « Quelle singerie
leur ferai-je bien ? » II prit une pierre dans sa
patte et la jeta par la cheminée au milieu des peux
qui étaient brûlants ; ils éclaboussèrent le nez des
loups, qui s'enfuirent en criant comme si on les
écorchait.
Alors le chat descendit, et voyant qu'il n'y avait
plus personne dans la maison, il cria à ses com-
pagnons d'entrer, puis il dit :
— Qij'est-ce qu'il y a à manger ici? Le blé
■ noir est pour les oies, le foin pour le cheval et
la chèvre, et le lard sera pour le chat.
Ils allèrent se coucher. Le chat se mit dans les
cendres, la chèvre devant le foyer, l'oie et le jars
sous la table, et le cheval derrière la porte.
Les loups eurent envie de voir ce qu'étaient
devenus leurs peux; en apercevant les deux yeux
du chat qui brillaient, ils dirent : « Nous avons
encore du feu ; » mais ils n'osaient rentrer.
Un vieux loup plus hardi que les autres entra
€t souffla sur les charbons du foyer; quand il
soufflait il voyait le feu s'éteindre, et il se rallu-
mait quand il cessait : c'était le chat qui ouvrait
et fermait les yeux.
. (i) Bouillie de blé uoir.
EX HAUTE-BRETAGNE 241
Un autre loup vint ; le chat lui égratigna le
nez ; le loup cria ; la chèvre se réveilla et lui donna
des coups de cornes; les oies lui mordirent la
queue, et le cheval la lui coupa tout ras d'un
coup de pied.
Et le pauvre loup disait :
— La vieUle bête prétendait qu'il n'y avait rien,
et il y avait des griffes pour me griffer le nez,
des cornes pour me corner, des maçons qui me
donnaient des coups de pic dans le derrière et un
couturier qui m'a coupé la queue avec ses ci-
seaux.
(Conté en iSj^ far J. M. Hervé, de Pluduno,
âgé de treille ans.) ,
Ce petîî conte présente quelques analogies avec le Chat, n° lvii
des Colites populaires de la Haute-Bretagne (Cf. Grimm, les
Musiciens de la ville de Brème; le Blanc mouton, conte écossais
de Campbell, traduit par L. Brue\Te, et Gubernatis, Mythologie,
t. I, p. 201 et 429).
@®
16
III
LA CHÈVRE.
iL y avait une fois une chèvre qui allait au
marché; elle avait des petits biquetons
dans sa cabane, et elle leur dit :
— Il ne faudra pas ouvrir la porte au loup,
parce qu'il vous mangerait. Vous ouvrirez quand
je vous montrerai ma patte blanche.
Le loup, qui avait vu la chèvre aller au marché,
arriva à la cabane, et dit en adoucissant sa voix
qu'il était la mère des biquetons ; les petits de-
mandèrent à voir la patte, et comme elle était
noire, ils n'ouvrirent pas.
Le loup alla chez un meunier et lui demanda
de la farine ; il se mouilla la patte et la mit de-
dans, de sorte qu'elle paraissait toute blanche ;
mais en se rendant à la cabane, il secoua sa patte,
et quand il la montra aux biquetons elle était
toute grise, parce qu'il ne restait plus qu'un peu
de farine, et les biquetons ne voulurent pas en-
core lui ouvrir.
La mère arriva, montra sa patte blanche et dit :
CONTES POPULAIRES EX HAUTE-BRETAG.VE 243
Ouvrez la porte, mes petits bichets.
J'ai du lait-lait dans mes tétés.
Du brou-brou (i) dans mes caunés (cornes),
Débarrez, mes petits, petits.
Quand les biquetons eurent ouvert, l'un se ca-
cha dans un sabot derrière la porte, l'autre dans
l'âtre du foyer, et le troisième derrière une manne.
Le loup re%'int à la cabane de la chè\Te, et lui
demanda si elle voulait s'amuser «vec lui. La
chè\Te dit qu'elle voulait bien.
— Eh bien ! dit le loup, mets à chauffer une
bassine d'eau, et nous nous amuserons à sauter
par dessus.
Quand l'eau fut chaude, on la descendit du
feu, et la chèvre dit :
— Saute, compère le loup.
— Non, saute, toi, commère la chè^Te.
La chèvTC sauta et ne tomba pas dans l'eau.
Quand ce fut le tour du loup, il prit mal son
élan et tomba au milieu de l'eau, et il disait :
— Ah ! que je me brûle dur !
— Tourne-toi, répondit la chèvre, cela te brû-
lera moins.
— Ah ! je me brûle encore plus, dit le loup
qui s'était retourné.
(i) Brou, lierre; c'est un des noms qu'on lui donne en Haute-
Bretagne.
244 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
Quand le loup fut mort, on le jeta dehors. Et
une vieille bonne femme qui était à sa fouée
trouva le loup qui était racorni et tout noir ; elle
crut que c'était une bûche à moitié brûlée, et elle
le ramassa. Elle le mit derrière son feu, et le loup
disait :
Chauffe ton eu,
Ma bonne femme ; il est tout cru.
(Conté en iSyi) par J. M. Pluel, de Saint-Cast, mousse.)
Cf. E. Rolland, Faune populaire de la France, t. I, p. 131,
où se trouve un conte, probablement lorrain, qui a de l'analogie
avec celui-ci.
V
CONTES DES MARINS
ET DES PECHEURS.
Jes marins et les pêcheurs ont aussi une sorte de litté-
rature orale particulière : elle se manifeste surtout
pendant les longues traversées que font les Terre-
Neuvats qui s'embarquent comme passagers pour aller pêcher
sur les goélettes de Saiut-Pierre-Miquelon. Entassés dans des
cales qui ne sont point aménagées d'une façon confortable, les
matelots cherchent à tuer le temps par tous les moyens pos-
sibles, et les conteurs sont bien accueillis. Les histoires les
plus goûtées sont celles que les narrateurs font parfois durer
plusieurs jours, à force de les charger d'incidents, de descriptions
prolixes et de plaisanteries qui parfois n'ont aucun rapport avec
le sujet du conte. J'ai quelques récits de ce genre; mais ils
246 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
sont trop longs pour pouvoir trouver place ici, et je les publierai
dans mes Contes des Marins et des Pécheurs. Souvent les narra-
teurs, au lieu de paraître s'intéresser à leur récit et de varier
l'intonation, suivant qu'ils décrivent ou que les héros parlent,
récitent l'histoire comme on débite le catéchisme, sur le ton mo-
notone d'une chose apprise par cœur et non comprise. Il en est
d'autres toutefois qui, comme les conteurs terriens, racontent
avec verve, soit des histoires héroïques, soit des aventures grasses.
Les aventures purement maritimes sont, à ma connaissance
du moins, peu nombreuses dans les récits des marins. J'en ai
mis quelques-unes dans mon volume des Contes populaires (Cf. le
Capitaine Pierre, la Princesse Dangobert, le Capitaine chien") ; la
plupart du temps, les récits qu'ils font sont des histoires ter-
restres auxquelles sont soudés quelques épisodes où figurent des
marins. On pourra juger de leur procédé par le conte de Jean
de l'Ours, qu'on trouvera ci-aprés, et dont le thème originel se
retrouve à peu prés partout.
Les pêcheurs qui font la petite pêche racontent aussi ; mais
dans leurs récits, le facétieux est plus fréquent que le merveil-
leux ; et ils forgent des histoires parfois très-cocasses sur leurs
rivaux du petit port voisin ; en passant de bouche en bouche,
elles grossissent, et finissent parfois par former, comme la série
des Jaguens, dont on trouvera ci-aprés un court exemple, de
véritables épopées burlesques.
JEAN DE L'OURS.
jL était une fois trois frères ; il y en avait
un qui s'appelait Jean de l'Ours, et qui
ne se plaisait qu'à rester dans le coin du
foyer.
L'aîné dit à sa mère qu'il avait envie de faire
un navire qui aurait marché sur terre comme sur
mer.
— C'est bien, mon garçon, répondit-elle ; pars
quand tu voudras.
— Alors je me mettrai en route demain.
Le lendemain, l'aîné des fils coupa un gros
morceau de pain qu'il mit dans un mouchoir,
prit sa hache pour construire son navire et quitta
la maison.
Sur son chemin il rencontra une fée déguisée
en mendiante qui lui demanda la charité.
— J'aimerais mieux, répondit-il brutalement,
248 CONTES POPULAIRES
te voir crever de faim que de te donner un mor-
ceau de mon pain.
— Où vas-tu ? dit la vieille.
— Construire un navire qui marche sur terre
comme sur mer.
— Et bien 1 répondit-elle, à tous les coups de
hache que tu frapperas dans l'arbre, tu feras des
cuillers et des fourchettes de bois.
— Ne viens pas me jeter des sorts, vieille sor-
cière, s'écria le marin, ou je t'en ferai repentir.
QjLiand il arriva au pied des arbres, il tira sa
hache de son sac, et le premier coup qu'il frappa
fit tomber, au lieu de copeaux, des fourchettes et
des cuillers, et pareille chose lui arriva à la se-
conde fois et aux suivantes. Il pensait en lui-
même :
— • Elle me l'avait bien dit, la mauvaise vieille,
que je n'aurais fait que des cuillers de bois.
Il se dépita et partit pour revenir à la maison.
Le second de ses frères lui dit :
— Tu n'as pas réussi ; je vais prendre ta place
et voir si je serai plus heureux que toi.
Le lendemain, le second fils partit après avoir
coupé un gros morceau de pain et pris sa hache.
Il rencontra aussi la vieille bonne femme, qui lui
demanda la charité.
— Non, dit-il, j'aimerais mieux te voir mourir
que te donner un morceau de pain ou un sou.
EN HAUTE-BRETAGKE 249
— Où vas-tu comme cela ?
— Construire un navire qui marche sur terre
comme sur mer.
— A tous les coups de hache que tu frapperas
dans l'arbre, tu feras des pelles de bois.
II frappa, en effet, dans un arbre, et il ne fit
que des pelles de bois.
— Elle me l'avait bien dit, la vieille sorcière,
murmurait-il en colère, que je n'aurais fait que
des pelles.
Il se dépita et revint chez sa mère.
Quand il fut arrivé, Jean de l'Ours lui dit :
— Tu n'as pas réussi, toi; je vais voir si j'au-
rai plus de succès.
— Non, repartit la mère, je ne veux pas que
tu t'en ailles; tu es trop mal vêtu.
— Cela ne fait rien, je veux essayer.
— Essaie, si cela te plaît, disaient ses frères ;
tu ne réussiras pas plus que nous.
Le lendemain, il coupa aussi un gros morceau
de pain, prit sa hache et se mit en route. Il ren-
contra encore la vieille bonne femme qui lui de-
manda la charité.
— Tenez, voilà mon pain, ma pauvre vieille,
dit-U.
— Où vas-tu, Jean de l'Ours ?
— Je vais tâcher de faire un navire qui marche
sur terre comme sur mer.
250 CONTES POPULAIRES
— Eh bien ! au premier coup de hache que tu
frapperas, le navire sera construit.
Quand Jean de l'Ours eut son navire qui mar-
chait sur terre comme sur mer, il monta à bord,
et se mit à voyager.
Il rencontra un homme qui était à lécher les
meules d'un moulin, et il lui demanda ce qu'il
faisait là.
— Je suis à lécher les meules de ce moulin qui
n'a pas moulu depuis cent ans, et je sens encore
le goût de la farine.
— Eh bien! tu sens de loin, dit Jean de l'Ours ;
veux-tu venir avec moi ?
— Très-volontiers.
Il monta à bord, et voilà le navire parti.
A quelque distance de là, ils virent un homme
■qui léchait les tuiles d'un vieux four.
— Que fais-tu là? dit Jean de l'Ours.
— Je lèche les tuiles d'un four qui n'a pas été
chauffé depuis plus de cent ans, et je sens encore
le goût du pain.
— Tu sens de loin, toi ; veux-tu venir avec moi ?
— Volontiers.
Et les voilà tous les trois dans le navire qui
marchait sur terre comme sur mer.
EX HAUTE-BRETAGXE 25 I
Un peu plus loin, ils virent un homme qui
était à bouleverser une montagne.
— Tu es bien fort, toi , dit Jean de l'Ours.
_ — Un peu, répondit l'homme.
— Veux-tu venir avec moi?
— Je le veux bien.
Un peu plus loin encore, il rencontra un homme
qui étayait un château pour l'empêcher de tomber.
— Tu as les épaules solides, dit Jean de l'Ours ;
veux-tu venir avec moi ?
— Très-volontiers.
Et il monta à bord.
— Je suis content, disait Jean de l'Ours; voilà
mon équipage fait, et nous sommes capables de
naviguer.
Et voilà le navire qui marchait sur terre comme
sur mer qui commence à naviguer sur l'Océan.
Ils firent la rencontre d'un autre navire qui
demandait du monde pour compléter son équi-
page, et ceux qui étaient à bord de Jean de l'Ours
le quittèrent en p^leine mer pour aller dans l'autre
x'aisseau.
Mais Jean de l'Ours aborda à Marseille, où il
rencontra les matelots qui l'avaient abandonné ;
il les tua tous les quatre. On le mit en prison, et
je ne sais pas ce qu'il est devenu.
(Conté en 1^79 par-Louis Pluet, de Saint-Cast,
matelot, âgé de vingt-cinq am,')
252 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
Les trois frères, qui partent successivement pour tenter une
entreprise et dont le dernier réussit, se retrouvent dans un grand
nombre de contes (Cf. le Petit Roi Jeannot, n» i, la Princesse aux
pêches, no xiil des Contes populaires de la Haute-Bretagne, et dans
le présent volume le Merle d'Or et le commentaire qui le suit).
Sur les compagnons qui ont un sens très-développé, voir le
commentaire de Jean de l'Ours, autre conte différent de celui-ci,
page 81 du présent volume.
II
LES JAGUEXS A L'AUBERGE.
«L y avait une fois deux gars de Flétang (i)
qui étaient de Saint -Jacut ; ils avaient en-
tendu dire que la mer était verte et bleue,
et un jour qu'ils passaient devant un champ de
lin fleuri, ils se dirent :
— Dieu Die danse, mon fu, v'ià lagran mé salée;
allons nous bangner.
Ils se mirent à se rouler dedans; mais l'un des
gars se heurta à une grosse pierre.
— Dieu me danse, mon fu, la mer est-d mau-
vaise !
L'autre, en se plongeant dans le lin, vit un gros
crapaud.
— Par ma fa, i/là du païsson; si je le mangeas ?
Il avala le crapaud; mais il ne tarda pas à se
sentir malade, et il alla avec son camarade à une
auberge où ils demandèrent à coucher. On leur
montra une chambre, mais ils se dirent :
(i) Marins de Terre-Xeuve.
254 CONTES POPULAIRES
— Dieu me danse, mon fu, i' n'en coûterait trop
chier; vous n'e\ point eun endrait qiii n'cotiterait pas
tant ; je 71' sommes pas riches.
La servante, en les entendant, se dit : u Ce sont
des Jaguens ; i' faut les mettre dans nos' chiottes. »
Elle les conduisit dans un cabinet où il n'y
avait point de lit, et elle leur donna un glon de
feurre (i) pour se coucher dessus.
— Vous n'arie^ point eune petite presse pour mett'
nos effets ? demandèrent-ils.
— Si fait ; vous pourrez les mettre sur le
coflfre.
Les Jaguens se déshabillèrent, et, voyant au
milieu du coffre une planche ronde qui recouvrait
un trou, ils se dirent :
— Par ma fa, mon fu, i/là un joli petit coff'e ;
faut y metfe nos effets.
Le lendemain, quand ils se réveillèrent, ils se
dirent :
— Faurait reprenre nos habits. Il a la mine hen
fond, le coff'e.
— Par ma fa, mon fu, faut que tu descendes de-
dans; je vas te teni' par les mains, et tu rattrapperas
nos draps.
L'un des compagnons se laissa descendre, mais
bientôt il s'écria :
(i) Gerbe de paille.
EN HAUTE-BRETAGNE
— Je les touche bien do mes pieds; mais la main
me dépoigne.
— Dieu me danse, mon fu, lui répondit l'autre,
crache dedans, tu palsseras mieux après.
Le Jaguen cracha dans sa main, et il tomba
dans le fond du prétendu cof&e. Il parvint à en
sortir à l'aide de son compagnon ; mais il sentait
bien mauvais et ses habits aussi.
Quand Us se furent habillés, ils voulurent se
compter, et ils dirent à la mode des Jaguens :
— Ta et ma, ça fait iun; V y en a iun de perdu;
eioù. qu'il est ?
Ils restèrent quelques minutes à réfléchir, et ils
avaient l'air si absorbé, que la servante^ qui
venait les voir, s'écria :
— Qu'est-ce que vous faites là tous les deux?
— Dieu me gagne, mon fu, s'écrièrent-ils, n'y a
personne de perdu.
(Conié en j88o par Joseph Macé, de Saint-Cast,
mousse, âgé de quaior%e ans.')
Ce récit invraisemblable, que mon conteur appelait une
c coujonnade de Jaguen, » ressemble à une partie du Voyage des
Jaguens à Paris, n» xxx\ii des Contes populaires de la Haute-
Bretagne, et au petit conte qui le suit. L'épisode du champ de lin
pris pour la mer, qui figure dans les deux contes, n'est point
particulier aux Jaguens. Vers Ercé on attribue cette aventure
aux Normands ; elle se retrouve dans plusieurs contes allemands
256 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
(Cf. les notes de M. R. Kœhler dans Zeitschrift fur Romanische
philologie, t. III, p. 312, et l'étude de M. Nyrop dans Romania,
t. IX, p. 138 et sq.). En France, il a son similaire dans un
conte picard de H. Carnoy, les Six compagnons, qui se baignent
dans un champ de blé. L'épisode de la descente se trouve aussi
dans le conte étudié par M. Nyrop.
Ce conte et ceux que j'ai publiés ne sont pas les seuls où les
Jaguens soient mis en scène : j'en ai toute une série qui pa-
raîtra dans mes Contes de marins. On prétend que ce sont les
Jaguens qui se sont amusés à les faire. Pour celui-ci du moins,
ils auraient employé des éléments qui leur sont communs avec
d'autres pays.
Les Jaguens sont les habitants de Saint-Jacut-de-la-Mer, ar-
rondissement de Dinan; ils sont presque tous malins, et sur
tout le littoral, les contes où les Jaguens jouent un rôle sont
nombreux et très-populaires. Mais il ne faudrait pas conclure,
des diverses aventures dont ils sont les héros, qu'ils soient les
Béotiens de la Haute-Bretagne : c'était peut-être vrai pour les
Jaguens d'il y a cent ans. Actuellement, il n'est guère de pays -
où l'instruction soit plus répandue, et où depuis vingt ans on
ait réalisé plus de progrès de toute sorte.
DEUXIEME PARTIE
LÈS CHANSONS
LES DEVINETTES — LES FORMULETTES
LES PROVERBES ET LES DICTONS
L'ESPRIT A LA CAMPAGNE
«7
LES CHANSONS
I l'on en juge par ce qui a lieu dans le pajs gallot, les
chansons populaires d'autrefois sont en train de dis-
paraître, et il est grand temps de recueillir celles qui
restent encore et qui, dans un avenir prochain, seront rempla-
cées par des romances sentimentales empruntées au répertoire
des cafés-concerts, ou par des rhapsodies parisiennes de la force
du Beau Nicolas et de celles qui ont eu le bonheur d'être ré-
pétées à satiété par le peuple le plus spirituel de l'univers.
Bien que, dans mes recherches sur la littérature populaire, je
n'aie pas négligé les chansons, jusqu'à présent j'en ai recueilli
à peine une centaine, dont plusieurs ne présentent qu'un in-
térêt médiocre. J'espère être plus heureux par la suite, et
rencontrer des chanteurs populaires possédant un répertoire
curieux et varié. Les quelques chansons que je donne ci-après
200 CHANSONS POPULAIRES
pourront faire juger de l'esprit qui règne parmi celles que
chantent les paysans et les marins gallots.
Jusqu'à présent, je n'ai rien recueilli qui eût un caractère hé-
roïque ou qui fît clairement allusion à un trait d'histoire locale .
Les noëls qui se chantaient autrefois en grand nombre ont
aujourd'hui à peu près disparu, et je n'ai pu en retrouver que
des fragments. Cependant il y a quelques pays où l'usage de
chanter des noëls n'est pas tout à fait passé ; naguère encore, à
Dinan, des jeunes gens allaient réciter la vie d'Hérode, sorte de
tragédie en alexandrins incorrects qui se vendait autrefois dans
les foires : c'était une plaquette à couverture bleue, imprimée à
Dol sur papier à chandelle. Un jeune garçon représentait les en-
fants juifs, et on faisait mine de lui couper la tête avec un sabre
de bois.
L'usage de chanter la Passion a persisté davantage, et en
beaucoup de communes les jeunes garçons vont de ferme en
f erme psalmodier sur un air traînant une pièce de vers en alexan-
drins approximatifs qui est un résumé de la Passion et ressemble
à un prologue.
Jadis, au lieu de cette sorte de cantique, on chantait parfois
une complainte héroï-comique dialoguée dont je n'ai retrouvé
qu'un fragment, assez plaisant du reste ; le voici :
Quand sailli Pierre coupit
A Malchus l'oraille,
L'bon Jésus H dit
Tout bas dans l'oraille :
— Pierrot ! — Quai ! mon bon Dieu ?
— Rengaine ton queuté (couteau),
Mon boude (chéri, ami).
Rengaine ton queute.
■ Pendant les derniers jours de la semaine sainte, surtout dans
EN HAUTE-BRETAGNE 261
la nuit du samedi au dimanche, les jeunes garçons vont dans la
cour des fermes, et ils disent : « Chanterons-je? » Si on leur
répond oui, ils chantent sur l'air à! Alléluia une longue com-
plainte qui commence par ces mots :
Rèjoulsse\-vous, peuple affligé;
Jésus-Christ est ressuscité :
En peu de temps on le voira.
Alléluia!
Quand ils ont fini, on leur donne des œufs (i).
Dans le canton de Matignon, les chanteurs terminent leur
chanson par ce couplet, qui se chante sur l'air à' Alléluia :
Si vous n'e:^ ren à nous donner,
Baillex^nous la fille de l'hâté (2) ;
Chacun de nous l'embrassera :
Alléluia !
Dans les communes voisines de Saiut-Glen, quand le récitatif
est terminé, on chante :
Si vous n'voule:^ ren nous donner,
Ne nous faites pas attendre :
Donnez-nous la servante ;
Le porlous de panier
Est tout prêt de la prendre.
Dans le canton de Liffré, on termine par le couplet suivant,
qui se chante surtout quand les gens ne se pressent pas de
donner des œufs :
(1) Le même usage existe en Seine-et-Oise et probablement
ailleurs. Cf. Mélusine, col. 143.
(2) De la maison.
202 CHANSONS POPULAIRES
Révcilh\-vous , cœurs endurcis ;
Voi' eu païssera o les liiicenx,
Si vous n'v'le'j^pas nous donner d's ceu's.
Si, malgré cette pressante admonestation, on ne donne rien
aux chanteurs, avant de s'en aller, ils chantent ceci :
Le coucou est monté dans sa chambre, '
Il a les cannes dans l'tripied,
Et la tète dans les cendres.
Si vous ne voulei^ rien donner.
Ne nous faites pas attente.
Mon camarade a fret es pieds,
Et moi la cuisse m'y tremble !
Ceux qui ne veulent point donner d'œufs chantent le couplet
suivant :
Mes pauv's gas, v'étes hen mal venus :
Nos chienn's de poul's n'ont point ponnu ;
Vene^ demain matin : not' chien ponra ;
Ah ! mes pauv' gas !
Alors les chanteurs répondent :
5j vous n'vouliei rien nous donner,
N'fallait pas nous laisser chanter ;
Un jour le eu vous pèlera.
Alléluia !
Je ne crois pas que l'on fasse actuellement beaucoup de nou-
velles chansons à la campagne. On m'en a signalé cinq ou six
qui passent pour avoir été composées par les gens du pays ;
elles sont en général assez plates.
EN HAUTE-BRETAGNE 265
Cependant, il est d'usage en certaines communes, Ercé et
Gahard entre autres, que les conscrits qui, avant le tirage, et
«ntre le tirage et le conseil de révision, se réunissent le di-
manche, fassent chaque année une nouvelle chanson. C'est
peut-être d'une de ces réunions de conscrits qu'est venue la
chanson de marche que les mobiles et les mobilisés gallots
chantaient pendant la guerre de 1870-1871, et qui, si elle n'était
pas d'une haute poésie, était singulièrement marchante :
Depuis près d'un an,
Marchons sur les rangs,
Marchons sans gène.
Ne craignons rien ;
Faisons la guerre
A ces Prussiens.
A la campagne, on compose aussi des chansons satiriques
sur des événements locaux, où les personnes sont désignées par
leur nom avec des libertés aristophanesques. Plusieurs maires
du Seize-Mai ont été chansonnés de la sorte. L'idée de ces
■chants est parfois drôle, et le début est plaisant ; mais le poète
s'essouffle vite, et presque toujours, au milieu et à la fin, il
glisse dans la platitude.
En général, — et c'est une remarque que Bujeaud et M. G.
Paris ont faite avant moi — toutes les fois qu'on rencontre
une chanson populaire vraiment jolie et bien conduite, on peut
dire, à coup sûr, qu'elle est l'œuvre d'un lettré ou d'un
quasi-lettré. Et si on peut remonter à la source, on trouve
que l'auteur est un notaire, un maître d'école ou quelqu'un
qui a étudié pour être prêtre.
Les chansons en patois sont loin de former exception à cette
règle : un paysan qui voudrait faire une chanson essaierait de
la composer en français, en employant les termes les plus rele-
204 CHANSONS POPULAIRES EN HAUTE -BRETAGNE
vés, et parfois même ceux dont il ne connaîtrait pas bien la
signification exacte.
Les rapprochements que j'ai faits sont en petit nombre ; c'est
le regretté Bujeaud qui m'a fourni le plus de similaires, ce
qui n'a rien de surprenant, son recueil ayant été fait dans des
pays très-voisins de la Bretagne française.
Les chansons galaises ressemblent fort peu à celles des Bre-
tons bretonnants : elles sont d'une inspiration exclusivement
française. Aussi, dans mes notes, on ne trouvera aucun rappro-
chement entre elles et le Bar\ar-Brei%^; elles n'ont même rien de
commun avec les chants plus populaires recueillis par M. Luzel.
duant à la musique, celle de quelques-unes des rondes et
des chansons de marche a une parent é évidente avec les airs-
bretons.
Je n'ai pu, à mon grand regret, et à cause des limites étroites
de ce volume, donner les airs de toutes les chansons. J'en ai
choisi quelques-unes, et M. P. Guyot, qui les connaissait pour
la plupart, a bien voulu se charger de noter la musique. Si, ce
que j'espère, je puis trouver, en Haute-Bretagne, assez de
chansons intéressantes pour faire un volume à part, j'aurai soin
de noter la musique de toutes.
Pour la classification, j'ai été assez embarrassé, et je crois
que la classification-type des chansons populaires est encore à
trouver; bien qu'imparfaite, celle que j'ai adoptée m'a semblé,
plus que celle de mes devanciers, convenir aux chansons que
je donne ici comme spécimen.
I
§1-
CHANSONS ENFANTINES.
I. — RONDE.
La plus belle fille qu'il y ait au monde,
Fleur de lilas comme fleur de rose,
La voici à mon côté droit,
Fleur de rose comme fleur de lilas.
Mademoiselle (i), entrez en danse.
Fleur de lilas comme fleur de rose.
Et embrassez qui vous plaira,
Fleur de rose comme fleur de lilas.
(Er ci près Liffré.")
(l) Ou monsieur; la personne ainsi désignée entre dans le
rond et va embrasser qui lui plait.
2(>6 CHANSONS POPULAIRES
IL — L'IVROGNE ET SA FEMME.
Quand je suis en ribotte, (pis) '
Ma petite femme, douce comme un mouton,
M'apporte une soupe à l'oignon :
— Mange ça, mon p'tit homme. (pis)
Quand je suis en ribotte, (bis)
Ma petite femme vient vite et, sans gronder.
Vient bien vite me déshabiller :
— Couche-toi, mon petit homme. (bis)
Ce sont les bonnes ou les mères qui chantent cette chanson
en faisant sauter les enfants ; il en est de même des suivantes.
III. — MA TANTE PERRINE.
Bonjour, ma tante Perrine,
Comment vous portez-vous?
Vendez-vous d'ia farine?
Combien la vendez-vous ?
— Deux sous la bonne galette,
Trois sous le beurre otout.
EX HAUTE-BRETAGNE 267
Je n'ai pas vu mon amant ce matin,
C'est cela qui me fait de la peine ;
Je n'ai pas vu mon amant ce matin,
C'est cela qui me fait du chagrin.
(Dinan, Ercé.')
IV. _ TOUT LE LONG DU BOIS.
Tout le long du bois
J'enibrassis Jeannette,
J'embrassis Jeannette
Tout le long du bois.
Et si le bois
Avait été plus long.
J'aurais embrassé
Jeannette tout du long.
Tout le long, etc.
{Ercé.)
Cela se répète indéfiniment.
@s©s©s©s©@@s@®
§11.
CHANSONS A MARCHER OU A DANSER.
LE PETIT COUTURIER.
DÉROBÉE
;s^4nTi-aaib^^
m—:- -M m -^ • ari h^ "^ ^ m/
Voulez-vous savoir l'histoire d'un petit couturier, {bis")
Qui s'en va voir les filles bien tard après souper?
Ri tinton, tinton la lirette,
Ri tinton, tinton la lire.
Qui s'en va voir les filles bien tard après souper, (bis)
Il en a trouvé une sur son lit qui pleurait.
Ri tinton, etc.
CHANSONS POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE 269
Il en a trouvé une sur son lit qui pleurait, (bis)
Lui a demandé : Belle, qu'avez-vous à pleurer ?
Ri tinton, etc.
Lui a demandé : Belle, qu'avez-vous à pleurer? (bis)
— Comment ne pas pleurer? on dit qu'vous nous
Ri tonton, etc. [quitté (i).
Comment ne pas pleurer? on dit qu' vous nous quitté . (J . )
— Ceux qui vous l'ont dit, belle, ont dit la vérité.
Ri tinton, etc.
Ceux qui vous l'ont dit, belle, ont dit la vérité; (bis)
Les chevaux sont aux portes, tout sellés, tout bridés.
Ri tinton, etc.
Les chevaux sont aux portes, tout sellés, tout bridés; (b.)
Faut plus que la houssine pour les faire avancer.
Ri tinton, etc.
Faut plus que la houssine pour les faire avancer, (bis)
Sourd'ous, sourd'ous, mes gars, sourd'ous à vous
Ri tinton, etc. [chauffer.
Sourd'ous, (2) sourd'ous, mes gars, sourd'ous à vous
[chauffer, (bis)
J'n'ai plus qu'mes lits à faire et mes vach's à tirer.
Ri tinton, tinton, la lirette.
Ri tinton, tinton, la lire.
(i) Sic ; c'est la prononciation ordinaire vers Loudéac.
(2) Forme contractée de : sourdez-vous, montez.
270 CHANSONS POPULAIRES
La dérobée est la plus originale des danses encore en usage
dans le pays gallot. Elle se danse vers Saint-Brieuc, et surtout
vers Loudéac, où elle est en quelque sorte la danse nationale.
Voici, à ce sujet, une très-curieuse note que je dois à l'obli-
geance de Madame veuve Louis Texier, originaire de Loudéac,
et qui expliquera mieux que je ne pourrais le faire les diffé-
rentes manières de danser la dérobée :
« Très-ancienne manière de danser la dérobée, qui est encore en
usage dans les communes de Plémy, de Plessala et de Plouguenast.
« Pendant qu'on chante le couplet, le danseur donne le bras
à sa danseuse, et on fait une marche en mesure autour de la
salle de bal, en se suivant tous les uns les autres.
« A la première mesure du refrain, le danseur et la danseuse,
. l'un vis-à-vis de l'autre, font un balancé.
« En suivant la mesure de la chanson, quand il y a plus de
danseurs que de danseuses, ces premiers dérobent les danseuses
des autres. A la dernière mesure du refrain, étant placé der-
rière un couple, le dérobeur, donnant un coup d'épaule au dan-
seur et le poussant légèrement, prend le bras Je la danseuse et
continue la danse avec elle. »
« Attire manière. — Marche pendant le couplet, ainsi que pour
la première manière. Au refrain, le danseur prend les deux
mains de sa danseuse, et ils dansent ainsi l'un devant l'autre,
sautant deux fois sur le même pied alternativement, et toujours
avec la plus grande mesure. Au moment où le danseur va
prendre la main de sa danseuse pour la poser sur son bras, le
dérobeur doit le devancer dans ce mouvement, et continue à
danser avec la danseuse qu'il a ainsi dérobée.
« On remplace maintenant les deux premières manières par
la chaîne, que l'on peut danser à quatre, à six, à huit, etc. Le
dérobeur doit se tenir au bout de la chaîne et présente la main
à la danseuse qu'il veut dérober. »
EX HAUTE-BRETAGNE 27I
II. — L'ÀXE CHANGÉ.
Quand Manon va au moulin, (pis')
Elle va dessus son âne,
La saberdondon,
Elle va dessus son âne,
La belle Manon (i).
Quand le meunier la voit venir, (bis)
S'en va au-devant d'elle.
— La belle, entrez dans mon moulin ; (bis)
Attachez là votre âne.
Quand Marion fut au moulin, (bis)
Le loup a mangé l'âne.
— Que dira mon bon père Martin (bis)
D'avoir perdu son âne.
Le meunier dit à Marion : (bis)
— Tenez, prenez la mienne.
Quand son père la voit venir : (bis)
— Ce n'est point là mon âne.
Mon âne avait les quat' pieds blancs
Les deux oreilles en rabattant.
Le bout de la queue noire.
1) Le refrain se répète après chaque couplet.
272 CHANSONS POPULAIRES
— Mon père a bu du vin nouveau,
Qui lui a troublé le cerveau,
Ne connaît plus son âne.
Nous sommes dans le mois d'avri,
Où tous les moin's changent d'habit.
C'est ce qu'a fait votre âne.
La saberdondon,
C'est ce qu'a fait votre âne,
La belle Marion.
(^Matignon.)
Les trois derniers couplets sont irréguliers, puisqu'ils se com-
posent de trois vers au lieu de deux ; mais on ne répète point le
premier vers comme dans les premiers couplets, de sorte qu'ils
se chantent exactement de même.
Cf. Bujeaud, t. I, p. 107, l'Âne de Marion, dont le thème est
sensiblement le même, mais qui se rapproche davantage d'une
autre chanson que j'ai entendue dans les environs de Dinan.
Cf. aussi Romancero de Champagne, 2' partie, p. 2$ S, et les
Noïls et chansons populaires de la Franche-Comté, n» 29, p. 89.
III. — LES GALANTS.
C'est point l'usage des filles
D'aller voir les garçons,
La destinée, la rose au vent,
D'aller voir les garçons.
EX HAUTE-BRETAGXE
C'est bien l'usage des filles,
D 'rester à leur maison,
La destinée, etc.
Quand leur maison est propre,
Les amoureux y vont,
La destinée, etc.
Ils y vont quatre à quatre.
En frappant du talon,
La destinée, etc.
Us s'assoyent sur la table,
En disant leurs raisons,
La destinée, etc.
Quand leurs raisons sont dites,
Les amoureux s'en vont,
La destinée, etc.
Us s'en vont quatre à quatre,
En frappant du talon,
La destinée, etc.
Us s'en vont à l'école,
A l'école du roi,
La destinée, la rose au vent,
A l'école du roi.
iLifré.)
i8
274 CHANSONS POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
IV.
CHANSON DE CONSCRIT.
|E^ài^i;É^^fe^;fefef^
^J^=Aj^fe^^JEf^^éè
^.^^^^■^
Trois navires sont à Toulon,
Pour emporter Marion.
Je n' verrons plus Marion,
Ma lonlanla,
Je n'verrons plus Marion,
Car olle s'en va.
Marion s'en est allée,
Je n'ia verrons plus jamais.
Je n'verrons plus Marion,
Ma lonlanla,
Je n'verrons plus Marion,
Car olle s'en va.
(^Mallgtion.')
SIcq)
^ III. — CHANSONS d'amour ET DE MARIAGE.
I. — L'AVIS DU MARIAGE.
Entre vous, les jeunes filles,
Qui voulez vous marier, (bis)
Prenez garde à ce passage
Avant de vous engager.
On est (ter) lié ;
. On ne peut se délier.
Prenez garde à ce passage
Avant de vous engager, (bis)
Car les garçons sont honnêtes
Avant de se marier.
On est, etc.
Car les garçons sont honnêtes
Ouand ils sont à marier; (bis)
Mais quand ils sont mariés,
C'sont des diables déchaînés.
On est, etc.
276 CHANSONS POPULAIRES
Mais quand ils sont mariés,
C'sont des diables déchaînés, (bis)
Il n'y a ni bois ni bûche
Qui ne saute par l'hôté (i).
On est, etc.
Il n'y a ni bois ni bûche
Qui ne saute par l'hôté. (bis)
Les dam's sont à leur fenêtre,
Regrettant leur temps passé.
On est, etc.
Les dam's sont à la fenêtre,
Regrettant leur temps passé. (bis)
Se disant les unes aux autres :
Si j'étais à marier !
On est (ter) lié,
On ne peut se délier.
Cf. Bujeaud, t. I, p. 129, Là-haut dessus ces rochettes , chanson
du Poitou et de l'Auois ; t. II, p. 37, C'est un lien si fort (Bas-
Poitou et Aunis), et Romancero de Champagne, 2' partie, p. 86.
(i) La maison.
EN HAUTE-BRETAGNE
377
LA SERVANTE DU MEUNIER.
feJ^^M^j^^^^j^^^j^pfes
^»^^+J+'-^4^^B
J' étions cinq à six bons gas,
Qui naviguions sur mer,
Lon la,
Qui naviguions sur mer.
Là le vent nous tenait bon,
La mer était contraire.
Le vent nous a jetés
Sur les côtes d'Angleterre.
Proche d'un moulin à vent,
Moulin qui moulait l'orge.
La servante du meunier
M'a fait la révérence.
Et moi bien étonné,
D'où vient la connaissance.
Ne te souviens-tu pas
Que nous étions ensemble ?
ibis)
(bis)
(bis)
(bis)
(bis)
(bis)
(bis)
278 CHANSONS POPULAIRES
Je l'ai menée au marché (^bis)
Pour lui choisir des bagues.
Elle a bien su garder (pis)
La foi du mariage.
Si ton cœur et le mien (bis)
Étaient dans la balance,
Si ton cœur emporte le mien, (bis)
Nous coucherons ensemble,
Dans un biau lit carré (bis)
Garni de roses blanches,
Et aux quat' coins du lit (bis)
Qjiatre belles pommes d'orange.
Et au milieu du lit (bis)
Le rossignol y chante.
Chante, beau rossignol, (bis)
Chante la réjouissance
De ces beaux jeunes gens (bis)
Qui vont coucher ensemble,
Lon la,
Qui vont coucher ensemble.
(Malignon.^
Cf. Bujeaud, t. II, p. 330, Enfants de la ville de Nantce
(Saintonge, Bas-Poitou, Aunis).
EN HAUTE-BRETAGNE 279
III. — LA FILLE PRESSEE.
Il est pourtant temps,
Pourtant temps, ma mère,
Il est pourtant temps de me marier.
— Ma fille, nous n'avons point d'argent, (bis)
— Ma mère, il y a du froment :
Que ne le vend-on ?
Que ne me marie-t-on ?
Il est pourtant temps, etc.
— Ma fille, nous n'avons point d'habit, (bis)
— Ma mère, nous avons du lin gris :
Que ne le file-t-on ?
Que ne me marie-t-on?
II est pourtant temps, etc.
— Ma fille, nous n'avons point d'maison. (bis)
— Ma mère, il y a des maçons :
Que ne les demande-t-on ?
Que ne me marie-t-on ?
Il est pourtant temps, etc.
— Ma fiUe, nous n'avons point de vin. (bis)
— Ma mère nous avons du raisin ;
Que n'en fait-on ?
Que ne me marie-t-on ?
Il est pourtant temps, etc.
28o
CHANSONS POPULAIRES
— Ma fille, nous n'avons point d'amant, (pisy
— Ma mère, il y a le gros Jean :
Q.ue ne me le donne-t-on ?
Que ne me marie-t-on ?
Il est pourtant temps,
Pourtant temps, ma mère,
II est pourtant temps de me marier.
(J)inan, Matioiwn, elc.)
Cf. Bujeaud, t. I, p. 99, Marie-me Aouc, chanson angoumoise.
IV. — LE MENAGE.
tA$j"jrr[.ir-f^ipr.p-M j
^^^^^^i^^
Sur le haut d'Ia montagne,
J'entends les petits oiseaux,
EN HAUTE-BRETAGNE 281
Qui se disent les uns les autres,
Dans leur joli langage :
Malheur aux pauvres fillettes
Qui se mettent en ménage !
Pour s'y mettre en ménage,
Faut avoir de l'argent.
Et lorsqu'on a homme et enfant.
Il faut embrasser l'ouvrage,
Et puis toujours recommencer
L'embarras du ménage.
Huit jours avant res noces,
S'en fut chez ses amis :
Ah ! venez tous, petits et grands,
Pour vous réunir au balle ; (sic)
Munissez-vous d'un mouchoir blanc
Pour essuyer mes larmes.
Le joure de ses noces.
Le joure le plus beau,
Elle est couverte de roses blanches,
De roses pénitentes,
Et le ruban de trois couleurs,
Le ruban de souffrance.
Huit jours après ses noces.
S'en fut chez son papa :
Papa, vous m'avez mariée.
Mariée avec un homme
Qui est toujours au cabaret.
Ça n'fait pas not' besogne.
282 CHANSONS POPULAIRES
— Ma fille, prenez courage,
l'aura du changement ;
Chérissez-le, caressez -le ;
Prenez-le toute à la douce,
Et vous verrez en peu de temps
La paix dans vot' ménage,
(Ercé.')
V. — LE MARIAGE.
C'était par un dimanche,
Et non par un lundi, (bis)
Que j'ouvre la fenêtre.
Du pié de mon lit :
Ton ton,
Ton p'tit cœur mignonne.
Ton p'tit cœur joli.
Que j'ouvre la fenêtre.
Du pié de mon lit. (bis)
J'entends le rossignol,
Qui par son chant nous dit :
Ton ton, etc.
J'entends le rossignol.
Qui par son chant nous dit : (bis)
EN HAUTE-BRETAGNE 285
Les filles qui se marient
Ne sont point sans souci.
Ton ton, etc.
Les filles qui se marient
Ne sont point sans souci. (bis)
Le joure de leurs noces,
Mettent leurs plus beaux habits.
Ton ton, etc.
Le joure de leurs noces.
Mettent leurs plus beaux habits, (pis)
Le lendemain des noces,
Un bouquet de souci.
Ton ton, etc.
Le lendemain des noces.
Un bouquet de souci, (bis)
Et le troisième jour.
Tout est déjà fini.
Ton ton, etc.
Et le troisième jour,
Tout est déjà fini. (bis)
Adieu, père et mère,
Parents et amis,
Ton ton, etc.
Adieu, père et mère,
Parents et amis. (bis)
284 CHANSONS POPULAIRES
Me voici en ménage,
Avec mon cher mari.
Ton ton, etc.
Me voici en ménage,
Avec mon cher mari : (bisy
Ce n'est point pour un an
Ni une année et demie.
Ton, ton, etc.
Ce n'est point pour un an
Ni une année et demie. (bis')
C'est pour toute ma vie,
Et la sienne aussi.
Ton ton, etc.
(^Maligtion.")
Cf. Bujeaud, t. I, p. é8, la chanson saintongeoise : J'ai
ouvert ma fenêtre, ei le Romancero Je Champagne, 2=part., p. 233.
VI. — LA BONNE AMIE MORTE.
Par un dimanche au soir,
J'm'en fus voir ma maîtresse :
C'était pour la fiancer;
Elle était prête à trépasser.
EN HAUTE-BRETAGNE 28^
— Si tu es mon ami,
Va-t'en chercher un cierge.
L'ami n'avait pas fait trois pas,
Que sa mère le rappelle.
— Mon bel ami, vot' belle est morte.
— Ah I si j'avais bien su
Que ma mie serait morte,
J'aurais resté près de sou lit,
Pour voir ma bonne amie mouri.
(£riï.)
Cf. Bujeaud, t. I, p. 282, La mort de la, brune, la préface
de Champfleury, « Ce matin je me suis levé plus matin que la
lune, » p. X, etMélusine, col. 390, chanson recueillie à Lorient
par E. Rolland.
§ IV. — CHANSONS SATIRIQUES OU GOUAILLEUSES.
I. — CHANSON DE MENSONGES.
Q.u'as-tu vu, \
Compère, ( (bis)
Qu'as-tu vu? )
J'ai vu une anguille
Qui peignait sa fille
Pour aller danser,
Compère, commère,
Pour aller danser.
— Compère, vous mentez.
Qu'as-tu vu ? etc.
J'ai vu un crapaud
Qu'aiguisait sa faux
Pour aller faucher,
Compère, commère,
Pour aller faucher.
— Compère, vous mentez.
CHAXSOKS POPULAIRES EX HAUTE-BRETAGXE 287
Qu'as-tu vu? etc.
J'ai vu un lieuve
Qui tremblait la fieuve
Cont' un échalier,
Compère, commère,
Cont' un échalier.
— Compère, vous mentez.
Qu'as-tu vu? etc.
J'ai vu une guernouille.
Qui filait sa quenouille
Au coin d'un fossé,
Compère, commère.
Au coin d'un fossé.
— Compère, vous mentez.
Qu'as-tu vu? etc.
J'ai vu un cochon
Qui jouait du violon
Et savait valser,
Compère, commère.
Et savait valser.
— Com-père, vous mentez.
Qu'as-tu vu? etc.
J'ai vu un renard
Qui cuisait du lard
Dans un pot percé,
Compère, commère.
Dans un pot percé.
— Compère, vous mentez.
288 CHAXSOXS POPULAIRES
Qu'as-tu vu î etc.
J'ai vu une cônille
Qui coiflait sa fille
Pour aller s'marier,
Compère, commère,
Pour aller s'marier.
— Compère, vous mentez.
(^Matignon.")
Comparez une « chanson de mensonges d'Eure-et-Loir, » pu-
bliée dans Mélusine, col. 314.
II. — LA BiaUE A JACQ.UES ANDRÉ.
Chansonnette paisante (i),
Voul'ous la ouï chanter :
C'est d'une bique blanche,
La bique à Jacques André.
Depès qu'olle est chez nous,
La pauvre bique blanche,
Depès qu'olle est sez nous,
G n'a point zeu de chance.
Le pàtous qui la mène
Se nomme Nicolas,
(i) Faisante n'a que trois syllabes ; plusieurs poètes du sei-
zième siècle ne comptaient que deux syllabes dans paysan.
EN HAUTE-BRETAGXE 289
La mène et la ramène
Tout à l'entour du bois :
Tout à' l'entour du bois-,
La pauvre bique blanche,
Depès qu'elle est sez nous,
O n'a point zeu de chance.
Quand c'fut au matin jour,
"Not' femme o s'y leva ;
O mit son cotillon,
•A l'étab'e elle s'en va,
La pirouitte pirouinnée
Est morte entre deux vaches ;
Elle s'en va tout dret
Conter ça à son jacque.
— T'en souvient-i', mon Jacque,
T'en souvient-i', qu'un saï,
Not' chieuve était malade,
Tu t'y moquis de mai ?
Olle est morte à matin
Sur une poignée de fieurre :
Te v'ia bien couyonné
Ta qu'aimas tant son bieurre.
— Va-t'en, ma pauvre femme,
Va-t'en chez l'écorchous ;
Dis-li : Not' pauvre chieuve
Est morte par malhoû,
19
290 CHANSONS POPULAIRES
Est morte par malhoû,
La pauvre bique blanche;
Depès qu'elle est sez nous,
0 n'a point zeu de chance.
1 tirit de ses hannes ( i )
Un grand vilain coutiau,
Li dit : Ma pauvre chieuve.
Il faut que j'aie ta pi au.
Il faut que j'aie ta piau.
Ma pauvre bique blanche,
Pour en faire un mantiau,
A ma grand'tante Jeanne.
La chieuve dont je vous parle
Avait de bons parents ;
C'est la cousine germaine
Du bouc à Trémaudan (2).
Le d'funt Biquet
Etait son feu grand-père ;
La chieuve Margot
Était sa d'funte grand'mère.
{Divan, Coiidwurg.')
(i) Culottes.
(2) Il est plusieurs fois parlé dans les chansons galaises du
bouc à Trémaudan. Cf. ci-.iprès la Chieuve de Trcmaudan. Je ne
sais à quel fait local attribuer cette allusion : il y a aux envi-
rons de Lamballe une famille de Trémaudan.
;n haute-bretagxe
291
HT.
LA BONNE FEM^IE AUX PRUNES.
îir^isTrhm- 'rt-Kh
n
rrr^
r^
^^#^=FFi^
|t?^^i' ^^\'iJ^\
kVH-H
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- — ^-"M^v-L-
ton^ft^fc-^J^^^
^^^-èàl^^^g^Eà^^^j^
^ym^^^
(J/.)
J'passi par un champ
Où qu'n'gniavait des prennes ;
J'nionti dans l'preunier
Pour en cueillir eune.
V'ià l'biau temps,
Tire lire lire,
V'ià l'biau temps, pourvu qu'ça dure,
V'ià l'biau temps revenu.
J'monti dans l'preunier
Pour en cueillir eune ;
Mais v'ià qu'arrivit
La bonne femme es preunes.
V'ià l'biau temps, etc.
j (bis)
292 CHANSONS POPULAIRES
Mais v'ià qu'arrivit ■ i /; • \
La bonne femme es prennes. '
— Ah ! i't'y happe, mon gars,
A m'baiser mes prennes.
V'ià l'biau temps, etc.
Ah! j't'y happe, mon gars, 1 .^.
A m'baiser mes prennes. '
J'débraisi mes harlnes ;
J'I'y montri ma'leune.
Via l'biau temps, etc.
j'débraisi mes hannes, ) ,, . .
J 1 y montn ma leune : 1. ^
— V'ià par ioù, bonne femme,
J'vons renrai vos prennes.
V'ià l'biau temps,
Tire lire lire,
V'ià l'biau temps, pourvu qu'ça dure,
V'ià l'biau temps revenu.
(^Saint-Joiian-dc-l'hle.')
IV. — LA CHIEUVE DE TRÉMAUDAN.
O vous tons qu'ez des chieuves,
S'ons m'créyez, gardez-les ;
EX HAUTE-BRETAGNE. 293
Car si le leu arrive,
O s'ront bentôt mangées.
Car Malau là (bis)
En avait eune vieille naïre,
Qui jour et net (bis)
Ne beugeait de dommaïge.
Un jou' qu'enter les aut'es,
OU' 'tait dans du froment,
Compère Quette Grise
La salue galamment,
En li disant : (bis)
Commère la biquette.
Vous faite' ici (bis)
Bien de la mignonnette !
Il la print par la barbe,
L'entraînit dans un bois ;
C'était, la pauvre chieuve,
La conduire aux abois.
Puisqu'il faut que je meure,
J'veux faire mon testament ;
A tous les chiens de Bertangne,
Es petits comme es grands.
Principalement (bis)
A s'ti de la Gueutrie,
Qui tant de fais (bis)
M'avait sauvé la vie.
294
CHANSONS POPULAIRES
La chieuve dont je vous parle
Avait de biaux parents ;
OU' 'tait cousine germaine
Au bouc de Trémaudan ;
Le vieux biqueton (bis)
Etait son d'funt grand'père ;
La chieuve Margot (bis)
Etait sa d'funte grand'mère.
(Co///./fV.)
V. — LE GAS FARAUD.
Je sommes vantiez le plus mal gas
Que n'y ait dans la parouâsse,
EN HAUTE-BRETAGNE 295
Et je n'sommes jamais le dernier
A sortir de la masse.
Toujours le keuté dans l'chantiau :
Pour té, Margot, qu'j'endure de miaux, (bis)
Pour té, Margot, que j'endure !
J'ons cor un ben pus biau chape,
Qu'stulà qu'est su ma tète.
Mais c'est pour mett' o les dimanches
Et pais les jours de fêtes,
Pour aller va mon Isabiau.
Pour té, etc.
Quand c'est que j'chanton au lutrin.
Je somme emmêle les prêtes,
Et si j'savions queuque brin d'iatin,
J'serions teurtous leux maît'es.
Pour chanter un Tanttim ergo.
Pour té, etc.
L'autre jou je prin mon fusi.
Et j'm'en fus zà la chasse.
Et je tiris su n'un crapé gris,
Gravant qu'c'tai une bégasse.
C'était cor pour mon Isabiau.
Pour té, etc.
C'est o les filles de d'sez nous
Que je jeue ben mon rôle.
296 CHANSONS POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE-
J'te les happe par dessus l'chignon,
Et pais j'te les ramone,
J'te leux boute un tour de musiau,
Pour té, etc.
J' voudras ben qu'tous les procurons
N'mangerient qu'des punâses ;
Les pauv' p'tits labourions comme ma
N'en seraint qu'pû à lous âses.
Je sauterions comme des tOriaux.
Pour té, Margot, qu'j'endure de miaux, (pisy
Pour té, Margot, qu'j'endure !
Je l'ai aussi entendue vers iSéo dans le canton de Matignon.
Cf. Bujeaud, t. II, p. 25;. « Pre ta, Nichau, quï endure
daux mouex, » connue en Vendée sous le nom de la Sahlaisc,.
et surtout la variante des environs de Marans et de La Rochelle,,
dont le refrain est : « Peur té, Margot, qu'i'endure daux maux. >■■■
II
LES DEVINETTES
11
; ES Devinettes ou — pour employer le mot dont se
servent les paysans gallots — les devinailles, sont un des
amusements favoris des soirées d'hiver à la campagne ;
il y a des gens qui en possèdent un vaste répertoire, et parfois ils
se plaisent à l'augmenter en improvisant de nouvelle devinettes.
J'ai été plusieurs fois témoin de ce jeu d'esprit, dont parfois les
faiseurs de devinailles nouvelles ne se tiraient point trop mal.
Pour l'ordre dans lequel j'ai placé les devinettes, j'ai suivi la
classification de M. Rolland, qui est fondée sur les affinités que
présentent entre elles les énigmes. C'est en effet de cette ma-
nière que procèdent les paysans, et quand ils sont ensemble, les
devinettes leur arrivent par associations d'idées. Si j'avais eu ua
plus grand nombre d'énigmes dont le texte est obscène ou gros-
sier, et la réponse anodine, peut-être aurais-je fait pour elles une
troisième division, qui aurait été justifiée par le goût que les
paysans otft pour les mots à double sens. J'ai mis à leur rang,
celles qui appartiennent à ce genre.
298 DEVINETTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
Sur les devinettes, eu général, on pourra consulter la préface
que M. Paris a écrite en tête du livre de M. Rolland, ainsi que
l'introduction que M. J.-F. Bladé a placée au commencement
•de celles qu'il a recueillies. Ces deux auteurs indiquent aussi
une abondante bibliographie des recueils de devinettes, qu'on
peut compléter encore à l'aide de celle faite par M. H. Gaidoz
(lilélusine, col. 174-175).
Quant à moi, je me suis borné à indiquer les sources aux-
quelles j'ai puisé mes comparaisons ; elles sont presque toujours
françaises. Quand j'ai trouvé une série de références dans
M. Rolland ou dans un autre auteur, je n'ai pas refait son tra-
vail, et le lecteur curieux pourra s'y reporter. Mais j'ai indiqué
entre parenthèses les noms des pays dont les auteurs auxquels
je renvoie ont cité les énigmes similaires.
Voici les principaux ouvrages consultés :
Bladé. Proverbes et devinettes populaires recueillis dans l'Arma-
gnac et l'Agenais. Paris, Champion, 1880.
CERauAND. Légendes et léciis populaires du pays basque. Pau,
Ribaut, 1876. (Il y a des énigmes p. 2i et sqq., p. 71 et sqq.
du tome II.)
Lespy. Proiierhes du Béarn, énigmes (p. 89-97) et contes popu-
laires. Maisonneuve, 1876.
Mélusine (^passini). Forez et Velay, col. 253 et sqq.; Poitou,
col. 245; diverses, col. 292, 485, 511, 556.
Rolland (E.). Devinettes et énigmes populaires de la France.
Paris,. Wieweg, 1877.
RoauES-pERRiER. Enigmcs populaires en Languedoc. Montpellier,
1876, 24 p. in-S", ex. Revue des langues romanes, 1875, p. 313-340-
Sauvé. Devinettes bretonnes. Revue celtique, 1879, t. IV, p. 61-
104. (Quelques-unes de ces énigmes ont été recueillies par
M. Emault.)
DEVINETTES.
Devine, devinaille (i) :
J'ai perdu mes mailles.
Je ne peux les retrouver
Que quand le soleil est couché.
— Les étoiles.
Cf. Mélushie, col. 259, D. 72 (Velay ei Forez); Rolland,
D. 115 (Ardèche).
Gros comme une pomme qui n'est pas pomme,
Que cent mille hommes ne mettraient pas dans une
[tomie.
— Une étoile.
3-
Qu'est-ce qui a plus de cent dabons (pièces)
et pas une seule couture? (M.)
— Les nuages.
(i) C'est la formule par laquelle on les commence presque
toujours. — M. veut dire Matignon, E. Ercé, D. Dinan, S.-C.
Saint-Cast.
300 DEVINETTES POPULAIRES
Cf. Mélusinc, col. 259, D. 69 (Velay et Forez); Rolland,
D. 1 1 (Cantal, Dordogne, Languedoc, Catalogne) ; Sauvé, Re-
vue celtique, D. 5 (Basse-Bretagne) ; Bladé, D. 83 (Armagnac
et Agenais).
4-
Qui va de branche en branche,
Et de Paris en France? (E.)
— Le vent.
Cf. Bladé, D. 38, 41 (Agenais et Armagnac).
5-
Qui est-ce qui couvère (couvre) ben la ville de Paris,
Et qui ne sarait couvri' le haut d'un puits?
(Trélivan.)
— La neige.
Cf. Rolland, D. 12 (Haute-Saône); Sauvé, D. 19 (Basse-
Bretagne).
6.
Je suis ici et toi à Paris : on peut se laver avec
la même ève (eau) et s'essuer (s'essuyer) o la
même serviette. (E.)
— La rosée et le soleil.
7-
Qui porterait ben un faix et ne porterait pas
une maille (un clou) ?
— L'eau.
Cf. Rolland, D. 25 (Nancy, Languedoc) ; Sauvé, D. 1 1
(Basse-Bretagne) ; Bladé, D. 43 (Agenais, Armagnac).
EX HAUTE-BRETAGXE
Qui passe sur l'eau et ne fait pas d'ombre ?
— Le son des cloches.
Cf. Rolland, D. 21 (Dordogne, Lorraine, Languedoc, etc.);
Mélusitie, col. 254, D. 2 (Velay et Forez); Sauvé, D. 15
(Basse-Bretagne); Bladé, D. 81 (Armagnac, Ageuais).
9-
Qui tend la goule sus l'ève (eau) et qui ne peut
baïre? (E.)
— La campane ou clochette d'une vache.
10.
— l'où qu'tu vas teurtin, teurtant?
— Que qu'ça t'fait, touzé tous l'zans ! (M., E.)
— Dialogue d'un ruisseau et d'un pré.
Cf. Rolland, D. 2; et loi (Sarthe, Dordogne, Lithuanie,
Allemagne); Mélusine, col. 556, D. 2 (Châtillon-sur-Loire);
Lespy, E. xxv (Béarn), p. 94; Cerquand (Basque), t. II, p. 76,
E. 52; Sauvé, D. 16-17 (Basse-Bretagne); Bladé, D. iio (Ar-
magnac et Agenais).
II.
Tant que c'est p'us grand, ça fait moins de peur .
Tant que c'est p'us petit, ça fait plus de peur. (M.)
— Un pont sur une rivière.
Cf. Rolland, D. 27 (devinette ancienne).
DEVINETTES POPULAIRES
12.
En vie du devant,
Mort du mitan,
Baptisé du dère. (E).
— Une charrue qui est traînée par des chevaux
et dont un homme tient la queue.
Cf. Mélusine, col. 2^1, D. 97 (Forez et Velay) ; Sauvé, D. 51
(Basse-Bretagne) .
13-
— Bonjour, madame, o vot' tire lire qui danse.
— Bonjour, monsieur, avec vot' grand tire lî
bande.
— Auriez-vous où mettre un grand tire li bande
dans un poussoir?
— Oui, monsieur ; il est touzé de frais, et re-
venez à la maison : il y a deux journées de eu
pour vous.
— Un homme monté sur un cheval s'adresse à
une femme qui dévide ; le poussoir est un pré
fauché, et la femme offre au cavalier deux œufs
à manger.
Cf. Rolland, D. 57 (Paris, Ardèche, pays Messin, Allemagne) ;
S.-iuvé, D. 39 (Basse-Bretagne).
14.
Quatre pattes sur quatre pattes ; quatre pattes
EN HAUTE-BRETAGNE 503.
attend quatre pattes ; quatre pattes ne vient point ;
quatre pattes s'en va, et quatre pattes restent.
— Un chat sur une chaise qui guette une sou-
ris, et qui quitte hi chaise après l'avoir vainement
attendue.
Cf. Rolland, D. 39 (pays Messin, Vosges, Haute-Saône,
Morbihan, Alsace, Angleterre, Allemagne, Hollande, Frise).
Qui a sept pieds, quatre oraïlles et une quoue ?
— Un chat dans une marmite.
Cf. Rolland, D. 42 (Ardèche) ; Sauvé, D. 69 (Basse-Bre-
tagne).
16.
(Quatre allants, quatre tirants,
Fouet au eu et bros devant. (E.)
— Une vache.
Cf. Mélusine, col. 245 (devinaille poitevine); Rolland, D. 43
(pays Messin, Vosges, Angleterre, Allemagne).
17-
Q.ui n'a ni os ni chai,
A qui H faut un p'tit drapé? (E.)
— Le lait.
Cf. Rolland, D. 47 (pays Messin).
18.
Veni, venez,
Pendi, pendez,
304 DEVINETTES POPULAIRES
Sinon pendi veni
Aura mangé dormi. (E.)
— Un cochon qui dort sous un chêne, et qui
aurait été mangé par le loup, si, en tombant, le
gland ne l'eût réveillé.
Cf. Melusine, col. 261, D. 90 (Forez et Velay) ; col. 557,
Châtillon-sur-Loiug, D. 6; Rolland, D. 48 (Auvergne, Ardèche»
Béarn, Languedoc, Italie, Allemagne, etc.); Lespy, E. 10;
Bladé, D. 88 (Amenais et Armagnac).
19.
En m'en revenant du bourg d'Ercé,
J'ai trouvé un eu renversé
Qu'avait un peigne sur la tête.
Devinez quelle bête. (E.)
— Un coq.
20.
Qui a plus de mille pièces sur le dos sans une
seule couture?
— Une poule.
21.
a) Qui n'a ni chai ni os et qu'a une petite chemise
Qui n'a ni couture ni manche ? [blanche,
— Un œuf.
Cf. Rolland, D. Gè (Dordogne).
EN HAUTE-BRETAGNE 305
b) Une petite maison qui n'est ni liée ni che-
vronnée, et qu'est pleine diqu'au faîte. (E.)
— Un œuf.
Cf. Rolland, D. 64 (pays Messin, Bèam, Allemagne, Alsace,
Lithuanie, Moravie), D. 6$ (Paris, Cantal, Alsace) ; Cerquand,
t. II, p. 75, E. 43; Sauvé, D. 44 (Basse-Bretagne); Bladé,
D. 97, 120 (Armagnac et Agenais).
c) Qui est-ce qui entre blanc et qui sort jaune?
— Un œuf.
Cf. Thuriault, Enigmes créoles de la Martinique, p. 215 ; Rol-
land, D. éi (Paris, Lorraine, Hongrie, Moravie).
22.
J'ai vu blanc, j'ai vu na.
J'ai vu châ (tomber) dans mon géneta (jeannaie).
— Une pie.
Cf. Cerquand, t. II, p. 72, E. 10 (Pays basque).
23.
CXui est fait comme un fou' (four), qui n'est
-pas fou', où il y a cent mille habitants qui volent
comme le vent ? (E.)
— Une ruche d'abeilles.
Cf. Bladé, D. 80 (Agenais et Armagnac).
24.
Qui est du matin au soir dans la prée, et qui
n'en est pas plus content au soir ?
— Une faux.
306 DEVINETTES POPULAIRES
25.
Qui est-ce qui est fait avant sa mère? (E.)
— Un bulot de foin, parce qu'on fait le bulot
ou petit tas avant le grand tas appelé veille; or
vieille se prononce veille.
26.
Quelle est la sorte d'arbres dont il y a le
plus ? (E.)
— Plus de tors que de bien droits.
Cf. Sauvé, D. 135 (Basse-Bretagne).
27.
Qui est-ce qui est piqué autour d'un pré ? Ses'
habits y tombeijt, et lui ne peut pas y aller. (E.)
— Un arbre.
28.
Qui est autour du bois et ne peut rentrer de-
dans?
— L'écorce.
Cf. Rolland, D. 86 (paj's Messin, Paris, Lorraine, Bre-
tagne, etc.); Sauvé, D. 129 (Basse-Bretagne).
29.
Haut comme une maison qui n'est pas mai-
son ; vert comme une cive qui n'est pas cive : .
EX HAUTE-BRETAGN'E 3O7
dur comme une roche qui n'est pas roche; blanc
comme lait qui n'est pas lait.
— Un no^-er et les noix.
Cf. Rolland, D. 107 (Lozère, pays Messin, Ardèche, Angle-
terre, Alsace).
30.
Une petite potée,
Qui n'est ni pévrée ni salée,
Et qu'est ben goûtée.
— Une noisette.
Cf. Rolland, D. 109 (Paris, Languedoc).
Haut père, rude mère, bon enfant qui est de-
dans. (E.)
— Un châtaignier, l'enveloppe de la châtaigne
et la châtaigne.
Cf. Mélusine, col. 255, D. 18 (Forez et Velay); Rolland,
D. 112 (Seine-et-Oise, Isère, Ardèche); Sauvé, D. éi (Basse-
Bretagne) ; Bladé, D. 50 (Armagnac et Ageiwis).
32.
Galène, galènas, que j'ai rencontré dans le
fond d'un bois ; il m'a présenté sa barbe à faire,
son eu à lécher ; je n'ai pu m'y refuser. (M.)
— Une mêle ou nèfle.
Cf. Une devinette poitevine, Méluslnt, col. 246.
308 DEVIXETTES POPULAIRES
33-
Pointu comme une aigùye qui n'est pas aigùye,
gros comme un fou' qui n'est pas fou' (four). (E.)
— Un houK.
34-
Qui est mort et qui mord core ?
— Les ronces.
35-
Vert comme cive qui n'est pas cive; blanc
comme naige qui n'est pas naïge ; rouge comme
sang qui n'est pas sang, et noir comme de l'encre
qui n'est pas de l'encre.
Et on est cor ben aise de l'porter es dents. (E.)
— Des cerises.
Cf. Rolland, D. lo6 (Paris).
36.
Haut monté, petit bonnet rouge.
— Une badie ou cerise.
Cf. Bladé, D. 53 (Agenais et Armagnac).
37.
à) Qiaand je suis petit, je suis vert ;
A veilli', je jaunis;
N'on m'arrache, n'on me lie,
N'on me délie, n'on me casse les os,
EN HAUTE-BRETAGXE 3O9
X'on me met dans l'eau.
Je sers à table
Les gens les plus respectables,
Et je les sers jusqu'au tombeau. (S.-C.)
— Le lin.
C{. ilétusine, col. ï;6, D. 2j (Velay et Forez); Rolland,
D. 93 (pays Messin, Dordogne).
h) Vert à la terre, bleu au ciel, blanc à l'autel.
— Le lin. (M.)
38.
à) Qui a de la barbe aux pieds?
— Un poireau.
Cf. Rolland, D. iij (Paris, 5 variantes).
b) Blanc comme lait qui n'est pas lait, vert
comme cive qui n'est pas cive, et qui a de la
barbe aux pieds.
— Un poireau.
Cf. Rolland, D. 114 (Paris); Cerquand, t. II, p. 75, E. 45;
Sauvé, D. 56 (Basse-Bretagne).
39-
On m'enterre, je me déterre ; je ne suis pas
Dieu, mais je puis l'être.
— Du froment.
Cf. Mélusitie, col. îjé, D. 25 (Velay et Forez).
310 DEVINETTES POPULAIRES
40.
Blanc guérêt, noire semence;
Celui qui sème pense.
— Le papier, l'encre et celui qui écrit.
Cf. Bladé, D. 27; Mélusive, col. 2;$, Dev. du Forez, 110 ij,
et Rolland, D. 250 (Dordogne, Sicile, Angleterre, Lithuanie).
41.
Je suis un arbre, et je ne porte pas de fruits ;
je ne dis rien, et je porte conseil ; je suis couvert
de peaux de bêtes. Devinez ce que je peux être.
— Un livre.
Cf. Bladé, D. 28 (Armagnac, Agenais).
42.
J'ai tué sans voir, j'ai mangé ce qui n'était pas
né, et je l'ai fait cuire dans des paroles. (E.)
— Tuer sans y prendre garde une liévresse
pleine, et faire cuire ses petits avec des livres.
Cf. Sauvé, D. 36 (Basse-Bretagne).
43-
Je suis au bas d'un champ ; je vois venir vers
moi un tranchant qui m'ôte la vie; je meurs, et
tout le monde admire la beauté de ma voix. (M.)
— Un instrument de musique.
JCf. Devinaille du Forez et du Velaj', Méliisliie, col. 254.
EX HAUTE-BRETAGNE 3II
44.
a) Deux petits bonshommes qui s'entergardent
par sus le feussé et qui ne peuvent s'ent'voir. (E .)
— Les yeux.
b) Qui est-ce qui court l'un après l'autre sans
pouvoir se voir ?
— Les yeux.
4S-
a) Tout plein de petites vaches blanches, et
une grande rouge dans le mitan.
— La bouche, les dents et la langue.
Cf. RoUanJ, D. 123 (pays Messin, Paris, etc.).
b) Deux rangées de petites juments blanches à
l'entour d'une jument rouge.
— Les dents autour de la langue.
Cf. Rolland, D. 125 (Pays Messin, Paris, Dordogne, Béarn,
Sicile, Angleterre, etc.); Sauvé, D. 116 (Basse-Bretagne); Bladé,
D. 116, 118 (Armagnac, Agenais).
46.
a) Cinq poussons, dix tirous, qui montent la
ruette des hannes (culottes) pétouses. (E.)
— Les dix doigts qui tirent les bas, et les cinq
doigts de pied qui poussent pour entrer dans le
bas.
312 DEVINETTES POPULAIRES
Cf. Sauvé, D. 90 (Basse-Breugne) ; Bladé, D. 3 (Armagnac^
Agenais).
F) Qu'est-ce que cinq qui poussent et dix qui
tirent ?
— Le pied et les mains quand on met ses bas,
c) Peillu dessus, peillu dedans,
Hausse la quette pour mett' dedans. (H.)
— Le bas de laine.
C. Rolland, D. 135 (Pays Messin, Languedoc, Italie, Cata-
logne); Lespy, E. xiii (Béarn), p. 92; et Revue des langue^
romanes, t. VII, p. ^37-338 ; Bladé, D. 23 (Agenais, Arma-
gnac).
47-
d) Qui est mort l'année dernière et qui saute
les fossés cette année? (D.)
— Des souliers en peau de veau.
Cf. Sauvé, D. 87 (Basse-Bretagne).
b) Q.ui est mort et écorché, et qui saute cor
ben les feussés? (E.)
— Les souliers.
Cf. Lespy, E. xi (Béarn), p. 92 ; Bladé, D. 83 (Armagnac et
Agenais).
c) Vide la nuit et plein le jour, plein le jour
et vide la nuit.
— Le soulier.
EX HAUTE-BRETAGXE 515
Cf. Rolland, D. 156 (Paris, Seine-et-Marne, Sarthe, Ardèche,
Languedoc, Béam, Hollande, Lithuanie, Alsace).
48.
Qui est-ce qui va sus la tête à la messe ?
— Les clous des souliers.
Cf. Rolland, D. 139 (Paris, Angleterre, Hongrie); Sauvé,
D. 78 (Basse-Bretagne).
49.
a) Qui est-ce qui entère (entre) avant l'homme
dans l'église ? (E.)
— Son chapeau.
h) Qui entère le eu le premier dans l'église?
— Un chapeau. (E.)
à) Quel est le plus secret de la maison? (E.)
— Le seuil de la porte.
h) Qui est le plus bête de la maison? (E.)
— Le seuil, parce qu'on marche dessus et qu'il
ne dit rien.
51-
Pié à pié, ventre à ventre,
J'attire mon affaire et la li fourre dans l'venlre.
— Un homme qui met une clé dans la ser-
rure d'une armoire.
314 DEVINETTES POPULAIRES
Cf. Rolland, D. 144 (Morbihan, Ardèche) ; Sauvé, D. 101,
trois variantes (Basse-Bretagne).
52.
Qui tend les bras à son maître quand il entre ?
— Le banc du foyer. (E.)
Cf. Rolland, D. 169 (Paris, Seine-et-Oise).
5?-
Qui est-ce qui s' couche dans son framba (fu-
mier) ?
— Le feu.
Cf. Méliisitie, col. 257, D. 37 (Velay et Forez); Rolland'
D. 152 (Morbihan, ArdècheJ ; Bladé, D. 64 (Armagnac, Agenais).
54-
Greù (gros) comme deux bœufs,
Qui ne pèse pas deux œufs. (E.)
— La fumée.
Cf. avec une devinaille poitevine {Mélustne, col. 29J).
55-
d) Qui rechigne des crocs quand on entère
dans la maison?
— La crémaillère.
h) Qui est-ce qui grince des dents sus son
maît'e ?
— Une crémaillère.
Cf. Rolland, D. 150 (Seine-et-Oise, Haute-Saône, Paris,
Béarn) ; Sauvé, D. 8; (Basse-Bretagne).
EX HAUTE-BRETAGXE 315
56.
a) Qui a l'œil dans le mitan? (E.)
— Un trépied.
b) Haut monté, court habillé,
Chausse naire et eu percé.
— Un trépied.
57-
Quand on les étreint, i' s'entr'approchent, et
quand on les laisse aller, i' se secouent.
— Les pincettes.
58.
a) Qui a un nez pointu
Et deux cônes dans l'eu? (E.)
— Un soufflet.
M. Emault (^Mélusine, col. 292) cite une devinette analogue
de Saint- Brieuc. Cf. Sauvé, D. 74 (Basse-Bretagne).
b) Qui a deux cônes au eu, une à la tête et
trois pertus sous l'ventre?
— Un soufflet.
c) Qui a trois yeux et ren qu'un nez ?
— Un soufflet.
d) Qui est-ce qui respire et qui ne vit pas ?
— Un soufflet. (M.)
Identique chez les Wolofs de Sénégambie, Rolland, p. 168.
3l6 DEVINETTES POPULAIRES
59-
Qui a l'œil dans l'bout de la quoue? (E.)
— Une casserole.
Cf. Mélusiue, col. 258, D. 49 (Velay et Forez).
60.
a) Qui est gros comme une amande,
Et qu'emplit toute une chamb'e ? (E.)
— Une chandelle.
Cf. Mélut'tnc, col. 259, D. 65 (Velay et Fore?); Rolland,
D. 167 (Paris, Italie, Argovie) ; Thuriault, Enigmes créoles, p. 217.
V) Monsieur et madame lisent dans leur lit ;
qu'est-ce qui fond?
— La chandelle.
Cf. Sauvé, D. 113 (Basse-Bretagne).
c) Qu'est-ce qui fond pendant que les prêtres
disent la messe ?
— Les cierges.
61.
Quelle est la bienfaitrice à laquelle on tourne
le dos ? (E.)
— Une chaise.
62.
Qui est plein la nuit et vide le jour?
— Un lit.
EN HAUTE-BRETAGNE 317
Cf. Melusine, col. 258, D. 40 (Velay et Forez) ; Rolland,
D. 136 (Paris, Sarthe, Ardèche, etc.).
63.
Qui laisse son ventre pour aller boire? (E.)
— Une taie d'oreUler.
Cf. Mélusine, col. 2;8, D. 52 (Velaj- et Forez); Sauvé,
D. 96 (Basse-Bretagne), Bladé, D. 63 (Armagnac et Agenais).
64.
Qui passe par une petite mette et n'en trouve
jamais la fin ?
— La corde d'un rouet.
65.
Quatre petites bonnes femmes qui s'ent'
coussent, et qui ne peuvent s'attraper. (M.)
— Les branches d'un dévidoir.
Cf. Rolland, D. 218 (Paris, Bretagne, Lorraine, Venise, Al-
sace); Lespy, E. 21, p. 93 (Béam); Cerquand, t. II, p. 73,
E. 16; p. 74, E. 34-41 ; Sauvé, I>. 105-106 (Basse-Bretagne);
Bladé, D. 9; (Armagnac et Agenais).
66.
Quel est le plus sot dans une maison ? (E.)
— Le sas, parce qu'il jette la farine et qu'il
garde le bran (son).
- Cf. Rolland, D. 99.
3l8 DEVINETTES POPULAIRES
67.
a) Qui a l'œil au milieu du ventre?
— Une tonne.
b) Sav'ous ce qui bouet sans feu ?
— Une tonne.
Cf. Sauvé, D. 124 (Basse-Bretagne).
c) Qui est-ce qui a les os sur la peau ?
— Une barrique.
d) Qui a les côtes sur le cuir?
— Un tonneau.
Cf. Rolland, D. 94 (Seine-et-Oise, Seine-et-Marne).
e) Qui a deux eus et point de tête ? (E.)
— Un tonneau.
a) Qui passe par un petit trou et y laisse un
bout d'sa quoue?
— Une aiguillée de fil.
Cf. Mélusine, col. 259, D. éi (Velay et Forez); Rolland,
D. 189 (Sarthe, Cantal, Ardèche, Angleterre, Flandre); Sauvé»
C 94, 95 (Basse-Bretagne).
F) Qui traîne ses bouyeaux après soi?
— Une aiguille.
EN H AUTE-BRETAGXE 319
69.
Je vous ai vu dans un endroit où vous n'êtes
jamais allé, et je vous ai vu là. (E.)
— Dans une glace.
Cf. Rolland, D. 190 (.Angleterre).
70.
Pus i' en a, moins ça pèse. (E.)
— Des trous dans une planche.
Cf. Mélusine, col. 262, D. 54 (Velay et Forez), et E. Rol-
land; Sauvé, D. m (Basse-Bretagne); Bladé, D. 71 (Arma-
gnac et Agenais).
Qui s'emplit par le eu et se vide par la goule ?
— Un puits.
72.
Haut monté, bas descendu,
Cloque du eu quand il y fut.
— Un seau.
Cf. Rolland, D. 222, 223 (Morbihan, Paris, Seine-et-Marne).
73-
Un rondin, bondain, plein de p'tits rondiniaux.
— Un four rempli de pain.
320 DEVINETTES POPULAIRES
74-
à) Qui lève dans un bois sans racines ?
— La pâte.
Cf. Mèlusine, col. 485, D. 3 (Pithiviers).
b) Qui lève dans le milieu d'un bois sans y
être semé ?
— La pâte.
75-
Quel est le plus recherché de la maison? (E.)
— Le pain.
76.
Un corps mort qui porte les vivants dans son
corps. (S.-C.)
— Un navire.
77-
a) Qui est au mitan d'un bois, qui dispute tout
le monde et à qui personne ne dit ren? (E.)
— Un prêtre dans la chaire.
Cf. Rolland, D. 269 (pays Messin, Argovie, Allemagne, Li-
thuanie).
b) Blanc et noir dans le creux d'un bois. (M.)
— Un prêtre dans sa chaire ou dans son
•confessionnal.
EN HAUTE-BRETAGNE
c) Qui est-ce qui est blanc quand il est de-
dans et noir quand il est dehors ? (Trélivan.)
— Un prêtre.
Cf. Rolland, D. 270 (Paris, Lorraine) j Bladé, D. 79 (Arma-
gnac, Agenais).
78.
d) Un corps à mi-mort
S'éveille si fort
Qu'il éveille un corps mort
Qui passe sur un corps à mi-mort ;
L'autre corps à mi-mort
Passe sur des corps morts
Et tire sur des corps sans âme,
Et le corps sans âme s'écrie si fort
Qu'il éveille l'autre corps à mi-mort,
Qui entre et ne sort pas à moins d'avoir mangé
[son père.
Et l'autre corps à mi-mort ne sort pas.
— Le coq éveille le bedeau qui passe sur
•sa femme à moitié endormie, va sonner les
cloches et éveille le prêtre qui mange l'hostie.
Cf. Mélusine, col. 2j6, D. 26 (Velay et Forez); Rolland,
D. 52 (Ecosse, Allemagne, Angleterre); Sauvé, D. liS (Basse-
Bretagne); Bladé, D. é) (Armagnac, Agenais).
i) Qui entère dans sa mère pour manger son
père?
— Une personne qui entre à l'église pour
•communier.
322 DEVINETTES POPULAIRES
79-
à) Fait d'os et de chair, passe par sus les morts,,
entre dans le sein de sa mère pour manger son
père et faire parler deux corps nommés sans âme.
— Un bedeau.
Cf. Rolland, D. 272 (pays Messin, Hérault).
b) Un enfant va dans le sein de sa mère, prend'
une poignée d'herbes sèches, fait parler un corps
sans âme et mange son père.
— Le bedeau qui entre à l'église, sonne les
cloches et communie.
80.
Cl) Haut monté, court habillé, qui fait courir
les petites bonnes femmes.
— Une cloche.
Cf. Rolland, D. 274 (Seine-et-Oise, Paris, Ardèche, Cata-
logne); Sauvé, D. 66 (Basse-Bretagne).
b) Qui fait trotter les veilles et couri' les
jeunes?
— Les cloches : baise le eu à celui qui les hoble.
81.
Je suis sur le temple; j'ai une jolie gorge, et
jamais je ne chante ; je suis sur la croix, et la
croix me porte. (E.)
— Un coq de clocher.
EX HAUTE -BRETAGNE 523
82.
Qui n'a ni père ni mère, et qui a père, mère
et enfants ? (E.)
— Le cimetière.
83.
Une fille s'en va à confesse et dit : Mon père^
je m'accuse d'avoir fait mouri' ma mère, empoi-
sonné mon père, et laissé mon corsage aller aux
jeunes garçons. Devinez ce qu'oUe a fait. (E.)
— Sa mère est morte en couche ; en pétant
elle a empoisonné son père et laissé son corset à
deux garçons.
84.
Le bonhomme a le long, la bonne femme a le
rond, i' mettent tout ça dans le même pertus, et
ça fait du bien es deux.
— Un homme qui met au four des pains que
lui donne la femme.
Cf. Sauvé, D. é) (Basse-Bretagne).
85.
Qui manie toute la journée cinq barres de fer
sans se lasser ?
— Une femme qui tricote.
324 DEVINETTES POPULAIRES
DEMANDES FACÉTIEUSES.
86.
Aimez-vous mieux tras petites démâselles à cou-
cher o vous ou un grand pendu à vot' porte?
— Trois couleuvres dans un lit ou un cochon
tué.
87.
Pourquoi fait-on bouillir l'ève? (E.)
— Parce qu'on ne peut pas la faire rôtir.
Cf. Rolland, D. 311.
88.
Pourquoi le beu (bœuf) va-t-i' à la haie ?
— Parce qu'elle ne peut aller à lui.
Pourqua les monniers portent-i' des bonnets
blancs? (M.)
— Pour se couvrir la tête.
Cf. Bladé, D. 128 (Armagnac et Agenais).
90.
Qiii entère dans la prée avant l'beu ? (M.)
— Son haleine.
EN HAUTE-BRETAGXE 325
91.
Quel est le manteau l'pus chaud en hiver ?
— Celui de la cheminée.
92.
Qu'est-ce que l'bon Dieu n'a jamais pu faire
et jamais ne fera ?
— Un bâton sans deux bouts.
Cf. Sauvé, D. 138 (Basse-Bretagne).
93-
Qu'est-ce que Dieu ne peut faire?
— Une montée sans dévalée.
94.
De queu côté s'ouvèrent les portes à Paris ?
— Du côté des gonds.
95-
Quelle sorte de pierres y a-t-il le plus dans la
rivière? (E.)
— Plus de mouillées que de sèches.
Cf. Rolland, D. 347 (Argovie, Alsace); Sauvé, D. 15 J
(Basse-Bretagne) .
96.
Qu'est-ce que dit une bue (buire) quand on la
vêsse?
— Elle diminue.
'326 DEVINETTES POPULAIRES
97-
Qu'est-ce qui ressemble le plus à la moitié de
la lune ?
— L'autre moitié.
Cf. Rolland, D. 384 (Dordogae).
98.
Queue différence y a-t-i' entre un curé et un
bout de boudin ? (E.)
— C'est que le curé est lié par le milieu et le
boudin par les deux bouts.
99.
Quelle est la différence entre un juge de paix
et un escalier? (M.)
— L'un fait lever la main et l'autre le pied.
Cf. Sauvé, D. 158 (Basse-Bretagne).
100.
La chaussure de mille chiens, à un liard le sou-
lier, combien la chaussure ?
— Mille sous.
lOI.
Une compagnie de perdrix est dans un champ,
et l'autre dans l'autre. L'une dit à l'autre : « Ve-
nez deux o nous, et je serons autant que vous. »
Et les autres disent : « Venez deux o nous, j'ai-
EX HAUTE-BRETAGNb 327
Ions être moitié pus que vous. » Cambien dans
chaque ?
— Dix dans l'une et quatorze dans l'autre.
102.
Un bonhomme allait à la foire do son gars : il
avait neuf ans de pus que son père.
— Neuf vans.
103.
Bonjour, cent houas !
— Un cent nous n'somm's pas.
Si i'élions autant que j'sommes,
Et la moitié d'autant, et l'quart d'autant,
Et celle qui nous a couvés,
Nous ferions juste un cent. (E.)
— Trente-six.
Cf. Sauvé, D. 160.
104.
Gnquante et deux chênes placés dans sept
caves, cambien (sic) ça fait-i' par cave ?
— Cinq entes (pommiers) et deux chênes : un
arbre par cave.
105.
Cambien est-i' prins de chemises à Paris par
dimanches (dix manches) ?
— Cinq.
328 DEVINETTES POPULAIRES
106.
Une jument qui avait cinq ans, et son poulain,
sept ans de plus était le fils de la jument.
— Sept taons.
107.
Une barrique pleine d'œufs jusqu'à, la bonde^
à un sou l'œuf, combien la douzaine ? (E.)
— Douze sous.
Vincent mit l'âne dans le pré, et cent vingt
dans l'autre. (M.)
— Et s'en vint dans l'autre.
Se retrouve identique à un mot près dans Bladé, Chansons
françaises recueillies en Armagnac, p. 100. Voy. aussi Bladé,.
D. 125.
109.
Beurre a-t-i' d'z os, rate a-t-i' ailes ?
no.
Diversitas, litcencié, rougata, brûla patara, latte
ôtée, trou s'y^fit, rat s'y mit. (E.)
1 II.
Coq entrit, pie n'osit, papier au lit.
EN HAUTE-BRETAGNE 329
Ja, pie, trâ. (Cela se dit vite et veut dire un
geai, une pie et une trâ ou grive).
113.
L'habit se coud i' ?
Le grain se moût i' ?
Si l'habit se coud,
Le grain se moût.
— Un tailleur et un meunier.
Cf. Bladé, D. 49 (Agenais, Armagnac) ; et Sauvé (Basse-
Bretagne), p. 103-104, où sont des devinettes analogues aux
n°= 109-114.
114.
Je se allée sez ma vaisine ; je li ai demandé son
tiré, son miré et son galopiné; o me dit qu'a
mirait, qu'o tirait et qu'o galopinait.
— La tournette, la cuiller à verser et la tuile
à galette ; la voisine était occupée à faire de la
galette.
115.
J'ai été sez ma vaisine ; je li ai dit que si elle
l'avait, i' ne fallait pas me l'prêter, que si elle ne
l'avait pas, i' fallait me l'prêter. (E.)
— La boîte en bois appelée carrosse sur la-
quelle les femmes s'agenouillent pour laver.
330 DEVINETTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
Cf. Sauvé, D. 122 (Basse-Bretagne) ; Bladé, D. 92 (Arma-
gnac, Agenais).
116.
La grande contière, pignière, pivaudière, qui
dit à ses petits contiaux, pigniaux, pivaudiaux :
N'allez point au bois contant, pignant, pivau-
dant, tandis que vous ne soyez grands comme la
grande contière, pignière, pivaudière. (Evran.)
— C'est une couleuvre qui dit à ses petits de
ne point aller au bois avant qu'ils soient grands
comme elle.
INDEX
(Le numéro est celui -de l'énigme et non celui de la page.)
Aiguille, 68.
Arbre, 26, 27.
Armoire, 51.
Banc de foyer, 52.
Bas, 46.
Bâton, 92.
Bedeau, 78, 79.
Boeuf, 88, 90.
Bonnet blanc, 89.
Bouche, 4).
Boudin, 98.
Bue ou buire, 96.
Calculs, 100, loi, 103, 104.
Casserole, 59.
Cavalier, 13.
Cerise, 35, 36.
Chaise, éi.
Chandelle, 60.
Chapeau, 49.
Charrue, 12.
Chat, 14, i;.
Châtaignier, 3 1 .
Chemise, loj.
Cheval, 12, 14.
Cierge, 6r.
Cimetière, 82.
Clé, 51.
Cloche, 78, 79, 80.
Clochette, 9.
Clou, 48.
Cochon, 18 ; tué, 86.
Communion, 78, 79.
Confession, 85.
Coq, 19, III.
Coq de clocher, 81.
Couleuvre, 86, 116.
Crémaillère, 55.
Curé, 98.
Demoiselles, 136.
Dents, 45.
Dévidoir, 13, éj.
Dieu, 92, 93.
Diversitas, 106.
Doigts, 46.
Eau, 6, 7, 87.
Ëcorce, 28.
Écriture, 53.
Église, 78, 79.
Encre, 40.
Escalier, 99.
Étoiles, I, 2.
Fau.x, 24.
Femme, 13.
Feu, 55.
Foin, 2;.
Four, 73, 84.
Froment, 59.
Fumée, 54.
Galetier, 114.
Gland, iS.
332
Haie, 88.
Haleine, 90.
Houx, 33.
Ja, pie, trâ, 112.
Jeux de mots, 102, 104, 105,
106, 108, 109, 113, 115.
Juge de paix, 99.
Lait, 17.
Langue, 45.
Lièvre, 42.
Lin, 37.
Lit, 62.
Livre, 41, 42.
Loup, 18.
Lune, 98.
Manteau, 91.
Marmite, 15.
Meunier, 89, 113.
Miroir, 69.
Musique (instrument de), 43.
Navire, 76.
Nèfle, 32.
Neige, 5.
Noisette, 30.
Noyer, 29.
Nuage, 3.
Œufs, 13, 21, 107.
Pain, 75, 84.
Papier, 40.
Pâte, 74.
Pie, 22.
Pied, 46.
INDEX DES DEVINETTES
Pierres, 95.
Pincettes, 57.
Poireau, 38.
Pont, u.
Porte, 94.
Poule, 20.
Pré, 10, 15.
Prêtre, 77, 78.
Puits, 71.
Ronce, 34.
Rosée, 6.
Rouet (corde de), 64.
Ruisseau, 10.
Ruche, 23.
Sas, 66.
Seau, 72.
Seuil, 50.
Soleil, 6.
Son, 8.
Soufflet, 58.
Soulier, 47, 48.
Taie d'oreiller, 63.
Tailleur, 113.
Tamis, 100.
Tonne, 67.
Trépied, 56.
Tricoteuse, 85.
Trous, 70.
Vache, lé.
Van, 102.
Vent, 4.
Yeux (les),='44.
^^^
III
LES FORMULETTES
l&ra lEX que les formulettes aient pour l'étude du langage
et celle des croyances et des traditions une importance
égale à celle des proverbes et des devinettes, on s'en
est jusqu'à présent peu occupé en France, et je ne crois pas
qu'il ait été publié sur ce sujet de livre spécial. On trouve
quelques formulettes dans l'excellent recueil intitulé Mélusine,
auquel j'ai été si redevable dans tout le cours de ce livre, dans
la Faune populaire, de E. Rolland ; dans Bladé, les Chansons po-
pulaires recueillies en Agetiais et Proverbes; dans Lespy, Proverbes
de Béarn ; Perron, Proverbes de la Franche-Comté, p. 123 sqq.
Souche, Croyances, présages et traditions diverses, Niort, Clouzot,
1880, in-S" de 32 p. ; mais dans aucun de ces ouvrages elles ne
sont assez nombreuses pour former un ensemble de quelque
importance.
La classification des formulettes n'a point été tentée jusqu'ici.
J'ai divisé celles que j'ai reueillies en trois sections : la pre-
334 FORMULETTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE
mière comprend les formulettes enfantines à l'aide desquelles
on amuse les enfants, qui servent à leur apprendre des mots
ou des gestes, grâce à une sorte de mnémotechnie.
Dans la seconde, j'ai donné quelques exemples de l'inter-
prétation du chant des oiseaux, du cri des animaux, et aussi
des formulettes relatives aux poissons et aux insectes. Enfin,
sous le titre de formulettes diverses, j'ai compris celles qui ne
rentraient point sous ces deux classifications.
Les formulettes sont très-nombreuses, et j'en ai plusieurs
centaines ; mais, à cause des limites de ce petit livre, j'ai dû me
borner à en citer quelques-unes de chaque genre.
FORMULETTES.
On dit aux enfants, en touchant avec le doigt chacun
des points que l'on désigne :
Mes deux croisées.
On met ses deux doigts sur ses yeux.
Ma dégouùère.
On met ses deux doigts dans ses narines.
Mon four.
On met son poing dans sa bouche.
Via par où j'pète!
On se donne un coup sur la fesse. (E.) (i).
Cf. Mélusine, col. 264.
2.
Quand on donne une friandise à un enfant, on prend
délicatement le bonbon entre le pouce et l'index de la
main droite, et on touche le front en disant :
Voilà l'bon Dieu.
Puis le menton :
Voilà ses pieds.
(l) E. veut dire Ercé prés Liffré, D. Dinan, M. Matignon^
S.-C. Saint-Cast.
336 FORMULETTES POPULAIRES
En touchant le nez :
Voilà Christophe.
L'enfant ouvre la bouche :
Q.ui fourre dans son cofifre. (D.)
Cf. Mélusine, col. 318.
3-
On dit aux tout petits enfants dont on touche avec la
main les différentes parties de la figure, en commençant
par le menton et en finissant par le front :
d) Menton fourchu,
Bouche d'argent,
Nez cancan,
Joue rôtie.
Joue bouillie,
Petit œil,
Grand œil.
Petit souci (sourcil),
Grand souci.
Toc, toc, toc,
La mailloche. (D.)
h) Voilà le bon Dieu, voilà ses pieds.
Voilà Marion qui joue du violon (D.)
4.
On prend les enfants par le menton, et on leur dit :
Par la barbe, Ruben,
Je te tiens.
EN HAUTE-BRETAGNE 357
— Si tu m'y tiens,
Je t'y tiens.
— Le premier qui rira
Sur la barbe il aura. (D.)
5-
Jeu de : Berlin, peste :
d) Pirette, Pirette.
Cent écus (bis) dans la ménette. (D.)
b) Berlin, berlin peste ;
Madame est au feu
Qui cuit des petits œufs ;
Le petit chat qu'en veut.
Qui dit, qui dit Miaô ! (D.)
c) Berlin, berlin, peste.
Combien l'aiguillette ?
— Cinq sous la demie ;
Petit bonhomme (bis), t'es pris. (D.)
d) Pirette, Pirette,
Cent écus :
Ma vache est vendue. (D.)
6.
Turlututu, chapeau pointu :
As-tu vu Brucaille,
Qui fricassait des œufs pourris
Dans son chapeau de paille? (D.)
138 FORMULETTES POPULAIRES
7-
On met les enfants sur ses genoux en leur disant de
venir scier du blé ; on les prend par les deux mains qu'on
soulève en l'air, puis qu'on laisse retomber en disant :
Scions d'en haut !
Scions d'en bas ! (D.)
8.
En chatouillant l'enfant, on dit :
La bibite, la bibite ;
et quand on arrive au cou, on dit :
Couic !
en fourrant les doigts dans son cou. (D.)
9-
Quand les enfants pissent au lit, on leur]cliante r
Pissenlit à la bataille ;
On lui fera un lit de paille,
Et la verge au pied du lit
Pour fouetter le pissenlit. (D.)
10.
Montez l'ccheletté ;
Montez-la bien.
La petite souris a-t-elle passé par là ?
— Ah ! elle est descendue. (D.)
IT.
Sabre de bois,
Pistolet de paille :
EN HAUTE-BRETAGXE 559
Si je me mets en colère,
Je te bâterai. (D.)
On apprend cela aux petits enfants en leur faisant
fermer le poing.
12.
On prend la main de l'enfant en lui touchant chaque
doigt l'un après l'autre, et en disant :
Poucette,
Beurrette,
Maître doigt,
Capitaine
Et petit doigt.
Et on secoue le petit doigt en répétant vite : « Petit
doigt, petit doigt. » (D.)
13-
En allant au bois,
J'ai perdu mon soulier.
Mon sabot :
Tourne, larigot. (D.)
On se tient par les bras, et à la fin on tourne brusque
ment.
14.
Même mouvement pour la suivante :
La violette en double,
Double, double, double.
Tourne-toi, vire-toi,
Ton sabot est derrière toi. (D.)
340 FORMULETTES POPULAIRES
Sassons berlutons,
La farine, la farine,
Sassons berlutons,
La farine au p'tit poupon.
Et on secoue le petit poupon qu'on a assis sur ses
genoux. (D.)
l6.
En faisant remuer ses mains devant l'enfant , on
chante :
Ménette à papa,
Ménette à maman,
Ménette à l'enfant.
Ah ! la belle ménette à l'enfant,
Ah ! la belle ménette ! (D.)
17.
On tient l'enfant sur ses genoux, et lui touchant
successivement le pied d'une jambe, puis la jambe, et
ensuite l'autre pied et l'autre jambe, on lui chante :
Voilà mon pied ;
Voilà ma jambe.
Voilà le pied de mon autre jambe.
Voilà la jambe de mon pied. (D.)
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©®©®©fâ)©fS)©®©f?)©f5>
§ II. — FORMULETTES ANIMALES.
«ES interprétations du langage des bêtes, les incanta-
tions qu'on leur adresse sont en grand nombre. J'en
ai recueilli plus de cent cinquante ; je me contente
d'en citer ici quelques-unes; plus tard, je publierai les autres.
On pourra consulter sur ce sujet la Fauve populaire de M. Eu-
gène Rolland (Paris, Maisonneuve), dont le premier volume
traite des Animaux sauvages ; le deuxième des Oiseaux sauvages ;
le troisième des Reptiles, des Poissons, des Mollusques, des
Crustacées et des Insectes, et sur les Oiseaux sauvages de
la Haute-Bretagne en particulier, un article que j'ai publié
dans la Rn'ue de linguistique, t. XIV, p. i.
Voici un petit conte où le langage des animaux domestiques
est mis en scène d'une façon assez plaisante :
Une bonne femme qui avait une vache, un
cochon, un poulain, un coq et une cane, alla à
des noces, où elle s'amusa tellement qu'elle y
resta trois jours.
Comme personne ne soignait ses bêtes, elles
avaient faim, et la vache disait :
— Jeanne, Jeanne.
Le cochon :
— Hé bien ! hé bien !
342 FORMULLETTES POPULAIRES
Le poulain :
— La vois-tu veni', veni', veni'.
Le coq :
— O s'en viendra tantôt.
Et la cane répétait :
— Quand ! quand ! quand !
{Coulé par Constant Joulaui, de Gosnc.^
La nuit les gros chiens disent en aboyant :
Ah ! si je me leuve, leuve,
J'vas mord'e dans tes hannes, hannes, hannes.
(E.)
I. — OISEAUX.
Alouettes. Les alouettes disent quand elles volent
bien haut :
Ouvrez-moi la porte du paradis.
Je ne pécherai plus, (ter)
Quand elles sont descendues, elles disent :
Mille diables, que j'étas haut !
Var. Quand elles sont en haut :
— Je ne jurerai p'us. (Lv)
— Je jurerai cor. (ter)
disent-elles quand elles sont revenues sur terre. (E.)
Cf. Rolland, les Oiseaux sauvages, p. 209.
EX HAUTE-BRETAGNE 343
Les pâtours disent aux alouettes :
Alouette, alouette,
Monte en haut,
Pour attirer le temps chaud
Su' les p'tits pâtouriaux
Qui n'ont ni cotte ni mantiaux. (E.)
Coqs. Deux coqs qui se répondent :
— J'embrasse quand j'veux !
— Tu es bien heureux !
Trois :
— Ah ! que l'hiver est long !
— Nous le passerons.
— En ahanant ! (E.)
Cf. Sauvé, Proverhts breiatis, no 264.
Trois coqs sont chacun dans l'aire de fermes diffé-
rentes :
Ah ! que l'hiver est long !
S'écrie le coq d'une moj'enne ferme.
Nous le passerons,
Répond d'une grosse voix le coq d'un fermier cossu.
Ben en ahanant,
Dit d'une voix grêle le coq d'un petit fermier. (E.)
CoLXOu. On dit au coucou :
Méfie-toi de ma faux,
Coucou ;
Je te coupe le cou.
344 FORMULETTES POPULAIRES
Ou bien :
Va-t'en aller, coucou,
Ou gare ma faux ; je t' coupe le cou. (S.-C.)
On prétend que le coucou s'en va dès qu'il entend battre
les faux, parce qu'il a été blessé d'un coup de faux la première
fois qu'il vint en Bretagne. (S.-C.) Vers Ercé, on dit qu'ils ont
peur d'être sanét (châtrés) par les faucheurs.
Quand le coucou étend ses ailes pour s'envoler, on
lui crie :
José,
Mets tes voiles au se (sec). (S.-C).
Ceci m'a l'air d'une allusion irrévérencieuse à Saint-Joseph.
GoRGE-ROUGE (rougc-gorge) ; on dit qu'il répète ;
Glorieux d' chouan I
Glorieux de chouan !
Lorsque le gorge-rouge alla chercher le feu, ses plumes furent
toutes brûlées ; les oiseaux en eurent pitié et résolurent de lui
donner chacun une plume pour le rhabiller; seul le chouan,
oiseau orgueilleux et peu compatissant, refusa. C'est pour cela
que, dès qu'il se montre au jour, tous les petits oiseaux crient
après lui, et surtout le gorge-rouge qui, par son cri, lui re-
proche son orgueil et son mauvais cœur. (E.)
Cf. Rolland, les Oiseaux sauvages, p. 263-264, et Luzel, Qua-
trième rapport, p. 203.
Lavandière. On lui dit :
Lavandière, ma jolie lavandière,
Va me chercher un poisson dans la rivière.
EN HAUTE-BRETAGN'E 345
Quand tu arriveras,
Tu auras des pois ;
Si tu n'y vas pas,
Je t'assommerai avec un fusil d' bois. (S.-C.)
Mauve, sorte de mouette.
Quand une mauve a pris un brin de lançon {ammodites
tohianus), les autres lui crient :
Goulue, goulue, goulue!
Suivant que les pécheurs voient un équéré (hirondelle
de mer) ou une mauve, ils disent :
C'est un équéré :
Prends ta ligne et va au macré (maquereau) ;
'Est une mauve ;
Serre ta fouée et te chauffe. (S.-C.)
Petit-duc. Le petit-duc dit à sa femelle :
Coucher do ta?
Elle répond :
Ah ! que nenni ! (E.)
Rossignol. Le rossignol dit :
Tire, tire, tire,
Tiens bon. (E.)
On lui dit :
Rossignol, rossignol,
Va-t'en à Rome chercher du pétrole.
Pour mettre le feu
Dans la ville de Saint-Brieuc. (S.-C.)
346 FORMULETTES POPULAIRES
II. — REPTILES.
Grenouilles. Les grenouilles disent :
Le roi est kué : qui qui l'a kué (tué) ?
— Ce n'est pas ma.
— Ni ma, ni ma, ni ma (très-%ate).
— Qui qui f'ra la cuisine ?
— Ce ne s'ra pas ma.
— Ni ma (plusieurs fois et très- vite).
— Qui est-ce qui ira es noces ?
— Ce sera ma (plusieurs fois et très-vite).
— Qui lavera l'z écu elles?
— Ce n'sera pas ma.
— Ni ma, etc. (ut supra). .
— Qui a cassé la baratte?
— Ce n'est pas ma.
— Ni ma, ni ma, ni ma, etc. (très-vite).
III. —INSECTES.
BouziERS. En crachant sur les bouziers, qu'on appelle
aussi Sangvinsangs ou Marguerites, on leur dit :
Sangvinsang,
Donne-moi de ton sang rouge ;
J' te donnerai du sang blanc. (E.)
Marguerite, marguerite.
Donne-moi du sang rouge,
Et je te donnerai du sang blanc. (M.).
EX HAUTE-BRETAGXE 547
Escargots. On dit aux colimaçons ou escargots :
Calimaçon, montère tes cônes,
Ou bien ton père et ta mère s'en vont veni',
Do un grand coutiau d' bois pour te couper le
[keu Çcou).
(Saint-Briac.)
Calimaçon borgne,
Montère tes cornes. (M.)
Calimaçon {Us) montère tes cônes.
Je te dirai où sont ton père et ta mère ;
r sont dans le bois des Fosses. (S.-Ç.)
Coccrs"ELLE (bête à bon Dieu, parvole ou pervole).
On dit à la coccinelle :
Parvole, parvole,
Si tu m'aimes, que tu t'envoles. (E.)
Parvole, parvole.
Si r bon Dieu m'aime, t'envoles. (D.)
Petit ange du bon Dieu,
Envole-toi ;
Si le bon Dieu n'veut pas d'toi.
Tu viendras à moi. (S.-C.)
Bête à bon Dieu, monte au ciel
Et m'apporte du miel ;
Si tu vas en enfer.
Tu m'apporteras de la bière ;
348 FORMULETTES POPULAIRES
Si tu vas en purgatoire,
Tu m'apporteras des poires. (S.-C.)
Cf. Souche, p. i6.
Papillons. Quand les pâtours les aperçoivent, ils
disent :
Papillon jaune,
Fais du feu et te chauffe ;
Papillon blanc.
Prends ta quenouille et va en champs. (E.)
Papillons, papillons,
Allez à Broons
Nous chercher du son ;
Quand vous serez arrivés chez nous.
On vous donnera des choux ;
Si vous n'y allez pas,
On vous écrasera à grands coups de bois. (S.-C.)
IV. — POISSONS.
Brème. On dit à la brème :
•Brème, brème,
Mords sur l'hameçon,
Ou tu auras des coups de bâton. (S.-C.)
Grondin. Quand on le prend, on prétend qu'il
grogne entre ses dents et répète :
Ma femme est grosse,
Ma femme est grosse ! (S.-C.)
EN HAUTE-BRETAGNE 349
Huîtres. Quand ou jette la drague pour les huîtres,
on dit :
Va au bon Dieu.
Prends garde de t'perd'e,
Et reviens-t'en pleine.
Lançom (ammodites tobiaiius , équille). On dit au
lançon :
Lançon, petit lançon tout rond,
Fais-moi prendre du poisson.
Si tu n' veux pas me faire prendre du poisson,
Je te pilerai à grands coups de bâton. (S.-C.)
Quand on n'en trouve pas, on dit :
Lançon, petit lançon,
Fais bondir le sable que je te prenne,
Ou déserte à Compiègne. (S.-C.)
Morue. On dit à la morue :
Mors, morue, mors.
Cent ans après ma mort.
Je crierai cor :
Mors, morue, mors. (S.-C.)
OtTRSiNS. On dit aux. oursins :
Petit oursin, deviens gros ;
Tu m'serviras à m'faire un poc. (S.-C.)
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§ III. — FORMULETTES DIVERSES.
JEUX. *
PAROLES D'ÉLIMnv'ATION AU JEU.
Belle pomme d'or à''lz révérence,
N'y a plus qu'un roi qui reste en France.
Adieu, mes amis,
La guerre est .finie :
Belle pomme d'or,
Sors dehors. (M.)
Cela se chante sur un air^qui estjune sorte de récitatif.
Dans Mélusine, col. 170, on trouve plusieurs formulettes du
Bessin, de Seine-et-Oise, de Chartres, de Liège, de Genève et
de Quimper, qui se rapprochent de celle-ci, surtout celle de
Quimper, qui n'en diffère que par trois ou quatre mots. On
peut aussi comparer une formulette du pajs Messin (^Mélusine,
col. 78).
Petit ciseau d'or et'd'argent,
Ton père t'appelle,
Ta mère t'attend
Au bas du champ.
Pour y manger
FORMULETTES POPULAIRES. 351
Du lait caillé
Que les souris ont barbotté
Depuis une heure de temps ;
Va-t'en. (M.)
Pour faire manquer quelqu'un qui joue, on lui crie :
J' t'enfaîne
Dans la croix d'un chêne.
Tu as bu du lait d'coucou ;
Jamais tu nT ras bon coup. (E.)
Coucou, caunard,
Dans l'bois d'Brochard,
Ta mère t'a fait
A coup d'bonnet,
En passant par sus un ruissé. (E.)
Q.uand on fait un ouvrage de travers, on dit :
Jaquette,
Et pomme kaite,
Galette de bois ;
Ta mère t'appelle,
Et tu n'ii réponds pas.
Tu tires les vaches, et tu bois le lait doux ;
Tu trempes la soupe, et tu manges des choux. (E.)-
Jaquette, Rosette
Tes talons sont bas ;
Si ta cotte te quitte,
Tu tombes à ba?. ("Rennes.)
352 FORMULETTES POPULAIRES
Lorsqu'une personne part et qu'on est content de la
voir s'en aller, on lui dit :
Adieu, bon vent,
La paille au eu
Et le feu dedans. (E.)
FORMULETTES QUE l'oN RÉCITE POUR ÊTRE GUÉRI.
Q.uand on a le hoquet, on dit très-vite et sur une
sorte d'air :
J'ai le hoquet,
Dieu m'ia fait 1
Il l'a voulu ;
Je n'I'ai p'us. (E., M.)
Cf. Perron, Prcn-erbis de la Fra7ichc-Comté, p. 89, et Souche,
p. 22.
Pour le mal de ventre, on dit :
Kirikiki,
Mon ventre, mon ventre,
Kirikiki,
Mon ventre est guéri. (D.)
La joubarbe est, dit-on, souveraine contre les am-
poules et les cors aux pieds; on la pile avec de la
graisse douce, et en l'appliquant sur le mal, on dit :
Joubarbe,
Guéris mes pieds du mal ;
Je te donnerai de la salade.
EK HAUTE-BRETAGXE 3)3
Si tu ne les guéris pas,
J't'hacherai avec mon couteau
En plus de mille petits morceaux. (S.-C.)
FORMULETXES DES MÉTÉORES.
Quand on voit un arc-en-ciel, on le coupe ; mais il
faut que celui qui le coupe ne l'ait pas vu, et qu'il ait
■été prévenu par un autre. On crache dans sa main, on
y met un petit brin d'herbe parallèle aux doigts, et on
frappe sur le brin d'herbe de manière à ce que la main
qui frappe forme une croix avec l'herbe, et on dit :
J'te coupe en croix ;
Tu n' reviendras pas. (E.)
On prend un petit grain de blé dans sa main, et on
dit :
Arcanciel, arcanciel,
Par la vertu de mon petit grain de blé,
Je veux que tu sois coupé. (S.-C.)
Carcancié, carcancié,
Si tu mets tes vaches dans mon blé,
J'te coupe par la moitié
Avec mon grand coutiau d'acier. (S.-C.)
Arcanciel,
Ne mets pas tes bœufs dans ma luzerne ;
Je te donnerai du miel.
' Si tu les y mets.
Tu auras des coups de fouet. (S.-C.)
23
354 FORMULETTES POPULAIRES
Ces deux dernières formulettes ont vraisemblablement leur ori-
gine dans les très-anciennes croyances arj'ennes où les nuages
étaient assimilés à des vaches ou à des bceuts. Cf. Gubeniatis,.
Mythologie géologique .
Quand il tombe de la neige, on dit
Voilà saint Nicolas
Qui plume ses houas.
Ou
Ou
Voilà la petite bonne femme
Qui plume ses houas (oies). (M.)
Voilà le bon Dieu
Qui plume ses houas.
Quand il tombe des marteaux ou martiaux (gros gré-
ions ; cf. le breton mor:;oliou, qui a le même sens), on
dit que le bon Dieu jette les os de ses oies. (S.-C.)
11 y avait autrefois des gens qui mettaient dans leurs poches
des pierres de tonnerre quand le temps était à l'orage, et qui ré-
citaient, s'il tonnait, une oraison en l'honneur de la pierre ; je
n'ai pu me la procurer jusqu'ici. En voici une petite qu'on leur
adresse, dit-on, encore maintenant :
Pierre, pierre,
Garde-moi du tonnerre. (S.-C.)
IV
PROVERBES ET DICTONS
N a depuis longtemps fait ressortir l'importance que
les proverbes et les dictons présentent au point de
vue philologique et pour l'étude des traditions et des
croyances. Je me garderai bien de m'étendre sur ce sujet qui a
été traité, plusieurs fois, de main de maître, et je me borne à
donner ci-après une partie de ce que j'ai recueilli. J'ai comparé
ces proverbes à ceux qui, colligés dans les diverses provinces de
France, ont avec eux des analogies, et j'ai consulté à ce sujet
les recueils dont on trouvera plus loin la bibliographie.
J'ai pendant quelque temps hésité pour savoir si je classerais
mes proverbes gallots par ordre de matière; après réflexion, j'ai
pensé qu'il valait mieux prendre simplement l'ordre alphabé-
tique, et faire suivTe ce petit recueil d'un index. L'ordre alpha-
bétique adopté est celui de la première lettre qui commence le
proverbe : chacun sait que la formule en est presque toujours
invariable.
3S6 PROVERBES ET DICTONS POPULAIRES
En Ille-et- Vilaine, pays assez prcn<erbieux, ceux qui énoncent
une sentence se sen-ent presque toujours, avant de la formuler,
d'une sorte d'avertissement : « A la mode qu'on dit : qui re-
fuse muse ; — c'est à la mode qu'on dit : abattre un chêne
pour faire une cuiller. » J'ai fait suivre chaque proverbe, autant
que possible, d'une lettre indiquant l'endroit précis où je l'ai
entendu : D. c'est Dinan et les environs ; E. Ercé près Liffré ;
M. Matignon; P. Penguilly ; S.-C. Saint-Cast.
Voici les principaux ouvrages que j'ai consultés pour mes
références :
Bladé (F.). PrOT-ierbes et devinettes populaires recueillis en Age-
nais et en Armagnac. Paris, Champion, 1880. In-S" de xv-235 p.
Espagne (A.). Proverbes et dictons recueillis d Aspiran. Mont-
pellier, Coulet, 1874. In-80 de 46 p.
FouRTiER (A.). Les Dictons de Seine-et-Marne. Paris, Du-
mouUn, 187}- In-8° de né p.
Lespy (V.). Proverbes du pays de Bèarn. Montpellier et Paris,
Maisonneuve, 1S76. In-S" de vi et 109 p.
Perron (D'). Proverbes de la Franche-Comté. Besahçon et
Paris, Champion, 1876. In-S" de xii et 152 p.
Mélusine (passim).
Rolland (E.). Faune populaire de la France. Paris, Maison-
neuve. In-80. T. I, 1877; t. II, 1878; t. Ill, 1881.
Sauvé. Lavarou-Kox, ■" Proverbes et dictons de la Basse-Bretagne.
Paris, Champion, 1878. Et Bivue celtique, 1874-1876.
PROVERBES ET DICTONS.
I. Abattre un chêne pour faire une cuiller. (E.)
2. A la Madeleine,
La faucille à l'aveine.
3. A la Saint-Hubert,
Q.ui quitte sa place la perd;
A la Saint-Laurent,
Qui quitte sa place la reprend. (M.)
Identique à deux mots près en Seine-et-Oise, Mélusine,
col. 29. Voyez aussi quatre autres variantes : ifélustne, col. 52
et 53, et col. 366. (Niort.)
4. A la Saint-Jean
Qui voit une pomme en voit cent. (M.)
5 . Après les voleurs, malheur ;
Après le feu, bonheur.
6. A qui mal veut, mal arrive. (S.-C.)
7. Au p'us fort la pouche (le sac). (M.)
Cf. Bladé, p. 50 (Agenais et Armagnac).
358 PROVERBES ET DICTONS POPULAIRES
8. Avec lui, il n'y a ni petite vache ni petit
veau. (E.) — Se dit de celui qui exagère tout.
9. Bon Dieu d'en haut,
Prends ma femme; laisse mes chevaux.
C'est un dicton qu'on attribue aux laboureurs.
10. Ça allit d'une langue dans l'aut'e. (S.-C.)
— Cela se répandit un peu partout.
11. Ça arrivit dans l' temps jadis où les poules
pissaint dans n'un bassin. — C'est un conte.
(S.-C.)
12. Ça y' est-i' un biau gars? — Comme l's
aut'es : il a deux yeux, le nez au mitan du visage
et une goule; il est ben. (E.)
13. Ça n'est pas la graisse de cochon qui l'em-
pôse (empêche) de couri'.
14. Cela li est défense (défendu) comme le
Pater es ânes. (M.) — Il n'est pas capable de le
faire.
15. Ce que les houas (oies) n'entendent pas,
les murs le répètent. — Les murs ont des oreilles.
16. C'est Césembre à mettre à la voile. (S.-C,
D.) — C'est une chose difficile à faire.
Césembre est une des îles de la rade de Saint-Malo.
17. Chacun connaît midi à sa porte. (S.-C.)
Cf. Mélusîne, col. 291 (Bessin).
EX HAUTE-BRETAGNE 359
18. Chacun sera pendu par son jarret. (E.) —
C'est-à-dire traité selon son mérite.
19. Comme les lièv'es, je perds ma mémoire
en courant. (S.-C)
20. Comme les vieilles filles qui vont en para-
dis sur un séran. (E.)
Le séran ou instrument à carder garni de pointes est
une monture peu commode.
21. Comme disait ma grand'mère d'aut' fais :
V'ià la pitié, v'ià janvier qu'arrive, qui fera
cherre la veille dans 1' fouyer ;
Févérier qui fait cherre dans le râtelier et rem-
plit ses feûssés, et Mar' qui les essarde (essuie) ;
Et Avri qu'arrive do ses coutiaus et ses mar-
tiaus. (E.)
On appelle marteaux les gros grêlons.
22. Couper comme les genoux d'une nonne.
— Se dit d'un mauvais couteau.
23. Dans tout déménagement, il y a une char-
retée d'barrassiaux. (E.) — De choses inutiles et
de rebut.
24. De Noël à Sainte-Cateline
Tout prend racine.
Cf. Perron, p. 4; (Franche-Comté).
360 PROVERBES ET DICTONS POPULAIRES
25. Donner son âme au bon Dieu et son eu
es puces. (E.) — Aller se coucher.
26. Du cite qui fait tomber le paï (poil) des
dents. (M.) — Du cidre fort.
27. Elle est belle au coffre; elle est belle dans
l'armoire. (E.) — Se dit en parlant d'une per-
sonne laide, mais riche.
28. Embêtant comme les vêp's de Laucaleu,
(D.) ou comme les vêpres de Bobita.
Les vêpres de Laucaleu consistent à répéter sur l'air
dQ Dixif Doininus : Un bâton, deux bâtons; si j'avais
cor un bâton, ça f'rait tras bâtons, etc. Sur les géogra-
phies officielles, Laucaleu est orthographié Aucaleuc;
mais les paysans disent toujours Laucaleu, et ils ont
raison, Laucaleu étant vraisemblablement une forme un
peu altérée de Loc-Allek, pays des saules. Bobita ou
Bobital est une commune voisine d' Aucaleuc. Vers
Moncontour, au lieu de Laucaleu, on di: : Les vêpres
de Trégenestre, ancienne trêve de Meslin.
29. En s'entr'aidant 'n'y a que demi-peine. (E.)
Cf. Perron, p. 80 (Franche-Comté).
30. Faire l'amour comme les gâs de Plêré, qui
frappent sur le genou aux filles en leur disant :
« En av'ous cor un comme héla ?» — En avez-
vous un pareil?
Plêré est une prononciation contractée de Pléhérel,
commune de l'arrondissement de Dinan.
EN HAUTE-BRETAGNE 361
31. Faire le renard : faire l'école buissonnière.
Cf. Rolland, Les Mamntifcres sauvages, p. 165.
32. Faire la Saint- Jean sus l'année. (E), —
Changer souvent de place.
La Saint-Jean est l'époque où se louent les domes-
tiques.
33. Faire un su à ses brées : rétrécir ses cu-
lottes. — C'est-à-dire se serrer le ventre. (Calor-
guen.)
34. Fait comme un loup de brousse (brous-
saille). — Ce qui peut se traduire par « fait comme
un voleur. »
Cf. Rolland, Les Mammifères sainages, p. 155.
35. Faut point appeler sa mère jambe de ber-
bis. (P.) — Il ne fixut pas avoir honte de ses
parents.
36. Feuvrier emplit les feûssés (fossés), et Mar'
les essarde (les essuie). (E.)
Cf. Mclusine, col. 291 (Bessin) ; V)' Perron, p. é (Franche-
Comté) ; Espagne, p. 20, prov. xi (Languedoc) ; Sauvé, n°= 691"
692 (Basse-Bretagne).
37. Garder une vannée (plein un van) de puces
au soleil. (D.) — Faire un ouvrage difficile.
Cf. Lespy, prov. xxiii, p. 32 (Béarn).
38. Gras comme un recteur. (E., M.)
362 PROVERBES ET DICTONS POPULAIRES
39. Gros comme deux liards de beurre. (E,,M.)
40. Gros comme un pourcé (porc) de cinq
sous. (E., M.)
41. Heureux comme un homme qui a brûlé sa
maison. (Evran.)
Il y a plusieurs proverbes sur le bonheur des gens qui
out été incendiés. Cela vient peut-être de ce que jadis
on allait quêter « pour la fortune du feu, » ce qui, à des
pauvres gens, pouvait rapporter beaucoup. Cela se fait
encore aujourd'hui, mais plus rarement.
42. r chante, respé d'vous, comme un pourcé
qu'a la quoue prise sous n'eune porte. (E.)
43. l'faut que je le passe, comme disait la
bonne femme à son viau. (S. -G.)
44. r fait d'z yeux comme une poule qui perce
un sas. (E.)
45. Il a des bourriers dans ses flûtes. (E , D.)
— Il y a bien à redire sur son compte.
Ce proverbe se trouve déjà au XVP siècle dans Noël
du Fail, Breton, comme l'on sait.
46. Il a le beurre devers la langue. (E.). — Il
tâche de se donner le beau rôle.
47. Il a m.arché su de l'obli. (M.)
L'obli ou l'herbe d'oubli est une plante mystérieuse
qui fait perdre la mémoire.
Cf. Mélusine, col. 13.
EX HAUTE-BRETAGXE 365
48. Il a les joes (joues) grosses comme les
fesses d'un pau\Te homme. (D.)
49. Il avait la bride belle. (E.) — Il avait le
beau rôle.
50. Il est sur les berchets (tréteaux). (M.) —
Il est mort.
51. Il est tenant (beaucoup) eu terrous (pro-
priétaire foncier). (M.)
Cf. Lespy, prov. xxvui (Béam).
)2. Il est de la race des pouées (pour.) qui ne
kervent (crèvent) que quand on les tue. (S.-C.)
53. Il est, à la mode qu'on dit, entré par
la route et sorti par les clos. (E.) — Il s'est
ruiné.
54. Il est comme not' recteur, qui s'en va de
tab'e quand il est saû (rassasié). (M.)
5 5 . Il est comme un sourd (salamandre) : i' n'
démord pas. (M.)
56. Il est sorcier
Comme une vache qui bouze un genêt. (E.)
57. Il est comme les anguilles du Mené qui
crient avant qu'on les écorche. (P.)
C'est un proverbe dont j'ignore l'origine, et qui
364 PROVERBES ET DICTONS POPULAIRES
semble calqué sur un dicton bien connu, qui attribue
aux anguilles de Melun la même sensibilité. M. Four-
tier, dans ses curieux Dictons de Seine-et-Marne, p. 48,
conte, au sujet de l'origine de ce proverbe, l'histoire
suivante :
« Le 25 août 1480, « jour de la feste du très-doulx
« et redoublé Louis onziesme, » un mj'stère intitulé :
la Dolente mort de Monsieur saint Barthélémy, était re-
présenté à Melun sur la place du Martroy, en pré-
sence d'un populaire immense. Les scènes se déroulaient
pour la plus grande édification de tous, quand un
nommé l'Anguille, qui remplissait le rôle de saint
Barthélémy, pris de frayeur à la vue du bourreau qui
s'avançait sur lui les mains armées de tenailles énormes,
rassembla ce qui lui restait de forces pour s'écrier :
« Grâce 1 grâce 1 monsieur le bourrel. — Ehl l'An-
« guille crie avant qu'on ne l'escorche, » proférèrent les
assistants au milieu d'un tonnerre d'applaudissements.
C'en était fait et de l'Anguille et du mystère : un nou-
veau proverbe était créé. »
58. r li a fait des crêpes o sa farine. (M.) —
Il lui a fait une politesse avec son bien.
59. r met tout en avalouère et ren en surdos.
(Ploubalay.) — Image empruntée au harnache-
ment des chevaux : il met tout à manger, rien à
s'habiller.
La réplique existe :
60. r met tout en surdos et ren en avalouère.
— II dépense tout à s'habiller et rien à manger.
EX HAUTE-BRETAGXE 36)
61. r m'avait promis de la filasse ; i' ne m'a
domaé que du reparon (déchet de chanvre). (M.)
62. r ne l'a pas fait pour des blosses (prunes
sauvages). (M.) — Il Ta fait avec l'espoir d'en
tirer parti.
63. V ne frappent point es contr' hus de genêt.
(Ploubalay).
Se dit en parlant des prêtres qui ne vont point dîner
dans les maisons pauvres qui ont une contre-porte en
genêt.
64. r ne rit que quand le diab'e pète. (E.) —
C'est-à-dire rarement.
65. r oït dû comme un sourd. (M.) — Le
sourd (salamandre) passe pour ne pas entendre.
66. r sont environ li (autour de lui) comme
la pie après le chouhan (chat-huant). (E.)
67. r touche les houâs. — Il est i\Te, et va
en zig-zag comme ceux qui conduisent les oies.
68. r va trouver la marée debout. (S.-C.)
69. r y a de vieux marins comme de vieux
terriens. (Saint-Briac.)
70. r y a une léieue (lieue), mesure de Lam-
balle. (M., D.)
Les mesures de Lamballe, ancienne capitale du duché
de Penthièvre, étaient de forte capacité.
366 PROVERBES ET DICTONS POPULAIRES
71. l'y a trée (trois) métiers d' fainiants : les
chassous, les pêchoux et les oësillous (les oise-
leurs). (Plénée-Jugon.)
Cf. D' Perron, p. 42 (Franche-Comté) ; prov. languedocien
et niçois, ap. Rolland, Les Oiseaux sauvages, p. 190.
72. Jamais cerne (cercle) à la lune
N'abattit mât de hune ;
Mais quand il est au soula (soleil),
Il abat le mât et l'éta'. (Plévenon).
73. Jamais chat ganté n'a fait bonne prise.
(M.)
Cf. Sauvé, p. 7, n° 24.
74. Jamais grand nez n'a diffamé (abîmé,
gâté) beau visage. (M.)
75. Jamais lessive n'est restée à sécher. (E.)
76. J'en aime autant le oui comme le non. —
Je n'ai pas grande confiance en lui. (S.-C.)
77. Je t'avas ben dit que t'en licheras ton
keûté (couteau). (M.)
Cf. Lespy, pr. XLV, p. 51 (Béam).
78. J'étiens comme les chats : je parliens toutes
les langues. (S.-C.)
79. J' étions comme les mauvais chiens : je
houamions (aboyions), et je n'avancions point.
(S.-C.)
EX HAUTE-BRETAGXE 567
80. J' voudras êt'e dans 1' vent'e d'une vache
diqu'à (jusqu'à) Pâques. (E.) — C'est ce qu'on
dit quand l'hiver est rigoureux.
81. La bouillie au petit enfant ;
La bonne Vierge a mis le da (doigt) dedans. (M.)
82. La cherrière est toujours belle quand la
charte est vêssée. (E.)
83. La communauté de saint José : deux têtes
sus l'oreiller et deux pantoufles sous le let. (D.)
Cf. Lespy, prov. cxxix (Béam).
84. Landeboulou,
Autant d' maisons que de coucous.
Landeboulou est un ^'illage des environs de Dinan.
85. Le bonhomme Janvier disait :
V'ià la pitié, v'ià janvier qu'arrive qui vous
f ra chier dans vot' fouyer, sapré bonne femme.
Feuvrier disait : Et ma dans l' râtelier, et j'em-
plenis mes feûssés, et Mar' qui les essarde. (E.)
86. Le champ oit chanter le co'. (Calorguen.)
— Il est à peu de distance de la ferme.
87. Le grillon d'amour est dans le foyer. (D.)
— Il y a des amoureux à la maison.
88. Le Plessis-Balisson
Où 'y a p'us d' cocus que d' maisons. (D., M.)
368 PROVERBES ET DICTONS POPULAIRES
Le Plessis-Balisson est une commune du canton de
Plancoët.
89. Le premier écolomisé (économisé) est k
premier gagné. (M.)
Cf. Bladé, p. 139.
90. Les pirotons mèneront vantiez (peut-être)
les houas (oies) es champs. (M.)
91. Le temps est le même le vendredi et le
dimanche. (S.-C.)
92. L'hiver est dans n'un bissa', i' sort par un
bout ou par l'aut'e. (E.)
Cf. Bkdé, p. 48.
93. Manger comme un Gargantua. (M., E.)
Ce proverbe existe en Beauce à un mot près.
Cf. Gaidoz, Garvantiia.
94. Marie pisse trois-gouttes. (E.)
Cf. Lespy, prov. xix, p. 67 (Béarn).
95. Mar o ses martiaus,
Avri do ses coutiaus. (E., M.)
Cf. Mclusinc, col. 198 (Bessiu); Sauvé, n°^ 694, 695, 696,
697 (Basse-Bretagne). Dans ces quatre proverbes, le breton em-
•ploie morxt'Hou (par euphémisme vor:(p!iou), correspondant exac-
tement a. tiiartiaas.
EX HAUTE-BRETAGNE. 369
96. Mieux vaut laisser son éfant morvous que
de li écourter le nez. (M.)
Cf. Bladé, p. 129 (Armagnac et Agenais).
97. Mi-feu vrier,
Jour entier. (E., M.)
Cf. Espagne, Prm'trbes et dictons populaires recueillis à Aspiran
(Languedoc), p. 19; Bladé, p. i (Agenais et Armagnac).
98. Naï comme un lucet. — Noir comme un
lucet ou myrtile, plante de forêt dont la baie
est très-noire. (E.)
99. Noblesse de la Malhoure, qui a à moitié
<3îné quand la soupe est mangée.
La Malhoure est une commune du canton de Lam-
balle.
Cf. Sauvé, no 957 (Basse-Bretagne).
100. N'y a point d' vieux chaudron qui ne
trouve sa crémaillère. (E.) — Les vieilles filles
finissent par se marier.
Cf. D'^ Perron, p. 66 (Franche-Comté) ; Bladé, p. 60 (Age-
nais et Gascogne) ; Sauvé, prov. 65 (Basse-Bretagne),
10 1. 011e est au bout du banc. (M.) — C'est
la dernière des filles d'une ferme qui reste à
marier.
102. Olle est au hàle. (M.) — Elle fait tapis-
serie.
24
370 PROVERBES ET DICTONS POPULAIRES
103. 011e est ronde comme un galetier : queue
face qu'elle a 1 (Ploubalay.)
104. On croit user le temps ; c'est le temps
qui nous use. (Penguilly.)
105. On n'a jamais vu vilain lieuve ni biau
loup. (E.)
Cf. Rolland, Mammifères sauvages, p. 86.
îo6. On ne chôme jamais à vêpres. (E.) —
On n'y est jamais en retard.
107. On li ferait croire que les nues sont des
piaux de viaux. (E.)
Cf. D' Perron, p. 133 (Franche-Comté).
108. On ne tue point son chien pour une mau-
vaise année. (E.)
109. On va en procession avec ce qu'on a de
monde. (E.)
iio. Péter p'us haut que le eu. (E., M.)
Cf. D' Perron, p. 74 (Franche-Comté); Bladé, p. $8 (Arma--
gnac et Agenais).
III. Plée en feuvrier
Vaut du fumier.
Cf. Perron, p. 5 (Franche-Comté).
EN HAUTE-BRETAGNE 371
112. Pluie du matin
N'empêche pas l'moine d'aller au grain. (S.-C.)
Cf. D' Perron, p. 25 (Franche-Comté).
113. Pris comme un rat dans un couyé. (E.)
Le couyé est une sorte de piège à rats.
Cf. un proverbe du Poitou, ap, Rolland, Mammifères sauvages,
p. 60.
114. Quand le vent saute du Su' au Nord,
Plie ta voile et dors ;
Mais quand i' saute du Nord au Su',
Prends garde à lu, (Plévenon.)
115. Quand n'en conte (parle) du loup, n'en
en vaït la quoue. (E.)
Cf. Sauvé, no 917 (Basse-Bretagne).
116. Quand i' pleut et que Nordée (N.-E.) vente.
C'est un hasard si ça 'y étanche. (S.-C).
117. Queue rogason (Rogation),
Queue fanason. (E.)
Cf. D' Perron, p. 25 (Franche-Comté).
118. Qui trop convaïte (convoite) n'a ren. (E.)
Cf. Bladé, p. 70 (Agenais et Armagnac).
119. Rester la goule sous le nez (E., M.) —
Être ébahi.
Cf. Sauvé, prov. 8$.
120. Retors comme un prêtre normand. (E.)
372 PROVERBES ET DICTONS POPULAIRES
121. Rouâche comme une piau d'orbiche.
(Saint-Coulomb.) — Rèche comme peau de rous-
sette.
122. S'abatt'e le berchet (escabeau) sur les
jambes. (M.) — Se mettre dans un mauvais cas
par sa faute.
123. S'acouter comme un pouër (porc) qui
pisse. (E.)
Cf. Noël du Fail, t. II, édit. Assezat, p. 46.
124. Saute, crapaud !
J'aurons d'I'eau. (M.)
Les crapauds passent pour prédire la pluie.
125. Sec comme une âtelle (un copeau). (M.)
C£. Sauvé, n° 6}J (Basse-Bretagne).
126. Sembèle (il semblerait) qu'il arait la Tan-
dourie. (Ploubalay.)
La Tandourie est une grande fernae. Cela se dit d'un
orgueilleux.
127. Se mirer comme un chat dans une an-
douille. (E.)
128. S'emporter comme une soupe au lait. (M.)
129. Si anva (orvet) vayait,
Si sourd entendait,
Homme sus terre ne vivrait. (M., E.)
EN HAUTE-BRETAGNE 375
130. Si taupe voyait,
Si sourd entendait,
Homme sus terre ne resterait. (M., E.)
Cf. Rolland, Les Mammifères sauvages, p. 13 ; Sauvé, a°^ 9,
24 (Basse-Bretagne); Méhisiiie, col. 198 (Bessin).
131. Si le soula rait au pied des pommiers k
veille de Noué, i' y ara tenant de pommes l'an-
née qui vient, (M.)
Cf. Mélusive, col. 292 (Bessin); dans ce proverbe c'est
Sainte-Eulalie qui remplace Noël.
132. Si le vent est dans le haut
Le joû' des Ramiaux,
Faut rincer les tonniaux ;
S'il est soulair (sud),
Faut baïre à plein verre ;
Et s'il est dans l'bas,
Fout'e les tonnes dans n'un tas. (E.)
133. S'y prendre comme eune trée (truie) à
ramer des feuves. (M.)
Cf. D' Perron, p. 132 (Franche-Comté); Bladé, p. 100 (Age-
nais, Armagnac).
134. Tomber du pré dans la lande. (Calorguen.)
Cf. Sauvé, p. 89, n°' 615-620 (Basse-Bretagne).
135. Troussé comme un moine qui va-t-au
lard. (D.)
136. Un homme qui n'a que des ruses de
prêt'e. (E.)
374 PROVERBES ET DICTONS POPULAIRES
137. Vent du Nord perdu,
Cherche-le dans l'Su'. (S.-C.)
138. V'ià le diab'e qui bat sa femme. — II fait
du soleil et de la pluie.
Cf. D' Perron, p. 140 (Franche-Comté).
139. V'ià cor la petite bonne femme qui plume
ses houâs. (M.)
C'est ce qu'on dit aux enfants quand il neige ; il y a
une variante :
V'ià saint Nicolas
Qui plume ses houâs (oies.)
140. V'ià les petites bonnes femmes qui vont
au veillouas (à la veillée). (E.)
Dit-on quand le feu éclate en étincelles. Variante :
V'ià les petites bonnes femmes qui vont danser,
141. Vous n'arez point un bel homme ; vous
n'aimez point les chats. (D.)
Cf. Souche, p. 14 (Deux-Sèvres).
142. Vous s'ez ben faire le feu; v's arez eune
belle femme. (D.)
INDEX
(Le numéro est celui de l'énigme et non celui de la page.)
Aide, 29.
Amour, 30, 87.
Andouille, 127.
Ane, 14.
Anguilles, 57.
Année, 108.
Anva, 129.
Armoire, 27.
Âtelle, 12$.
Avalouère, 59, 60.
Avoine, 2.
Avril, 21, 9;.
Banc, loi.
Barrassiaux, 23.
Berchets, 50, 122.
Beurre, 39, 46.
Bissac, 92.
Blosses, 62.
Bobital, 28.
Bouillie, 81.
Beurriers, 45.
Brebis, 35.
Brées, 33.
Bride, 47.
Cerne, 72.
Césembre, 16.
Champ, 86.
Chanter, 42.
Charrière, 82.
Chasseur, 71.
Chat-huant, 66.
Chats, 73, 78, 127, 141.
Chaudron, 100.
Chêne, i.
Chevaux, 9.
Chiens, 79, 108.
Cidre, 26, 132,
Cochon, 13.
Cocus, 84, 88.
Coffre, 27.
Colère, 128.
Communauté, 83.
Convoiter, 118.
Coq, 86.
Coucher, 25.
Couper, 22.
Courir, 13.
Couteau, 22, 77.
Couyé, 113.
376 INDEX DES PROVERBES ET DICTONS
Crapaud, 124.
Crémaillère, 100.
Crêpes, 58.
Cuiller, i.
Cu terrous, ji.
Déménagement, 23.
Dents, 26.
Diable, 138.
Dîner, 54.
Économie, 89.
Écouter (s'), 123.
Embêtant, 28.
Enfants, 96.
Entendre, 65.
Fanaison, 117.
Faucille, 2.
Femme, 9.
Fesses, 48.
Feu, j, 41, 142.
Fèves, 133.
Février, 21, 36, 8$, 97, ni.
Filasse, 6i.
Fille, 30.
Fille (vieille), 20.
Flûtes, 45.
Force, 7.
Foyer, 21.
Fumier, in.
Galetier, 103.
Garçon, 12.
Gargantua, 93.
Genêt, 56, 63.
Goule, 119.
Gras, 38.
Gros, 39, 40.
Hâle, 102.
Heureux, 41.
Hiver, 92.
Ivresse, 67.
Jadis, Ji.
Janvier, 21, 85.
Jarret, 18.
Joues, 48.
La Malhoure, 99.
Lamballe, 70.
Lande, 134.
Landeboulou, 84.
Langue, lo.
Laucaleu, 28.
Lessive, 75.
Lieue, 70.
Lièvre, 19, 105.
Loup, 34, 105, 115.
Lucet, 98.
Lune, 72.
Madeleine, 2.
Mal, 6.
Manger, 93.
Marée, 68.
Marie, 94.
Marin, 69.
Mars, 21, 36, 95.
Marteaux, 21, 95.
INDEX DES PROVERBES ET DICTONS
^17
Mémoire, 19.
Mené, 57.
Métiers, 71,
Midi, 17,
Mirer (se), 127.
Moine, 135.
Mort, 50, 52.
Morvous, 96.
Neige, 139.
Nez, 96, 119.
Noblesse, 99.
Noël, 24, 131.
Nonne, 22.
Nord, 114, 137.
Nord-est, ii6.
Nues, 107.
Obb', so.
Oie, 15, 67, 90, 139.
Orbicbe, 121.
Pâques, 80.
Parler, 115.
Peau, 121.
Pêcheur, 71.
Péter, 110.
Pie, éé.
Piroton, 90.
Place, 3.
Pléhérel, 30.
Plessis-Balisson, 88.
Pluie, 109, III, 116, 13S
Pomme, 4, 131.
Porc, 40, 42, 123.
Poule, II, 44.
Poux, 52.
Pré, 134.
Prêtre, 63, i;o, 136.
Plis, 113.
Procession, 109.
Puces, 25, 57.
Racine, 24.
Rat, 113.
Rameaux, 132.
Recteur, 38, 54.
Renard, 31.
Reparon, 61.
Retors, 120.
Rire, 67.
Rogations, 117.
Rond, 103.
Ruine, 53.
Ruse, 13 e.
Saint-Hubert, 3.
Saint-Jean, 4, 32.
Saint-Joseph, 83.
Saint-Laurent, 3.
Saint-Nicolas, 139.
Sainte-Catherine, 24.
Sas, 44.
Sec, 125.
Séran, 20.
Soleil, 72, 131, 138.
Sorcier, 56.
Soupe, 128.
Sourd, 55, é), 129.
Sud, 114, 137.
Surdos, 59, 60.
378
INDEX DES PROVERBES ET DICTONS
Tandourie, 126.
Taupe, 130.
Temps, 91, 104.
Terrien, 69.
Troussé, 135.
Truie, 133.
Vache, 8, $6, 80.
Veau, 8, 43, 107.
Veillouas, 140.
Vendredi, 91.
Vent, 114.
Vêpres, 28, 106.
Vierge, 81.
Voleur, 5.
Yeux, 44.
5^
^^^M>m^^^im5
L'ESPRIT A LA CAMPAGNE
)UTRE les contes et les légendes, les pa5-sans racontent
W^ K de courtes histoires, analogues à nos Kouvelles à la
main, et qui parfois, comme elles, se terminent par
un mot de la fin, qui souvent est le motif qui a amené toute
l'historiette. Il m'a semblé curieux d'en montrer quelques spéci-
mens, pour faire voir quel était le genre d'esprit qui leur plait
et la nature du comique qu'ils goûtent.
^©Ss
§ I. — PROPOS SUR LES PRÊTRES ET PROPOS
DE CATÉCHISME.
rf^-*e»w ES Gallots, bien que presque tous catholiques prati-
quants, ne sont point cléricaux, surtout ceux de l'IUe-
et-Vilaine, et ils n'aiment pas l'immixtion du clergé
dans le temporel. Les prêtres qui se renferment dans leur minis-
tère y sont bien vus, et ont en somme une existence heureuse.
On verra, par les quelques nouvelles à la main qui suivent, que
parfois les paysans sont un peu irrévérencieux à leur égard,
sans que toutefois cela aille au-delà de la plaisanterie.
PROPOS SUR LES PRETRES.
Un prêtre prêchait sur l'évangile de la multi-
plication des pains.
Il y avait en face de la chaire un adlézi qui
faisait à chaque instant : « Hum ! hum I » en
secouant la tête.
— Tu ne veux pas croire cela, Jean ? demanda
le prédicateur.
L ESPRIT A LA CAMPAGNE 381
— Non, répondit-il; je voudrais voir le four
dans lequel ils ont été cuits.
— Mettez-le dehors.
— Je vais bien y aller tout seul.
Un héritier était allé au presbytère pour savoir
combien lui coûteraient les messes qu'il voulait
faire dire pour le défunt.
— Combien les messes ? demanda-t-il.
— Trente sous.
— Et les vêpres?
— Les vêpres sont pour rien.
— Alors, dites des vêpres.
Une femme riche perdit sou mari ; elle allait
souvent prier pour lui et demandait au recteur
s'il était en paradis ou en purgatoire.
— Je sais bien où il est, dit le prêtre, et je
vous le dirai si vous voulez me payer.
On convint de la somme de six cents francs
que le prêtre reçut et compta.
— Où est mon homme? demanda la femme.
— A la porte du paradis, où on est à lui scier
les cornes pour qu'il puisse y entrer. (Ercé.)
382 l'esprit a la campagne
Le recteur de Marpiré alla avec sa servante à
la foire de Vitré, où il acheta deux cochons — en
vous respectant : l'un avait le eu noir, et l'autre
la queue écourtée.
En revenant de la foire, je ne sais par quelle
aventure les cochons se perdirent, et la servante
s'enquérait de tous côtés si on n'avait pas vu
ses bêtes. « Nous les conduisions, dit-elle, il n'y
a pas encore longtemps ; M. le recteur avait la
queue écourtée, et moi le eu noir. »
Je ne sais pas si ceux qui l'écoutèrent eurent
beau jeu. (Ercé.)
La femme d'un braconnier alla à confesse et
s'accusa d'avoir mangé du lièvre à son repas du
midi (on était au vendredi).
— Votre mari est chasseur, lui dit son confes-
seur. Apportez-moi un lièvre au presbytère, et
revenez demain ; je vous donnerai l'absolution.
Le lendemain elle porta un lièvre à la servante
du curé, puis elle alla au confessionnal, où elle
reçut l'absolution.
Mais quand la cuisinière écorcha le lièvre, elle
vit que ce n'était qu'une peau bourrée de son.
EN HAUTE-BRETAGNE 385
et elle se plaignit à son maître d'avoir été
trompée par la femme du chasseur.
— C'est bien, dit le prêtre; je l'attraperai aussi.
Le lendemain quand la femme se présenta pour
communier, le recteur, au lieu de lui donner
une hostie, lui mit dans la bouche un bouton en
os qu'il avait arraché à son caleçon.
Sentant dans sa bouche cet objet dur, la vieille
dit à sa voisine :
— As-tu mangé ton bon Dieu ?
— Oui.
— Il paraît, répondit-elle, qu'ils m'ont donné
Dieu le Père, car il est si dur que je ne peux
l'avaler. (Gosné, Ercé.)
Il y avait une fois une femme dont le mari
était malade ; elle envoya son petit garçon cher-
cher le prêtre :
— Tu le prieras, dit-elle, d'apporter la sacristie
à ton père.
Arrivé au presbytère, le petit garçon dit :
— Bonjour, monsieur le recteur. Mon père est
bien malade; il faut lui apporter la sacristie.
— La sacristie ? Il faudrait pour cela plus d'un
harnais (attelage).
Le prêtre prit le pochon à extrême-onction, et il
se mit en route pour porter le sacrement au malade.
.384 l'esprit a la campagne
Qijand ils furent arrivés à la maison, le prêtre
exhorta le malade, qui était un peu sourd, puis
il alla au lit et lui dit par trois fois :
— Ouvrez la bouche.
Le bonhomme n'ouvrait pas la bouche, et le
prêtre dit à la femme de tâcher de se faire en-
tendre de son mari.
^r- Vère, dit-elle ; mais c'est qu'il ne sait pas
ce que c'est que la bouche. Thuraud, cria-t-elle,
ouvère la goule pour que monsieur le recteur
mette la sacristie dedans.
Quand le bonhomme eut communié :
— Clos ta goule, Thuraud, dit la bonne femme;
la sacristie est dedans. (Plouër.)
PROPOS DE CATÉCHISME.
— Le Père est-il Dieu ?
— Oui.
— Le Fils est-il Dieu ?
— Vère, quand son père sera mort. (E.)
— Combien y a-t-il de Dieux ?
— Il y en a trois.
— Trois ?
— Vère, celui de Liffré, celui de Gosné et ce-
lui d'Ercé.
C'étaient les trois bourgs que l'enfant connaissait.
EN' HAUTE-BRETAGXE 38)
— Êtes-vous chrétien ?
— Vère, je sommes tous chrétiens à la maison ;
r n'y a que ma mère qu'est une Jagueu. (M.)
Aimerais -tu mieux, demandait un prêtre à
un enfant du catéchisme, être en paradis qu'en
enfer ?
— J'aimerais mieux être en enfer, parce qu'on
s'y chauffe, répondit l'enfant qui avait très-froid.
Un prêtre faisait le catéchisme.
— Combien y a-t-il de Dieux ? demanda-t-il à
un enfant.
— Il n'y en a pas tant comme de prêtres ; ils
ne s'entre-dureraient pas, répondit-il.
— Quel âge as-tu, petit gars, qui, parles si
bien ?
— L'âge d'un bon veau : tous l's ans douze
mois. (E.)
2S
tfièî^fiè!
§ II. — PROPOS RUSTIQUES.
Jean Duchêne était un bon buveur de cidre,
qui, non content de celui de son cellier, allait
volontiers en ville pour établir des comparaisons
entre les différents pommages.
Un jour que, vers le soir, il sortait de l'auberge
de Dubois, il fut rencontré par un de ses com-
pères qui lui dit :
— Eh bien, Duchêne, le cidre de Dubois est-il
bon?
— Ma foi, mon gars, je n'en sais rien.
— Comment, tu n'en sais rien ?
— Vère, je suis allé à l'auberge de Cousin,
et le cidre y était de bonne qualité ; chez Le-
mercier, j'ai bu deux bolées qui m'ont fait plai-
sir; chez Ange Lorant, le piot était ben cœuru,
et j'en ai bu trois bolées ; chez Jacques Ma Tante,
il n'était pas mauvais. Je suis entré chez Dubois ;
mais là le goût des divers cidres s'est mêlé à
celui du sien, de sorte que je ne peux vous dire
s'il est vraiment bon ou mauvais. (Matignon.)
l'esprit a la campagne 387
Une fille avait deux galants : un jour qu'elle
était enfermée avec l'un d'eux, l'autre passa par
là en portant à la forge un soc qui avait besoin
d'être raccommodé.
En arrivant à la porte de sa bonne amie, il lui
demanda à entrer pour causer ; elle refusa.
— Puisque tu ne veux pas, mets ta joue à côté
du trou au chat ; je vais t'embrasser.
La fille fit ôter les culottes à l'autre galant,
et le fit présenter au trou du chat ses fesses bien
charnues et bien dodues.
— Comme tu as de bonnes joues, dit le ga-
lant : tu voudras encore bien que je t'embrasse
\ en revenant.
— Oui, répondit la fille.
~-^ Arrivé à la forge, le garçon fit chauffer son
soc jusqu'à ce qu'il fût rouge, et comme l'autre
amoureux lui présentait encore ses prétendues
joues, il le brûla avec son soc. (E.)
Jean Ménar monta un jour sur son âne, et il
tenait à la main un fagot. L'âne se trouvait
chargé et se plaignait à sa façon :
— Comment! lui dit son maître, tu geins,
bougresse, et c'est moi qui porte tout !
388 l'esprit a la campagne
LES SOUHAITS.
Il y avait une fois quatre gas de Langueux qui
voyageaient ensemble.
— Si tu étas ro«é (roi), dit l'un d'eux, qu'est-
ce que tu désireras ?
— Des feuves o du lard fumé, qui seraint
grosses comme les peuces des pieds.
— Et ta?
— J'aras de la saucisse longue comme de Lam-
balle à Saint-Brieuc.
— Et ta ?
— Je voudras que la mer serait toute en graisse,
et ma dans le mitan à l'écumcr do une écuelle
de bois. Mais ta, gars, que'que tu feras?
— Que'que tu voudras que je feras? V'avez
pris pour vous tout ce qu'i' n'y a de bon.
( PcnoiiUly.)
^®
§ III. — LES MENTIRIES.
lES mentiries ou jeux de mensonges sont une sorte
d'amusement qui consiste à raconter des histoires
sans queue ni tête, ou des aventures invraisemblables :
ceux qui ont le plus de succès sont ceux qui forgent les choses
les plus impossibles. C'est, comme le disait un de mes conteurs,
« à qui mentira le plus ».
Michel Morin envoya ses trois fils à la chasse :
l'un n'avait pas d'yeux ; l'autre était sans bras ;
le troisième n'avait pas de jambes, et le qua-
trième n'avait pas d'habit.
Celui qui n'avait pas d'yeux aperçut un lièvre
à cinq cents pas ; celui qui n'avait pas de bras
tira dessus et le tua ; celui qui n'avait pas de
jambes courut le ramasser, et celui qui n'avait
pas d'habit le mit -dans sa poche.
Ils étaient sur le bas du sommet d'une mon-
tagne, et ils montèrent dans le fond d'un vallon :
arrivés là, ils aperçurent une maison qui n'avait
390 L ESPRIT A LA CAMPAGNE
ni portes ni fenêtres. Celui qui n'avait pas de bras
frappa un coup de poing dans la porte, et de-
manda avec quoi faire cuire un lièvre qui n'était
pas pris. Un grand homme, qui n'était pas là,
leur a répondu :
— Nous avons tout ce qu'il faut pour cela :
nous avons trois marmites dont deux sont dé-
foncées, la troisième n'a que les côtés, et quand
on met quelque chose dedans, la graisse monte
par dessus les bords.
Devinez s'il y a là-dedans un mot de vrai.
(^Récilé par Jean Bouchcry, ch Dourdain. iSjS.)
Une fille disait : J'ai vu un chien enralgc
là-bas qui mordait dans la terre et regardait en
haut; il avait la quoue aussi longue que mon
bras et l'avait écourtée au ras du eu. (E.)
En Coulinée, la p'us veille ville de Bretangne,
les pavés étaint usés, et le gouvernement du
temps-là ne donnait ren pour les ramarrer. Iz
étaint tous chargés de vermine en Coulinée; iz
çn avaint tous leux emblée. Les anciens s'assem-
EX HAUTE-BRETAGNE 39I
blitent et déciditeat qu'i' fallait mett'e les pouées
(poux) à paver les rues, surtout la principale
qu'est la rue es Chieuves. I' les ramassitent de
loux mieux, petits et gros, jeunes et vieux : il y
en avait des vieux qu'avaint diqu'à sept ans. I'
les regarditent à la dent et es cônes ; autant d'an-
nées, autant d' branches, et la raile de mulet tout
olva (eu descendant) le dos. F pavitent la rue
de loux mieux et bien pavée ; mais sus la fin n'y
avait pas de pouées assez. Les anciens tintent cor
conseil et ditent : « Comment faire? i' faut pour-
tant que la rue se pave ». On print la mieure
(meilleure) charrette et les cin' mieurs chevaux,
et les v'ià en train d'aller sur le Gourà. Iz arri-
vitent au %'illage de Térué, et fitent leux charge-
ment sus place, et leux ditent bien ceux de Térué
de prenre do qua paver loux rues et que s'il' en
voulaint, i' n'en araint point manqué ; car au
Gourâ i' n'en manquent point; iz' ont tous la
réputation d'en avoir chacun un godet. Mais
asteure les temps sont changés; i' les ont mis en
métârie et en cheptel ; iz en mettent douze et le
hourd (i), et vingt-quatre heures après i' sont
grands-pères.
Mais 'était au Gourâ qu'était le p'us vieux
poué d'Europe; il était comme un moyen co-
(i) Le mâle. Cf. le gallois howrd, bélier.
392
L ESPRIT A LA CAMPAGNE
chon. Quand i' se mettait à jouer et à gambader,
do sa queue il faisait sonner la cloche dans la
tour.
Cette facétie se récite dans les communes voisines du Gouray,
canton de Collinée, paj-s jadis riche en pouilleux, avant que les
landes eussent été défrichées.
ADDITIONS ET CORRECTIONS.
P. 13. Les Lamigvac basques (cf. Cerquand) ont aussi di>
pain ; mais il est interdit aux hon'mes de l'emporter.
P. 14, note. Poul veut dire plus habituellement marais que
grotte ou trou ; cependant à Logui^y-Ploubazlance, j'ai entendu
nommer couramment Poul-ar-Groac'h une véritable houle, dont
le voisinage était jadis trés-redouté.
P. 23, ligne 6, lire : s'ébériit, au lieu de s'éherit.
P. 27, ligne dernière, lire : Lamignac, au lieu de Lamigva.
P. 31, ligne II, lire : attrihures, au lieu de aUrihitie.
P. J2. Ajouter après le deuxième paragraphe des notes : L'épi-
sode du sel se trouve aussi dans la variante de Webster à la
suite du Cordonnier et ses trois filles.
P. 54, ligne 8, lire : le Petit Poucet et la Grande Ourse, Paris
Franck.
P. 72. Ajouter : Cf. aussi le Cordonnier et ses trois filles, conte
basque de Webster.
P. 86. Aux contes similaires cités, ajouter : Estienne l'hahile
lomme, conte de Bladé (pour les compagnons au sens déve-
loppé.)
P. 90, ligne 9, au lieu de : « 11 est à la connaissance, » lire :
« 11 est à via connaissance populaire dans l'Yonne. » — Aux.
Jean le Diot cités, il faut ajouter : Deulin, les Trente-six ren-
cot.lres de Jean du Gogué, et Jean Bête, n" 57 des Conta lorrains^
dont la septième et dernière partie a paru depuis que le présent
livre est sous presse.
P. 161, ligne 10 de la note, ajouter : Errua le Fou, conte de
Webster.
394 ADDITIONS ET CORRECTIONS
P. 17 r. Ajouter à k dernière ligne : et Webster, le Change-
i'«Sy P- 75-
P. 217. Aux similaires cités, ajouter : l'Homme aux pois, conte
lorrain de Cosquin (septième partie, Franck, 1880), et le Pois
de Rome, du même recueil.
P. 25 s. Ajouter à la note : et le Pou et la Puce, conte messin
recueilli par M. Naquépat, col. 424.
TABLE.
Introductiok I
PREMIÈRE PARTIE
LES CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE.
Principaux ouvrages consultés pour les références 2
I
LES FÉERIES ET LES AVENTURES MERVEILLEUSES.
A. — Contes à apparences locales.
§ L Légendes des houles ; 3
ï. La Houle de la Corbière 5
n. La Houle de Poulifée i6
in. La Goule-ès-Fées 19
IV. La Houle Cosseu 24
La Fée du Bec-du-Puy 28
§ IL Autres contes de fées aui se passent dans un
LIEU déterminé du PAYS 30
§ III. Gargantua en Haute-Bretagne 33
La Dent de Gargantua 3 5
396 TABLE DES MATIÈRES
B. — Contes de féeries qui fie se passent pas dans
un lieu déterminé.
I. Contes aui présentent des analogies avec ceux
DE Perrault 40
I. Barbe-Rouge 41
II. La Pouilleuse 44
Contes analysés 52
II. Comtes divers de fées et d'enchantements SJ
I. Le Merle d'Or 56
II. Jean le Laid 67
III. Peau d'Anette 7}
III. Contes des géants et des hommes forts 80
Jean de l'Ours 81
Variantes analysées 8 >
II
LES FACÉTIES ET LES BONS TOURS.
Les Jean le Diot 89
I. Le Garçon sans idée 91
II. Jean le Fou 96
III. Les Boutons d'or 106
IV. C'est nous autres, messieurs iio
V. Le Fin Voleur 112
VI. Le Navet 1 3 S
VII. Le prêtre qui n'a pas de chance 137
VIII. La Coquette et ses bons amis 142
IX. Les Trois dons 147
X. Les Trois balais i S3
XI. Le Fermier et son domestique 159
TABLE DES MATIÈRES 397
III
LES DIABLERIES, SORCELLERIES ET HISTOIRES DE
RE^'EXAXTS.
i] I. Les diableries 165
1. La Coquette et le Diable 16;
II. Le Diable danseur. 172
III. Misère 17;
5 II. Les lutins et les sorciers iSi
I. Le Faudeur ou le lutin des Senâs 1S4
II. Le Mouton -orcier 186
III. Les Sorciers 18S
§ III. Les revenants 190
I. La Messe du Fantôme 192
II. Le Linceul promis 19;
m. Les deux Fiancés 197
IV. Le Revenant de la Garaj'e 200
V. La Lavandière des Noës Gourdais 202
IV
CONTES DIVERS.
5 I. Contes de saints et contes de l'autre monde... 20;
I. Saint Antoine portier du paradis 209
II. La Fève 213
§ II. Contes d'enfants 219
I. Les trois Frères 220
II. Les petits Souliers rouges 225
III. Le Sifflet qui parle 226
398 TABLE DES MATIÈRES
IV. La Robe de beurre. 230
V. Le Rat et la Râtesse 232
in. Fables et contes d'animaux 236
L Le Colimaçon et le Renard 237
n. Les Loups 239
in. La Chèvre 242
V
CONTES DES -MARINS ET DES PECHEURS.
I. Jean de l'Ours 247
II. Les Jaguens à l'auberge 253
DEUXIÈME PARTIE
LES CHANSONS, LES DEVINETTES, LES FORMU-
LETTES, LES PROVERBES ET LES DICTONS, l'eS-
PRIT A LA CAMPAGNE.
I
LES CHANSONS.
5 I. Chansons enfantines 265
I. Ronde : li plus belle Fille 265
II . L'Ivrogne et sa femme 26e
III. Ma tante Perrine 266
IV. Jeannette 267
§ II. Chansons a marcher ou a danser 268
I. Le petit Couturier (dérobée) 268
TABLE DES MATIÈRES 399
II. L'Ane changé 271
III. Les Galants 272
IV. Chanson de conscrit 274
5 III. ChANSOXS d'amour et de JIARIAGE 276
I. L'Avis du mariage 276
II. La Sentante du meunier 277
III. La Fille pressée 279
IV. Le ménage 280
V. Le mariage 2S2
VI. La bonne amie morte 2S4
5 IV. Chansons satiriques on gouailleuses 28e
I. Chansons de mensonges 28e
II. La Bique à Jacques André 28S.
III. La bonne Femme aux prunes 291
IV. La Chieuve de Trémaudan 292
V. Le Gas faraud 294
LES DEVINETTES.
I . Devinettes 299
II. Demandes facétieuses 324
Index 331
III
LES FORMULETTES.
I. Formulette enfantines 535
II. Formulettes animales 341
III. Formulettes diverses 550
400
TABLE DES MATIÈRES
IV
LES PROVERBES.
Proverbes et Dictons.
Index
L ESPRIT A LA CAMPAGNE.
I. Propos sur les prêtres et Propos de catéchisme. 580
II. Propos rustiques 386
III. Les meatiries 389
Additions et corrections 393
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